Amandine Gay :“Nous devons décoloniser l’imaginaire du groupe majoritaire dans le cinéma”

Le 11 octobre, le doc' “Ouvrir la voix” sortait en salles. Si le film connaît une distribution confidentielle (10 salles), celui-ci fait grand bruit car, chose rare, il donne parole à vingt-quatre femmes noires. Interview de sa réalisatrice, Amandine Gay
31/10/2017

 

Chez Twenty nous vous avons déjà dit tout le bien que nous pensons d’Ouvrir la voix. Ce film, sa réalisatrice Amandine Gay l’a porté à bout de bras pendant 4 ans malgré les refus en cascade du monde du cinéma. À l’écouter et à voir le résultat, il est évident qu’elle en a fait “deux fois plus” pour le tourner, le monter et le voir finalement projeté en salles. Cet investissement (humain et financier) force évidemment le respect. Rendez-vous compte : il aura fallu attendre 2017 et l’incroyable combativité d’Amandine Gay pour qu’une oeuvre cinématographique française se consacre enfin pleinement à la parole des femmes noires ! Elle leur permet ainsi (à la vue et aux yeux de tous) de dénoncer et de s’affranchir de la norme (blanche) pour mieux se raconter face caméra. Une oeuvre qui ébranle donc le monde du cinéma, mais aussi la société française. Retour avec Amandine sur celui-ci.

 

Pouvez-vous nous raconter les débuts de ce projet ?

 

J’ai commencé à écrire le film en 2013. J’étais motivée par deux choses. D’abord, j’avais un peu fait le tour de ce qui m’était offert en tant que comédienne. Pour résumer, on m’offrait des rôles très stéréotypés. Et parallèlement à ça, j’avais décidé d’aller m’installer au Québec, de quitter la France. J’ai donc eu envie de laisser une trace, car l’Histoire des minorités est souvent celle qui est oubliée la plus rapidement. Voilà pourquoi j’ai commencé à écrire le film à ce moment là.

 

J’ai cru comprendre que le financement du film a été très compliqué.
 

En effet, c’est un film auto-produit. Je n’ai pas eu l’aide à l’écriture du CNC. Et comme le système d’aides du CNC est en cascade, quand vous ne recevez pas la première, vous ne pouvez pas prétendre aux autres. Il reste tout de même des attributions une fois un film achevé. Mais j’avoue qu’après le refus du CNC, je n’ai pas fait la demande pour l’aide de la SCAM (Société Civile des Auteurs Multimédia). J’étais déçue et j’en ai eu tout simplement marre de faire des demandes en sachant d’avance qu’elles ne seraient pas acceptées.

 

 
"Pendant très longtemps quand j’étais comédienne, j’entendais qu’on ne faisait pas travailler les comédiens noirs car c’était “dur de nous éclairer”"

 

Vous savez pourquoi le CNC n’a pas financé votre projet ?

 

Il suffit de regarder les films produits par le CNC pour comprendre quels types de films il finance (rires). Et ce ne sont pas des films comme le mien !

 

Par le passé, j’avais déjà travaillé sur des programmes courts fictionnels avec des amies comédiennes. L’idée était alors de montrer des personnages féminins noirs qui sortent de l'ordinaire. Et déjà à l’époque je voyais que c’était très compliqué de faire entendre ce propos et de motiver les institutions sur ce genre d’enjeux. Je me doutais donc qu’avec un documentaire afro-féminisme cela serait difficile. Mais j’ai quand même fait la demande en pensant : “On ne sait jamais. Peut être que les institutions ont changé - ou sont en train de changer”. Quand je n’ai pas eu le financement, j’ai fait ce que j’avais prévu : j’ai travaillé en autonomie. Sauf que quand on travaille en autonomie, c’est avec moins d’argent et ça prend du temps. Le tournage a eu lieu de juin 2014 à décembre 2014. Le montage lui s’est fait en août 2016. Il y a donc eu de longs moments où, puisqu’il n’y avait pas d’argent, il ne se passait rien.

 

Comment avez-vous pensé l’écriture du film tant dans sa narration que sur le plan de l’esthétisme ?

