Le féminisme est-il l'avenir du porno ?

L'essor d'une nouvelle forme de pornographie, décidément féministe, est-il l'espoir d'une industrie en crise, face à l'explosion de sites comme YouPorn ou PornHub, jugés de plus en plus amoraux et néfastes ? Twenty s'est posé la question.
12/04/2018

 

 

Et si le féminisme s’emparait de l’industrie du X ? Si la sextape d’Usul et Olly Plum, sujette à de nombreux débats, a récemment démontré que valeurs féministes et pornographie étaient compatibles, il existe un genre à part entière, développé dans les années 2000, et aujourd’hui en plein essor : la pornographie féministe. Faire du porno plus réaliste, plus sensuel et plus juste, c’est l'ambition des féministes pro-sexe qui sont passées derrière la caméra. Erika Lust, Cindy Gallop, Lucie Blush, Ovidie… des réalisatrices dont la popularité ne cesse de croître, faisant bientôt l’unanimité chez les consommatrices comme chez les consommateurs. Face à ce post-porno en pleine ascension, la pornographie traditionnelle, en crise, est de plus en plus pointée du doigt, jugée immorale et néfaste. La pornographie féministe serait-elle une bouée de sauvetage pour l’industrie du X ?

 

 

 

 

La controverse de la pornographie, élevée au rang de fléau sociétal

 

 

La démocratisation et la gratuité des contenus pornographiques sur Internet – encouragées par des sites appelés "tube" - tuent à petit feu l’industrie du X. Ce phénomène a notamment atteint les limites de l'éthique et de la bienséance - deux mots presque portés disparus dans le domaine. Dans À un clic du pire, ouvrage publié en février, la pornographe française Ovidie met en garde contre l’hyperaccessibilité de cette nouvelle pornographie qui dégrade l’image des femmes. Loin de condamner la pornographie en elle-même, c’est l’influence néfaste qu’elle exerce sur les très jeunes qu’Ovidie dénonce. Le 25 novembre dernier, à l'occasion de la Journée Internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, c’est le chef d’État lui-même qui s’est positionné en définissant la pornographie comme « un genre qui fait de la sexualité un théâtre d'humiliation et de violences faites à des femmes qui passent pour consentantes ». Effectivement, il suffit de naviguer un peu sur les sites les plus fréquentés pour constater que le consentement de la femme n’a trop la cote auprès des consommateurs : plusieurs vidéos telles que les mises en scène « sleeping teens » sont proposées dès la page d’accueil. En somme, le scénario de ce qui pourrait s’apparenter au viol d'une jeune fille à peine majeure est devenu vendeur.

Outre le lien établi entre pornographie et violences, voire culture du viol, d’autres aspects agacent : les corps glabres, les silhouettes plastiques, conformes à l'image dominante véhiculée du corps féminin, à des années lumières du body positive.

 

 

En parallèle, des figures du porno prennent la parole afin de dénoncer l’image de l’homme, qu’ils considèrent comme tout aussi dégradante que celle de la femme : l’homme est également « chosifié » car réduit à son pénis. Mais si le placement de caméra réduit l’homme à un pénis, c’est au service du désir masculin. Il plane en effet sur la majorité des vidéos pornographiques le monopole du regard d’homme cis hétéro. « On voit rarement la jouissance féminine ou alors singée d’une façon si grotesque qu’aucune femme ni croit » nous confie Sophie Bramly, fondatrice du site Secondsexe.com et membre du Collectif féministe 52. Face à cette prise de conscience collective, l’engouement pour la pornographie féministe ne pouvait attendre plus longtemps : les femmes sont désormais avides d'une nouvelle pornographie, aux mises en scène ni incongrues, ni grotesques.

 

 

Du porno réaliste, esthétique et pensé

 

 

« La pornographie féministe est une pornographie centrée sur les fantasmes des femmes (qui ne sont pas toujours les mêmes que ceux des hommes) » , c’est ainsi que Sophie Bramly nous définit la pornographie féministe. Mais en explorant les sites internet des pornographes emblématiques du genre, on constate qu’elles se concentrent certes sur le fantasme féminin, mais aussi qu’elles révisent les codes du X. On y célèbre la diversité des corps et l’union sensuelle entre deux êtres (ou plus), qui prennent chacun du plaisir autant qu’ils en procurent au consommateur.trice. S’offrir des séances de plaisir sans le glauque des tubes est désormais possible : les fenêtres indésirables et douteuses ne s’ouvrent pas, notre vue n’est plus mise à l’épreuve ni par l’étalement de morceaux de chair en action, ni par l’esthétique saturée. Le porno féministe serait presque le hipster du porno. Les affiches des court et long métrages d’Erika Lust, pionnière du genre, en sont l’exemple : on les afficherait volontiers au dessus de la cheminée. Il en est de même pour les prises de vue : fini la scène banalisée du coït, on entre dans l’intimidante intimité, l’alchimie entre des êtres qui partagent un plaisir authentique. Cindy Gallop, quant à elle, pousse l’authenticité jusqu’à solliciter et transformer des couples amoureux dans la vie réelle en véritables stars du X. Des corps non-payés pour un rapport d’autant plus crédible au plaisir. Et lorsqu’ils sont rémunérés, ils le sont décemment, l’assure la production d’Erika Lust, au contraire des acteurs et actrices X travaillant pour les tubes, contraints de se brader.

 

 

 

 

Un porno militant ?

 

S’il retravaille l’image des femmes et du rapport sexuel, le porno féministe s’engage-t-il auprès des causes féministes et intersectionnelles ? « Il est vrai qu’il faut un tel engagement pour faire ces films que certaines réalisatrices en profitent aussi pour faire passer un certain nombre de messages » explique Sophie Bramly, lorsque nous lui demandons si elle jugerait le porno féministe de porno éthique. Mais bien qu’il puisse être influent dans la défense de valeurs (rôle, place et représentation queer et féminines), pour la plupart oubliées dans le porno mainstream, le porno féministe reste avant tout un loisir, un moment de plaisir. Porno éthique peut-être, mais sûrement pas porno moral, comme nous l’affirme Sophie Bramly « je ne pense pas que la moralité et la pornographie puisse jamais co-exister, une bonne partie de l’excitation vient quand même du désir de transgresser ». Et pour ceux qui restent sceptiques quant au caractère érotique de ce genre, souvent jugé à tort d’« ennuyeux », il est important de ne pas confondre des pratiques telles que le BDSM, existantes dans le porno féministe, avec pratiques illégales et violence à outrance sans consentement. Exit donc le sexe mécanique, l’atteinte à la dignité féminine, la masculinisation des mises en scène, et le trash qui dépasse les limites du légal, tout en préservant la visée érotique de la pornographie.

 

 

 

 

Si le porno féministe reste un microcosme, un épiphénomène à l'échelle de la production de films pornographiques, il représente un potentiel succès à venir, un poids influent dans l’industrie du X. D’abord car il s’adresse avant tout aux consommatrices, cibles favorites du capitalisme, étant donné que le marché lié aux femmes est l’un des plus importants au monde. Mais aussi parce qu'à travers son militantisme, il répond aux attentes des nouvelles générations, lassées de l’hétéronormativité. Enfin, car les initiatives à contre-courant finissent souvent par connaître des succès fulgurants…

 

 

Par Léonie Ruellan, 21 ans, étudiante. 

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