Etes-vous un pré-dateur des Internets ?

Twenty a enquêté sur le pré-dating, ce nouveau syndrôme sexo-amoureux qui consiste à draguer en ligne… et ne jamais se rencontrer IRL ! Décryptage.
10/02/2018

 

 

« Ce soir, t’es libre ? »

 

Je pose la question, mais je connais déjà la réponse. Ce sera non, comme à chaque fois que je lui propose que l’on se voie. Ce garçon, pourtant, je le connais – il n’est pas un vulgaire « match Tinder ». Nous étions dans le même collège et nous nous sommes croisés, par hasard, un peu avant noël, dans une phase d’errance faubourgeoise, à Strasbourg Saint Denis. Je n’étais plus la « weirdo » et il n’était plus le « populaire », nous étions à présent deux jeunes adultes, parfaitement encastrables.

 

 

Le lendemain, je me suis empressée de lui envoyer un message, aussi passif agressif que possible, histoire de jouer les distantes amusées, une nouvelle technique de drague que j’ai souhaité AB tester sur lui. Bref, que je l’ai perdu à ce moment-là ou plus tard, dans la description du body que je porterai le jour où enfin nous auront la possibilité de nous voir - « La parisienne rencontre l'italienne du Sud, l'élégance des lignes et la volupté d'une chair découverte aux bons endroits » - toujours est-il que nous ne faisons que repousser la perspective d’un duel à l’horizontal, sextotant par amour du sexto, dans le lointain proche des réseaux sociaux.

 

Un comportement déstabilisant, mais pas isolé, que je me suis amusée à analyser. Quelles sont les motivations du pré-dateur, et surtout, qui sont-ils ?

 

 

 

 

L’amour fait mal

 

 

C’est le titre d’un ouvrage signé Eva Illouz, professeur à l'université hébraïque de Jérusalem et spécialisée dans la sociologie des sentiments et de la culture. Selon elle, face au chaos des relations amoureuses modernes, dont les « remparts » traditionnels - à savoir un cadre moral et social - se sont effrités, les individus ont un rapport fébrile à l’amour. « La marchandisation de la rencontre (Internet, sites de rencontre), l'extension folle du domaine du choix et le règne de la compétition font régner une grande insécurité sur l'individu, qui vit sa quête amoureuse comme une expérience douloureuse » a expliqué la sociologue dans une Interview donnée à Télérama. Ainsi, nous serions des mollusques sans coquilles, des petits êtres vulnérables et fragiles, investissant nos relations amoureuses de la quête d’une validation existentielle. Chaque « échec » entraîne une remise en question totale et sans appel de soi. On peut comprendre que certains préfèrent en rester à ce stade préliminaire, le « pré-dating », idéal car virtuel, donc potentiellement indolore. En s’appuyant sur les théories de Max Weber et du désenchantement des croyances, la sociologue met en évidence notre vision désenchantée de l’amour : « L'anticipation de la désillusion est devenue le trait principal de l'amour moderne. Du coup, le calcul règne : les liens affectifs se voient mesurés, quantifiés en termes de rentabilité, d'accumulation des profits et des plaisirs. Ce processus de rationalisation des relations intimes est l'une des lames de fond de la modernité ». Ainsi, le pré-dating est un peu le mal dans le remède, ou le remède dans le mal, au choix. Fruit de nos terreurs existentielles - la souffrance amoureuse, l’abandon, la frilosité sentimentale, la peur l’attachement, la difficulté à conjuguer émancipation et autonomie – le « pré-dating » cherche à ouvrir une brèche enchantée, où l’on ne se disputerait pas, où l’on ne se quitterait pas, où l’on ne ferait que tisser un lien, d’un fil dénué d’aspérité, donc de vie, donc de réalité. Le pré-dating se situe ainsi à la jonction entre désir et frustration, sécurité et langueur.

 

 

Culture du narcissisme

 

 

De toute évidence, alimenter ce genre de relation a pour effet immédiat l’exaltation narcissique du sujet. Immédiatement revalorisé, en reléguant l’autre à la triste position de soupirant, on se gargarise du désir que l’on peut susciter chez lui. Un désir qui n’est d’ailleurs que le substrat d’une frustration auto générée. La frustration engendre le désir, et ce désir, toujours plus frustré, ne fait que croitre, sur le terreau d’une insatisfaction vampire. Bref, un cercle vicieux qui peut s’éterniser, surtout si la partie adverse a l’intelligence de la manipulation, articulée par un phrasé acerbe. Pour peu qu’il sache faire miroiter la rencontre au bon moment, tout en sous-entendu, et inverser le rapport de force de manière stratégique, vous voilà pris au piège. Quand le pré-dateur vous laisse reprendre le dessus, de manière illusoire, dans le fil de la conversation, ce même frisson narcissique s’empare de vous. C’est un peu le jeu de l’Oie du Sado-Masochisme verbal : vous avancez d’une case, vous reculez de deux, vous retournez à la case départ. Le pré-dateur tire son plaisir de ce qu’il est capable de déclencher chez vous, de ce qu’il est en mesure de vous faire dire, se mouillant parfois, mais jamais totalement. Il vous dira qu’il a « l’eau à la bouche » et vous aurez beau répondre « et moi plus bas », pour le provoquer, sachez qu’il garde l’avantage, moins engagé, donc plus lâche, et par-là même plus désirable. Il préfèrera toujours se branler seul, sur la photo de votre body. Vous rencontrer est trop engageant, il risquerait de perdre la main, face à un être de chair, et puis, ce n’est pas ce qui l’intéresse. Le pré-dating nie l’existence de l’autre, qui pourrait aussi bien être un chabot un peu coquin et maladroit, le prive de consistance. Vous êtes acquis en tant que conquête, alors pourquoi passer à l’acte ? La rencontre est vulnérable, elle est fébrile, comme un premier baiser, elle sent la sueur et les sécrétions morbides – elle risque de mettre en danger le sujet narcissique dans son besoin de toute puissance et de contrôle.

