Le tuto de ma mère #11 : « Fille Facile »

Tout le monde n'a pas eu la chance d'avoir eu une mère comme celle de Carmen, toujours prête à partager avec sa fille les grandes leçons de vie pour survivre dans la jungle de l'existence. Petit cour de rattrapage.
08/04/2018

 

 

«  T’es une fille facile, toi ? »

 

Ma mère aime à me provoquer, à titiller ma révolte, reste de ses manières de gosse des rues, malapprise et roublarde. Avec une telle phrase, question ou affirmation, elle sait qu’elle ne peut que susciter mon indignation. C’est ce qu’elle cherche, faisant rouler ses yeux verts, deux billes de défis dans ses globes oculaires. Se divertir par la nuisance l’amuse, pire, elle jubile. Alors que je m’apprête à réagir, la phrase d’Alexandre Dumas fils me revient à l’esprit : « mon père est un grand enfant que j’ai eu quand j’étais tout petit ».Je pourrais me la passer en bouche et retenir mon courroux, ne pas tempêter contre la violence d’une telle sentence, mais ma mère a touché à quelque chose de trop intime. L’humour et le second degré, le recul, se dérobent sous mes mots.

 

« Comment peux-tu oser demander ça à ta propre fille ? T’es complètement tarée ! Pas étonnant que je sois aussi détraquée !! Si je deviens mère, un jour, rappelle moi de ne rien faire comme toi ! »

 

« T’as vraiment aucun humour ! Et tu ne parles pas comme ça à ta mère ! »

 

 

Si je trouvais drôle qu’elle me demande, il y a encore une semaine de cela, si j’aimais les « dames », là, ce n’est plus du tout amusant. L’expression « fille facile » a beau être désuète, elle n’en recouvre pas moins une dimension crasse. Une « fille facile » n’est pas une fille légère ou volage, pas une fille maitresse des ses désirs, pas une fille émancipée, pas une fille que l’on veut être. Une fille facile n’est envisagée qu’à travers le prisme d’une sexualité offerte, en demande, objet et non sujet. C’est une « fille de petite vertu », une fille que l’on peut mettre dans son lit sans fournir trop d’effort. Une fille que l’on conquiert sans aucun mérite, peut-être par pitié. Une fille qu’on ne rappelle pas, qu’on abandonne au suivant, sans difficulté. Elle est à la femme fatale ce que les crocs sont aux escarpins, un accès de faiblesse, une faute de goût. C’est un peu l’anti « ni pute ni soumise », ce n’est pas quelque chose qui se revendique.

 

Mais surtout, et c’est peut-être là ce qui m’a plus déroutée, l’expression n’est plus articulée à aucune réalité, à l’heure de Tinder, des plans culs et des rotations sexo-sentimentales. Par cette petite phrase maladroite, ma mère m’a forcée à me poser la question. « Suis-je une fille facile ? ». Certains diraient oui. J’ai beau me raconter l’histoire différemment, me penser foncièrement libre et indépendante, sur le papier, j’enchaîne les histoires et les garçons, je me laisse séduire et m’engouffre, placide, dans toutes les brèches sexuelles qui s’offrent à moi, quitte à encaisser quelques ratés. Certains aiment l’OULIPO (l’ouvroir de littérature potentielle), moi je pratique l’OUSIPO mou (l’ouvroir de sexualité potentielle), par foi empirique ou pour combler mes abîmes intérieures. Telle la Statue de la Liberté, je pourrais avoir gravé, sur le fronton de mes cuisses : « Give me your tired, your poor/ Your huddled masses yearning to breathe free ». Blague à part, on m’a déjà reproché cet aspect à la fois glouton et désabusé de ma sexualité, mais jamais en ces termes. Ma meilleure amie me dit souvent que je ne peux pas considérer les hommes comme des bijoux, assortis à mes différentes humeurs. D’autres s’étonnent du nombre de compagnons de draps avec lesquels j’ai pu souhaiter, un temps, prolonger l’éclat de rire à l’horizontal. Une désinvolture sans doute propre à mon âge et à l’image de mon hyperactivité. De la même manière que j’ai trois jobs, je ne vois aucun mal à cumuler trois hommes. Bref, ce n’est jamais agréable de se poser une telle question : suis-je, ou non, une fille facile ?

 

 

Il y a quelque chose de dégradant à ce terme et de très féminin à y avoir recours, bien qu’il recouvre une dimension manifestement anti féministe. C’est peste. C’est vicieux. C’est typiquement le genre d’expression que l’on pourrait utiliser, avec ses copines, pour qualifier la nouvelle petite amie de son ex. C’est une manière d’infantiliser la femme par l’essentialisation d’un comportement souvent éphémère et tronqué de toute la densité de sa réalité. Il implique deux catégories distinctes, les faciles et les inaccessibles, les cuisses légères et les cuisses fermées. Dans les deux cas, rien de très désirable ni de très nuancé. C’est sûr qu’on est à des années lumière d’un « My Body My Choice » et des #MeToo. La notion même de « fille facile » tend à faire culpabiliser les femmes, à les incriminer, pour peu qu’elles aient des aspirations sexuelles déviantes ou plus ambitieuses que la moyenne. En leur ôtant le souffre des « freaks », l’attrait des dévergondées, on les relègue à une catégorie flottante, où la sexualité semble se faire par défaut, par ennui et presque sans elles. Ce mot, de « facile », implique que l’homme n’aurait même pas à leur faire l’honneur de les courtiser, qu’elles seraient incapables de susciter du désir et encore moins de l’amour. Non, elles ouvrent les cuisses et les bras à l’inconnu, au premier venu, sans « background check » approfondi ni prérequis. Exigences en bernes, elles incarnent la défaite de la séduction et de l’érotisme. C’est vraiment ce que ma mère pense de moi ?

 

« Maman, pourquoi tu me demandes ça ? »

 

« Bah, pour savoir, comme ça, je ne sais pas… t’es chiante, avec toi il faut toujours marcher sur des œufs… »

 

 

Pour commencer, c’est faux, je demande simplement que ma mère me traite avec douceur, cesse de me brusquer, de me forcer hors de mes retranchements. Si je ne lui dis jamais rien, au sujet de mes vies sentimentales et sexuelles (elles sont véritablement deux choses distinctes), c’est pour me protéger et surtout, parce que cela m’appartient. Qu’elle cherche à m’imposer une telle étiquette n’est d’ailleurs pas pour me pousser à plus de confidences. Son prisme n’est pas adapté à mon existence, à mon âge et à mon époque. Comme je lui ai déjà expliqué, coucher le premier soir n’est pas un problème, quand on sait qu’il n’y en aura pas d’autres ensuite. Et puis, si elle voulait que je sois plus prude, elle aurait pu éviter de me surnommer « catine » et  « puta » quand j’étais petite fille. De la même manière, et je comprends qu’elle ait été tentée de le faire, mais me chanter tous les soirs l’habanera de l’Opéra Carmen, en insistant bien sur ces quelques mots : « si tu ne m’aimes pas je t’aime et si tu m’aimes prends garde à toi », c’était me promettre à une vie amoureuse tumultueuse.

 

Pour conclure, je reprendrai simplement cette phrase de ma délicieuse et si charmante maman : « c’est fou ce que je t’ai bien détruite ». Et oui, il faut le reconnaître, je suis assez satisfaite d’être la personne que je suis devenue, et elle en est en grande partie responsable. Si on tordait un peu le sens de cette célèbre citation de Nietzsche « Il faut du chaos en soi-meme pour accoucher d'une étoile qui danse », j’aurais tendance à penser qu’elle est le chaos et moi l’étoile.

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