Le top 10 des livres pour oublier quelques heures internet

Une sélection (subjective) d'ouvrages indispensables pour mêler detox-numérique et gym des neurones.
04/06/2018

 

 

Comme tout le monde, j’ai un smartphone et une (très) forte tendance à me laisser happer par le premier divertissement venu. Fervent pratiquant d’Instagram, je sens depuis quelques temps mes  capacités  intellectuelles  s’enfuir.  Elles  s’amoindrissent  au  fil  des  coups  donnés  sur  mon clavier, jusqu’à me faire chercher sur Google la moindre règle de grammaire. Et mon imagination (la vraie, pas celle qui permet de retoucher une photo) n’est plus qu’un lointain souvenir. Plutôt que de me lancer dans un Top 10 de séries, de films ou de comptes sur lesquels cliquer, il me semble plus adéquat de présenter un Top 10 des livres qui m’ont retourné le cerveau.

 

1-Les Aventures d’Alice aux pays des merveilles, Lewis Caroll, 1865

 

Une jeune fille qui suit un lapin blanc pour plonger dans le royaume de l’enfance ou de l’imagination ou même  de  la  drogue  selon  certains. 

Le  champ d’interprétation  est  immense  et  Alice  emporte nécessairement son lecteur dans ses aventures. Le monde dans lequel 
elle évolue n’obéit qu’à la folie et à l’extrapolation; et contraste avec la société de l’Angleterre du XIXe que Lewis Caroll critique. 

" Ne  vous  imaginez  jamais  ne  pas  être  autrement  que  ce  qu'il pourrait apparaître aux autres que ce que vous fûtes ou auriez pu être,  ne  serait  pas  autrement  que  ce  que  vous  aviez  été  et  leur serait apparu comme étant autrement."

L’histoire nous happe aussi rapidement qu’Alice suit le lapin et s’adresse  à  tous.  Parce  qu’il  y  a  tout  dans  ce  livre  :  la  menace constante de la mort, l’absurdité de l’existence, la perte de l’innocence mais ce tout est coloré et merveilleux.

Alice  trône  à  la  première  place  de  classement  parce  qu’elle inspire les enfants, les adultes, et tous ceux qui se retrouvent coincés entre ces deux mondes. 

 

2-Lolita, Vladimir Nabokov, 1955

 

 

Refusé  par  les  maisons  d’édition américaines, publié à Paris pour être censuré jusqu’en 1958, Lolita a provoqué un scandale à sa parution tout en étant le second roman à atteindre les 100  000  exemplaires  vendus  en  trois  semaines. 

Ce paradoxe  s’explique  par  les  sujets  abordés  :  pédophilie, inceste et viol. L’histoire nous est racontée par Humbert Humbert, un quarantenaire  européen  venu  s’installer  aux  Etats-Unis, intellectuel  et  nympholepte.  C’est-à-dire  attiré  par  les nymphettes,  jeunes  filles  entre  l’enfance  et  l’âge  adulte. HH  rencontre  Lolita;  et  épouse  la  mère  pour  pouvoir  se rapprocher de la fille. La grande force de ce roman, c’est le contraste  entre  la  beauté  de  l’écriture,  la  maitrise  du langage, et les thèmes abordés. 

« Et ma bouche gémissante, Messieurs les jurés, toucha  presque  son  cou  nu  pendant  que  j'écrasais sous sa fesse gauche le dernier spasme de l'extase la plus longue qu'un homme ou monstre ait connue. »

Conscient  que  son  désir  est  destructeur,  Humbert Humbert  en  devient  touchant  et  sa  prose  nous  rend complice de sa dépravation. 

 

3-Fusées, Charles Baudelaire, publié en 1887 à titre posthume

 

 

Fusées pourrait  se  définir  comme  une suite  de  punchlines  et  de  courts  mais brillants  développements.  Il  serait  absurde  de  vanter  le génie  d’une  âme  illustre  dont  l’oeuvre  s’est  immiscée dans  les  esprits  et  les  manuels  scolaires.  Mais  si  les Fleurs  du  Mal  vous  font  bailler  ou  vous  rappellent  des mauvais souvenirs, jetez un oeil à Fusées, vous ne serez pas déçu.

«  Il  y  a  des  peaux  carapaces,  avec  lesquelles  le mépris n'est plus un plaisir. » Baudelaire a expliqué qu’il rédigeait Fusées pour dater  sa  colère  et  il  parvient  à  y  condenser  pertinence, amour du beau et virulence. 