 

 

Intersubjectivité et enfer Zizekien

 

 

Kant, le premier, a conceptualisé la notion d’intersubjectivité dans La Critique de la Faculté de Juger. Grossièrement, d’après tonton Wiki, c’est « l'idée que les hommes sont des sujets pensants capables de prendre en considération la pensée d'autrui dans leur jugement propre. L'intersubjectivité fonde ainsi une théorie de la communication ». Chez Zizek, philosophe slovène d’obédience Marxiste que vous avez sans doute déjà identifié comme « le gros monsieur rigolo qui a réalisé une interview absurde pour Vice » cela prend une autre dimension. Pour lui, l’intersubjectivité pourrait se résumer à la dialectique unissant deux cas du réel bien distincts. D’un côté, il y a « le réel abject », qui ne peut pas être symbolisé, et de l’autre, « le réel symbolique, qui comporte plusieurs signifiants ne pouvant jamais être adéquatement intégrés dans l'horizon du sens d'un sujet ». En d’autres termes, le réel symbolique est un réel potentiel, un réel point de fuite. Quel rapport avec le pré-dateur ? C’est très simple, le pré-dateur considère le mirage de la rencontre comme réel. Plus simplement, le dire, c’est déjà un peu le vivre par procuration. Si vous envoyez un long message au pré-dateur pour lui raconter, de manière plus ou moins graphique, comment, dans un bain brûlant, vous songez à lui donner du plaisir, vous créez une image, que vous imposez à lui et à vous-même, de manière à créer un manque, donc un besoin, donc un désir. Seul problème, pour le pré-dateur, c’est qu’il se satisfera de l’image et ne cherchera pas à lui donner une forme de matérialité, une réalité. Un aspect performatif qui conforte le sujet dans l’auto-fiction de sa propre vie. Une vie qu’il vit à deux vitesses, celle de la mise en récit de soi, et celle des myriades d’impressions, de sensations et d’émotions qui le saisissent à chaque instant. Bref, un conseil, frustrez l’autre, ne répondez pas quand il vous demande « et quand on se verra, on fera quoi ? », au risque de vivre, vous aussi, à la dérive dans les limbes de vos fantasmes mort-nés.

 

 

Néo romantisme désaccordé

 

 

 

Si j’ai pu donner l’impression que le pré-dateur était un pervers narcissique, jouisseur d’images plus que de chair, il est avant toute chose un grand romantique, aux accents passéistes. Il renoue avec la tradition de la correspondance, des longs soupirs, des poils qui se hérissent, dans l’intimité du fantasme et de la projection. Quand il s’adresse à vous, il s’adresse à une version idéale de vous. Evanescent, il vous maintient au statut d’être de fuite, afin de se draper de l’étoffe du héros romantique. Une posture qu’il chérit, comme il chérit le drame de cette relation qu’il rêve impossible. Lui dire que vous l’attendez les jambes en V risque fort de le faire débander. Ce qu’il veut, c’est se languir, de vous, de n’importe qui, du spectre de l’être que l’on pourrait aimer. Ainsi, vous lui êtes plus utile dans l’inassouvi et les brumes. Lui a compris que l’essence de l’érotisme se trouvait dans l’entrebâillement du vêtement, dans l’œil qui se glisse à travers le verrou. Une sincérité qui en fait un être touchant, excuse les rendez-vous manqués et vous pousse à lui répondre, à le relancer. Le plaisir durable du texte avant le plaisir éphémère du sexe. Un désir rendu plus savoureux par les barreaux qu’il a érigé pour le préserver. Un désir carcéral, perché dans sa tour d’Ivoire et qui n’attend personne pour l’en délivrer. Peut-être le symptôme d’une panne généralisée du désir, dans notre société. Un désir sous assistance respiratoire, la frustration pour oxygène. Un phénomène qui rappelle la tendance des « soulmates in a box », apparu een 2014. Un nouveau mode de « dating » consistant à se rapprocher de quelqu’un, sur les réseaux sociaux, en partageant un tweet, une photo, avant de se lancer dans un échange effréné par inbox, le tout sans jamais se rencontrer. Une manière, sans doute, de se protéger, d’éviter la déception des relations IRL. Une distance volontairement maintenue, comme si l’on voulait s’aimer sans jamais « tomber amoureux ». Un état passif, rendu possible par la virtualisation des sentiments. Le risque ? Comme avec le « pré-dating », échouer sur les rivages amers d’une désillusion romantique, le cœur tiédi. Une vision dystopique de l’amour, au goût âpre d’inachevé.

