Attentats du 13 novembre : "Je voulais écrire sur la vie et non sur la mort."

Julien Vélu, 25 ans, a pris la plume pour raconter, entre fiction et réalité, le lendemain des attentats du 13 Novembre. "Ma génération connait le bruit des balles" se positionne comme un hommage à la vie, et un rappel de cette tragédie nationale.
13/11/2017

 

 

Julien Vélu, 25 ans, s’est tourné vers la communication après avoir commencé dans la restauration. Ma Génération connaît le brut des balles est son premier roman, publié à compte d’auteur. Un texte construit comme un recueil de nouvelles, où se croisent et s’entrelacent les trajectoires de plusieurs personnages, le 14 Novembre 2015, au lendemain des attentats.

 

 

 

 

Twenty : Vous vous êtes intéressé au jour d’après les attentats, vous préfériez écrire sur la vie plutôt que sur la mort ?

Julien Vélu : Oui, je voulais écrire sur la vie et non sur la mort et le chaos de la veille. Beaucoup ont écrit sur l’avant et le pendant, moi je parle de l’après, de l’espoir. Ce livre, ce sont beaucoup de situations de vie, tour à tour cocasses ou amusantes, parfois cyniques.

 

"Ici, j’ai fait parler d’autres rescapés, ceux qui n’étaient pas au Bataclan ni aux terrasses, qui étaient partout en France ou à l’étranger et qui ont tous vécu ces évènements à leur manière"
 

Twenty : Et pourquoi avoir préféré la fiction, dans la mesure où la plupart des ouvrages parus sur le 13 Novembres sont plus dans l’auto fiction ou l’hyper réalité ? 

JV : La fiction est toute relative. Il y a des choses vraies. J’ai glissé pas mal d’anecdotes de proches, d’amis ou même d’inconnus. Par exemple, des chauffeurs Uber, qui au détour d’une course ont pu me raconter leur ressenti sur cette journée. Après, mon but n’était pas de faire un documentaire sur le jour d’après, en faisant intervenir des rescapés, ce qui a déjà beaucoup été fait. Ici, j’ai fait parler d’autres rescapés, ceux qui n’étaient pas au Bataclan ni aux terrasses, qui étaient partout en France ou à l’étranger et qui ont tous vécu ces évènements à leur manière. Ce que j’ai voulu montrer, c’est qu’il n’y a pas vraiment d’échelle à établir, pour jauger la manière dont on ressent un traumatisme.

 

 

Twenty : Vous avez voulu écrire un ouvrage générationnel ou bien un « Falling Man » à la française ?

JV : Ce que j’entends par génération, c’est avant tout des gens qui ont vécu la même chose, à un instant T, indépendamment de leur âge. Je ne me réfère à aucune année de naissance et à aucune lettre que ce soit X, Y ou Z.

 

 

Twenty : D’ailleurs, on a beaucoup parlé de « génération bataclan » pour évoquer la jeunesse parisienne. Vous en pensez quoi, dans la mesure où les attentats n’ont pas uniquement touché les jeunes ?

JV : C’est faux de cloisonner ça à une tranche d’âge et c’est pour ça qu’il y a des gens de tous âges et de toutes professions dans le livre.

 

 

Twenty : Pour construire ces personnages, vous vous êtes inspiré de personnes réelles ou bien de stéréotypes, dans la mesure où l’on retrouve un homme politique, une journaliste, un clochard ou encore une pute de la Rue Saint Denis ?

JV : Un peu des deux. Il y a des personnages entièrement inventés et d’autres plus ou moins inspirés de personnes réelles. Après, c’est sûr que je ne connais pas beaucoup de SDF, donc ce personnage est totalement inventé. D’ailleurs, ces personnes-là, on ne leur a pas tellement tendu le micro, au moment des évènements, et je trouvais intéressant de faire intervenir un clochard, plus déconnecté, avec sa propre perception du temps.

 

"Il y a deux ans, tout le monde était dans la rue pour défendre Charlie, et aujourd’hui, certains en viennent même à les critiquer.".

 

Twenty : A travers ces récits en chassé croisé, qu’avez-vous voulu signifier ? Que les attentats nous ont tous plus ou moins lié, même furtivement ?

JV : Quelque part, les jours qui ont suivi le 13 Novembre, il y avait une sorte de communion entre les gens, tout le monde avait l’impression d’être plus ou moins lié aux autres. Et puis, Paris n’est pas une ville si grande que ça, et parfois, on se rend compte que les gens se connaissent. Je trouvais intéressant de connecter les différents personnages entre eux, comme dans la vraie vie finalement.

 

 

Twenty : Et est-ce que tu dirais que ce lien a perduré ?