« Beaucoup d'amis, beaucoup de gants, - de peur de la  gale.  Ceux  qui  m’ont  aimé  étaient  des  gens méprisés,  je  dirais  même  méprisables,  si  je  tenais  à flatter les honnêtes gens.»

Oh et Fusées est disponible sur Wikipédia. C’est cadeau.

 

4-Belle du seigneur, Albert Cohen, 1968 

 

Lorsqu’on  se  retrouve  confronté  à Belle  du Seigneur, c’est un immense pavé qui se retrouve entre vos mains ; mais qui ne vous quitte plus dès les premières lignes. Le ton de l’auteur vous emporte et vous empêche de détourner les yeux de ce  roman.  (Albert  Cohen  parlait  de  sa  «  prolifération glorieusement cancéreuse ».)

"Devenus protocole et politesses rituelles, les mots d'amour glissaient sur la toile cirée de l’habitude."

Souvent  présenté  comme  le  roman  d’une  passion amoureuse, Belle du Seigneur est bien plus qu’un roman d’amour, c’est  une  très  violente  critique  de  la  bureaucratie,  de  la bourgeoisie  moyenne  qui  se  croit  supérieure,  de  la  vanité,  des relations conventionnelles,  de  ceux  qui  ne  jurent  que  par l’apparence, de la bêtise et du paraitre. Il  y  a  tout,  absolument  tout,  dans  ce  roman  et  on  y  revient  toujours,  pour  se  re-plonger  dans  quelques  passages  qui  nous éloignent très rapidement du monde extérieur. 

 

5-Reflets en eau trouble (Black Water), Joyce Carol Oates, 1992

 

 

Rassurez-vous  après Belle  du  Seigneur,  Reflets en  eau  trouble est  un  bien  court  roman  (ou  longue nouvelle).  Inspirée  d’un  fait  divers impliquant  Ted Kennedy et Mary Jo Kopechne, c’est l’histoire d’une jeune fille  naïve  et  fasciné  par  le  pouvoir  qui  se  retrouve  coincée  dans  une  voiture,  au  fond  d’un  lac.  Les  deux quittent  une  soirée  en  voiture  et  tombent  d’un  pont. Kennedy parvient à sortir de la voiture et y laisse la jeune fille.  Il  ne  préviendra  la  police  que  le  lendemain,  après avoir consulté un avocat. 

« et l’eau noire qui monte, monte, monte... »

Kelly  dans  l’oeuvre  de  Oates,  incarne  la  femme qui  se  soumet  à  l’homme  ego-centré,  obsédé  par  le pouvoir et intouchable car la société est de son côté. Plus qu’une  condamnation  du  patriarcat,  le  travail  sur  la mémoire de Kelly, sa peur et son agonie font de l’oeuvre un magnifique échappatoire.

 

6-Les Démons (ou Les Possédés), Fiodor Dostoïevski , 1872

 

 

La  première  publication  du  roman  s’est  faite  de 1871  à  1872  dans Le  Messager  russe.  Il  était  donc  nécessaire  de  créer  une  oeuvre  haletante,  originale  et mémorable. 

Dans  ce  roman,  le  désordre  de  la  société  s’empare  des esprits. Ce démon qui s’empare des personnages est le nihilisme, le socialisme athée ou la superstition. C’est alors que de jeunes révolutionnaires  se  regroupent  et  s’organisent  dans  le  but  de renverser  l'ordre  étabi.  Mais  Stavroguine,  membre  éminent  du mouvement, se retrouve en proie à ses démons. S’il fascine son  entourage,  il  possède  un  orgueil  démesuré.  Ce  personnage exulte, refuse l’existence de Dieu et se retrouve face à l'absurdité de la liberté de l’homme seul, sans raison d'être.

« Est-il  possible  de  croire?  Sérieusement  et  effectivement ? Tout est là. »

Dès  1870,  Dostoïevski  a  pressenti  les  dangers  du totalitarisme  au  XXè  siècle,  en  concrétisant  ses  angoisses concernant  l’avenir  de  l’homme  et  de  la  Russie.  Ce  roman absorbe et ne peut pas être oublié. 

 

7-Berlin Alexanderplatz, Alfred Döblin, 1929

 

 

Bien avant l’avènement des livres audio, Berlin Alexanderplatz s’écoute autant qu’il se lit. Souvent comparé à Voyage au bout de la nuit de Louis Ferdinand Céline (1932), le style cru, oral et agressif nous interpelle et nous oblige à tourner les pages avec avidité. 