 

 

Un premier constat qui laisse une dernière interrogation ballante : qui sont-ils et quelles typologies de pré-dateurs pouvons nous identifier ?

 

 

Le basic perv

 

 

Il m’est déjà arrivé d’en rencontrer un. Je devais avoir dix-huit ans et lui trente-cinq ans passés. Le type me posait des questions extrêmement intimes, via Messenger (Est-ce que tu es clitoridienne ? Quelle est ta position préférée ? Qu’est-ce que tu aimes qu’on te fasse ? Est-ce que tu es soumise ? Tu penses quoi de la fessée ?) ou bien énumérait les choses qu’il me ferait si d’aventure je me retrouvais dans son lit. Un horizon de possibles anxiogènes, pour la post pucelle que j’étais, aussi angoissant que les rayons trop fournis d’un supermarché japonais géant. Le basic perv est là pour titiller à distance, et pourquoi pas se délester d’un peu de sa charge érotique. C’est un peu l’éjaculateur précoce du pré-dateur.

 

 

Le timide

 

 

Lui a trop peur de vous rencontrer. Il joue les vierges effarouchées, fuis et repousse la rencontre, mais craint véritablement de vous perdre. Il a besoin de vous, pour que vous soyiez l’interlocuteur de son désir, la relation transitoire qui lui permettra ensuite de construire une relation IRL avec une autre personne, cette fois physique. Une timidité charmante, qui transpire jusque dans ses messages, toujours pudiques, toujours dans la retenue. A moins qu’il ne se serve de votre conversation comme d’une échappatoire identitaire, et explore maladroitement les joies du dirty talk à distance, envoyant « j’ai envie de toi » après vous avoir parlé du divorce de ses parents, qu’il n’a toujours pas digéré. Ce qu’il cherche, à travers le pré-dating, c’est un regain de courage, afin d’arriver enfin à draguer quelqu’un sans trop forcer sur ses cordes vocales.

 

 

Le busy

 

 

Chez lui, la fuite s’explique par un « désolé, je n’ai pas le temps ce soir », « désolé, j’étais avec des potes », « désolé, je dois donner un cours de maths », « désolé, j’ai une réunion de famille »… Et pourquoi pas un cours d’aqua poney pendant qu’il y est ? C’est peut-être le plus rageant des « pré-dateurs », surtout si comme moi vous avez trois jobs et parvenez quand même à trouver le temps pour ce genre d’aventures. Le message envoyé est clair : « tu m’amuses, mais je n’ai pas de temps à t’accorder, tu n’as aucune considération à mes yeux ». Le problème du « busy », c’est qu’on se dit que cet état n’est pas définitif, qu’il trouvera bien le temps plus tard, et puis, l’espoir fait vivre, comme on dit. L’effet pervers, c’est que vous perdez du temps, vous, à investir vos projections sur cette personne, sans aucun retour sur investissement. Dans une société qui valorise à ce point le gain de temps, c’est parfaitement cruel – inacceptable !

 

 

Le joueur

 

 

Pour le joueur prime la jubilation retorse de vous semer et vous retrouver, dans un labyrinthe de signes. Habile et volubile, de manière scripturale, il considère votre conversation comme un plateau d’échec extensible. Ainsi commence et s’achève le long chassé croisé virtuel de votre relation. Notez toutefois que le vrai joueur ne choisira pas une victime mais un adversaire, quelqu’un à même de le déstabiliser. Ce qu’il veut, c’est un match, un vrai, cérébral et lascif, en un mot, masturbatoire, avec un potentiel doppleganger, son double idéal. Game on, bitches !

 

 

 Le confident

 

 

Au bout d’un certain temps, à parler sans se voir, on en vient à considérer l’autre comme le réceptacle de nos déboires, un confident idéal, à qui raconter ce que l’on n’oserait pas dire à sa propre psy. La déformation adulte du « pen pal ». C’est un peu la friendzone du pré-dating. On se parle de problèmes de boulot, de cœur, de famille, on s’épanche sur ses doutes ou bien l’on se raconte, tout simplement. Au moins, les deux parties sont satisfaites. C’est un peu un rêve d’enfant, le journal intime interactif. Un confident qui lui aussi aurait une vie, des soucis, l’expérience suffisante pour rebondir et vous guider, vous occuper entre midi et deux. La logorrhée tour à tour plaintive et amusée devient votre mode de communication privilégié. Plot twist amusant : si vous vous marriez, il en sera le premier informé, et peut-être, qui sait, qu’il osera enfin se montrer !

 

 

 

 

 

Par Carmen Bramly, 23 ans, écrivain
 

 

Crédit image : https://www.instagram.com/textsfromyourexistentialist/

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