Je suis DJ et je ne chope pas... c'est grave docteur ?

Vous pensiez que DJ rimait avec draguer, choper et baiser ? Pour Twenty, contredisant tous les clichés, un jeune DJ a souhaité rétablir la vérité sur ce triste métier et ses réalités. Ma vie de DJ, ce désert féminin !
05/01/2018

 

 

« Alors comme ça t’es DJ ? Ça doit rapporter pas mal niveau meuf non ? »

 

Croyez le ou non, c’est cette question qui revient le plus souvent quand je fais part de mon activité nocturne hebdomadaire. On ne me demande pas ce que je mixe, ni ce que j’utilise mais plutôt ce que je chope. Question existentielle d’une génération qui met la chope au premier plan ou simple tentative d’approche, le plus souvent ma réponse cassante et froide me permet d’atteindre les sommets de la gêne. Parmi les nombreux clichés qui sont véhiculés sur cette profession, ma vie de DJ n’a rien du triptyque Sex, Drugs & House music.

 

 

Lyon. Je suis invité à joindre le line-up d’une house-party dans un immense appartement donnant sur le boulevard de la Croix-Rousse, complètement ré-aménagé pour l’occasion par les organisateurs, ravis de se trouver dans un immeuble de bureaux, donc inoccupés le soir de l’événement. La soirée commence et le premier DJ assure un warm-up aux sonorités funk & disco, balance le tube « She Can’t Love You » de Chemise : succès garanti. (https://www.youtube.com/watch?v=LRrTR7hNO-M).

Du beau monde se presse dans la pièce principale, des jeunes souriants, déjà sévèrement atteints par la fièvre du samedi soir et notamment une fille : grande, blonde, quelques gouttes de sueur - éclairées par les lumières installées judicieusement pour l’occasion - coulent le long de son cou. Lorsque nos regards se croisent, je réussis à obtenir d’elle un sourire et je tombe sous son charme : dans le ciel, les planètes s'alignent.

 

 

Il est 1h, à mon tour de passer derrière les platines. Ultra-motivé par la présence de cette fille, j’arrive à en oublier les deux mecs du premier rang qui hurlent leur fameux « ALLLLLLLEZ LAAAA », et commence le set avec le classique « I Feel Love » de Donna Summer (https://www.youtube.com/watch?v=f0h8Pjf4vNM).

Les nappes de synthétiseurs hypnotisent progressivement les dizaines de personnes présentes devant la sono. Des groupes de danseurs se forment petit à petit dans la pièce, soudain plongée dans le noir, comme une sorte de parenthèse spatio-temporelle, dont la prise de MD semble faire office de ticket d’entrée.

 

(NB : si vous aimez faire voyager les gens quand vous mixez, toujours privilégier ce créneau correspondant aux horaires de montée).

 

 

3h30, je range mes quelques disques précipitamment dans mon sac et je laisse ma place au DJ suivant qui semble avoir un peu abusé sur les produits au vu de son sourire crispé. La prolifération d’endorphine me donne des ailes. Je suis déterminé à retrouver cette fille et m’aventure dans la salle, me fraye un passage entre les quelques verres et mégots jetés au sol quand soudain je l’aperçois…dans la bouche d’un autre. Je repense au « I feel love » et à l’état de semi-trance dans lequel était plongé le public. Ce morceau était-il à l’origine de leur rencontre ? Si, en général, procurer des émotions au public est le but recherché par tout DJ lors de sa performance, je peux vous dire qu’à ce moment là, j’étais envahi par le seum. Blasé, je retourne en « loge » où s’entassent sept garçons, tous plus ou moins organisateurs de la soirée. Je peine à les comprendre. Ils parlent de la nouvelle sortie d’un label underground « à la frontière entre lo-fi House et ambiant Techno » que je suis « obligé de connaître mec » et qui manquent de s’étouffer avec leurs traces de C quand je leur répond par la négative.

 

 

De retour à Paris, le lundi au travail, je raconte à ma chère collègue mon week-end pour justifier les cernes

 

« Et alors t’as chopé ? »

 

J’aurais pu lui raconter le DJ set d’il y’a trois semaines, à Bordeaux. J'y ai rencontré une fille formidable, que j’ai surpris en train de vomir au moment de lui parler.

J’aurais pu lui raconter la fois où, après mon mix, j'ai parlé à une fille qui insistait pour aller dans les backstages : persuadé que quelque chose allait se passer entre nous, je l'ai fait entrer pour me retrouver nez-à-nez avec un autre DJ (beaucoup plus connu) qui semblait (très bien) connaître la fille en question… Alors, je me suis retrouvé dans une situation improbable, étant la source d’un règlement de compte entre ces deux personnes qui avaient visiblement partagé un passif commun assez intime. #Malaise

 

Alors oui, savoir agiter ses doigts derrière des platines est beaucoup moins sexy que de se trémousser avec une guitare ou devant un micro. Confiné au titre de « musique sans visages », la musique électronique dans son ensemble cultive une culture de l’anonymat qui évite de mettre l’humain au premier plan. De plus, il n’est pas rare que, en tant que DJ, on ne se souvienne absolument pas de vous et de votre performance, ce qui enlève un argument de poids dans vos tentatives de drague post-mix auprès de la gente féminine.

 

 

« Change d’activité ou deviens homo » me dit un ami.

 

À ce jour, je n’opte pour aucune de ces 2 options.

 

Par Guy Manuel, 23 ans.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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