Berlin Alexanderplatz raconte le parcours de Franz Biberkopf, de sa sortie de prison en passant par l’hôpital psychiatrique. Se déroulant dans le Berlin des années 20, les sons, articles de journaux, chansons, discours et références balisent la narration et nous immisce dans une oeuvre unique.

« L'homme a l'Imagination, et sa terrible tête le force à imaginer ce qui peut lui arriver, et c'est le diable. »

Franz a une pensée volatile et décousue. Dès le début du roman, on se plonge dans un tourbillons d’idées plus ou moins sensées. Franz ne parvient pas à savoir qui il est ou ce qu’il doit devenir. Pourquoi être honnête lorsqu’il est si tentant est facile de faire le mal ? Parcours d’une crise identitaire, ce monument de la littérature mérite qu’on plonge sans plus tarder. 

 

8-Le deuxième sexe, Simone de Beauvoir 1949

 

 

A  l’ère  de  la  démocratisation  des gender  studies,  Simone  de  Beauvoir  est  une éminente  pionnière.  Les  sociétés  patriarcales ont  imposé  aux  femmes  d’être  reléguées  au second  plan,  d’être  le  deuxième  sexe.  Et Simone de Beauvoir s’insurge avec sagesse et  détermination  contre  l’éducation  donnée aux femmes, puisqu’ « on ne nait pas pas femme, on le devient. »

«  Personne  n'est  plus  arrogant  envers  les femmes,  plus  agressif  ou  méprisant,  qu'un homme inquiet pour sa virilité.» 

Divisé en trois parties (Destin, Histoire et  Mythes),  l’oeuvre  dissèque  et  détruit l’égocentrisme  et  la  mauvaise  foi  des  hommes non  conscients  de  leurs  privilèges  et  de  leur domination. 

Pour  tous  ceux  qui  s’interrogent  sur  le genre, sur la hiérarchisation des êtres et sur le féminisme, cet essai reste une excellente base et s’érige comme une référence indéniable. 

 

9-Les Vagues, Virginia Woolf, 1931

 

Ce  roman  experimental  a  été  traduit  en français par Marguerite Yourcenar mais si l’anglais ne vous effraie pas, la lecture de la  version  originale  est  une  véritable  expérience. Les Vagues, c’est un poème à plusieurs voix. 

" Invaincue,  Indomptable,  c'est  contre  toi,  ô  mort que je m’élance."

Six  monologues  délivrés  par  Bernard,  Susan, Rhoda,  Neville,  Jinny,  et  Louis.  Percival,  le  septième personnage,  est  aussi important,  mais  nous  ne l’entendons  pas  parler  lui-même.  Mais  ces  six personnages  ne  sont  pas  distincts  et  deviennent différentes facettes d’une même personnalité. 

Ces  monologues  sont  ponctués  par  neuf  brefs interludes  à  la  troisième  personne,  qui  détaillent  une  scène côtière, de l'aube au crépuscule. Les Vagues re-définissent les frontières entre la prose  et  la  poésie.  Le  tout  écrit  avec  génie  et délicatesse.
 

10-Beloved, Toni Morrison, 1987 

 

En 1873, dans une Amérique meurtrie par l’esclavage et la guerre civile,  les  anciens  esclaves  se retrouvent déracinés. Comment exister malgré le traumatisme d’une expérience atroce ? 

Ce  roman  raconte  l’histoire  de  Sethe, femme  noire  réduite  en  esclavage  et  de  ses enfants qu’elle a tenté de sauver. Elle enterre un de ses bébé, Beloved, afin de lui épargner une  vie  d’esclave;  et  le  roman  commence  au moment où Beloved revient. 

« Tout ce qui est mort et qui revient à la vie fait  mal.  Ça,  c'est  une  vérité  de  tous  les temps. »

Prix  Pulitzer  en  1988  et  Prix  Nobel  en 1993;  Beloved   donne  une  voix  aux  soixante millions  de  vies  d’humains  noirs  détruits  et  déracinés.  Toni  Morrison,  par  le  langage, aborde  l’impossibilité  de  la  rédemption,  du deuil, avec avec précision et élégance.

 

« Tant qu’il y aura des livres, des gens pour en écrire et des gens pour en lire, tout ne sera pas perdu dans ce monde qu’en dépit de ses tristesses et de ses horreurs nous avons tant aimé. »

Odeur du temps, Jean d’Ormesson, 2007

 

Par Reuben Attia 

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