JV : Je pense que ce lien s’est un peu effrité, même si ça a duré quelque temps et personne ne l’a vraiment oublié. D’ailleurs, on peut le voir dans la manière dont les gens ont réagi à la dernière couv’ de Charlie Hebdo. Ils ont reçu des lettres de mort, des menaces, des insultes. C’est un peu une boucle. Il y a deux ans, tout le monde était dans la rue pour défendre Charlie, et aujourd’hui, certains en viennent à les critiquer.

 

 

Twenty : Tu penses que les attentats ont renforcé l’esprit de quartier, à Paris, comme tu le montres dans ton livre, en parlant du 11e arrondissement ?

JV : À Paris, il y a des esprits de quartier très forts, comme dans le 11e. Les gens ont leurs repères : un bar, un tête connue, un lieu de prédilection, un tabac… en un sens, les terroristes se sont également attaqués à ces repères là.

 

 

Twenty : Un de vos personnage, le porte parole du gouvernement, va se réfugier auprès d’une prostituée. Ce jour d’après, c’était un jour de grand désoeuvrement sentimental ? Vous pensez qu’il en est resté quelque chose, aujourd’hui encore ?

JV : C’est surtout symptomatique de ce personnage là, qui, après avoir passé sa journée à rassurer les français sur tous les plateaux télé, avait simplement besoin qu’on le rassure, lui aussi. On est tous fragiles face à ces évènements. Personne n’y est resté insensible.

 

 

Twenty : Justement, Aucun de vos personnages n’exprime d’indifférence, ne tombe dans un black out émotionnel. Vous pensez que personne n’a pu se montrer insensible au 13 Novembre ?

JV : À des degrés différents, je pense que c’est impossible de ne rien ressentir. Certains vont le vivre avec cynisme, comme ceux qui ont vendu les cassettes de sécurité des restaurants aux médias. D’ailleurs, c’est ce que j’ai voulu représenter en faisant intervenir entre autres un journaliste qui cherche un angle pour aborder le sujet, un type en train de vendre ces fameuses cassettes, ou encore un flic qui doit arrêter un petit dealer.

 

 

Twenty : Votre ouvrage est structuré chronologiquement, et chaque partie est introduite par la citation d’un anonyme, entendue dans le métro ou à une terrasse de café. C’est là qu’est l’intersection du réel et de la fiction ?

 JV : Ce que je trouve intéressant, c’est la manière dont vrai et faux peuvent aussi s’entrecroiser. Tous les évènements sont vrais, comme l’intervention policière, la déclaration de guerre de François Hollande...

 

"Je pense que ce n’est pas une question de génération, quelque soit l’âge, on peut vivre avec cette peur".

 

Twenty : Justement, l’aspect « Paris en guerre » ne s’est-il pas un peu essoufflé aujourd’hui ?

JV : Au final, à un moment donné, le quotidien reprend le dessus. La menace s’éloigne, jusqu’à ce qu’elle revienne, comme à Nice, il n’y a pas si longtemps.

 

 

Twenty : Connaître le bruit des balles, est-ce que cela a rendu cette « génération » plus héroïque ? Ça nous a sorti du complexe de Musset ?

JV : Ce que je trouve un peu ironique, c’est que cette génération, justement, c’est celle que Bret Easton Ellis appelait la « génération chochotte » dans Vanity Fair, celle qui n’a rien vécu. Je pense que quelque part, nous n’avons pas rien vécu. C’est nous qui allons devoir vivre avec ça, continuer à sortir, à vivre.

 

 

Twenty : Mais est-ce que nous n’avons pas vécu ces évènements de manière un peu « chochotte » ? Mettre un #NotAfraid est-ce que c’est vraiment ne pas avoir peur ?

JV : Ceux qui ont posté une photo, place de la République, avec ce hashtag, avaient peur. D’ailleurs, ils sont tous partis en courant au premier coup de pétard. Je pense que ce n’est pas une question de génération, quelque soit l’âge, on peut vivre avec cette peur. Après, j’ai l’impression que ça nous a surtout donné envie de vivre plus que jamais et de profiter de la vie.

 

 

Twenty : Un dernier conseil pour les Twenty, et tous ceux qui ont connu le bruit des balles ?

JV : Vivre, sortir, voir ses amis, finir bourré dans des bars, même si ça peut sembler naïf. Redonner de la vie à tous les endroits auxquels les terroristes se sont attaqués. Et puis, si ça peut stimuler leur créativité, c’est bon à prendre. A toute époque il y a un élément perturbateur qui vient s’inscrire dans le développement des individus, des artistes.

 

 

Propos recueillis par Carmen Bramly

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