 

Le film est depuis 2013 comme il est monté aujourd’hui : il commence le jour où ces femmes découvrent qu’elles sont noires, et se termine le jour où elles décident ou non de quitter la France. Je voulais ainsi explorer ce qui pouvait se passer dans la vie d’une femme noire de son enfance à l’arrivée à l’âge adulte, celui-là même où il est alors question d’avoir des enfants ou pas.

Le film est constitué de plusieurs mouvements. L’un d’entre eux consiste par exemple à aller du privé vers le politique, et à montrer comment des enjeux qui apparaissent comme intimes (typiquement la question des cheveux) deviennent des questions politiques.

Plus globalement, le film est construit en deux parties. La première a pour objectif de montrer comment les femmes noires sont perçues de l’extérieur. Quand la deuxième est consacrée à la manière dont les femmes noires se perçoivent dans la société, et à leurs aspirations - tout cela dans le but de décentrer le regard blanc. J’ai aussi voulu distinguer les moments de prise de paroles des moments de respiration. Ces respirations elles arrivent soit par les cartons de chapitrage, soit par les performances artistiques, car dans les communautés noires il y a toujours eu une émancipation par la création - que ce soit par la musique, le cinéma, la littérature ou la poésie.

Enfin il devait y avoir une belle photographie, c’était essentiel pour moi. Car pendant très longtemps quand j’étais comédienne, j’entendais qu’on ne faisait pas travailler les comédiens noirs car c’était “dur de nous éclairer”. On réfléchissait soi-disant moins bien la lumière.

 

Venons-en au titre du film “Ouvrir la voix”. Il laisse sous-entendre que la voi-e s’ouvre à peine. Ce film fait d’ailleurs écho à la situation d’autres minorités, elles aussi absentes du cinéma français. Avez-vous conscience que vous ouvrez sûrement aussi la voie à d’autres communautés ?

 

Absolument. Ce film est né de cette absence de représentation. Et le seul moyen que j’ai trouvé pour changer la narration, ça a été de le faire en documentaire. Des groupes ne sont aujourd’hui pas du tout représentés dans le cinéma français et d’autres très mal. Les asiatiques par exemple sont absents. Les personnes en situation d'handicap sont aussi absentes de l’espace public et encore plus de la représentation audiovisuelle. Les noirs et les arabes sont représentés mais de manière très stéréotypée et très violente pour nos communautés. J’avais donc envie d’ouvrir l’univers des possibles et d’interroger : que proposons-nous aujourd’hui comme modèles à ces jeunes filles noires ? Je ne parle pas de modèles complexes type Beyoncé ou Christine Taubira. Je parle de professeurs, médecins, d’assistantes sociales... de choses relativement banales en somme. Nous devons leur offrir des modèles sans qu’elles aient à regarder vers les États-unis.  Et pour cela, nous devons décoloniser l’imaginaire du groupe majoritaire dans le cinéma. Car aujourd’hui, quand je filme des personnages non caricaturaux on me répond : “Ces personnes n’existent pas en France” ou ‘C’est trop américain”.

 

"À partir du moment où ils se sont rendus compte que les noirs, les asiatiques ect avaient un pouvoir d’achat, tout d’un coup les séries sont devenues plus diverses."

 

Votre boîte de production s’appelle “Bras de fer”. Cela signifie qu’il y aura d’autres bras de fer ? D’autres sujets sur lesquels vous souhaitez travailler ?

 

Je ne pense pas refaire quelque chose sur les femmes noires spécifiquement. Mon prochain projet traitera lui de l’adoption. Quant au “bras de fer”, c’était plutôt pour évoquer le bras de fer avec les institutions et interroger : qu’est-ce que cela signifie aujourd’hui de monter une boîte de production et de distribution, et de faire un film indépendant en France en ne faisant pas partie de ces milieux ? Aujourd’hui, je me retrouve en compétition avec des grosses boîtes de production qui ont les moyens de faire pression sur les petits exploitants pour qu’ils gardent leurs films aux meilleurs horaires. C’est pour cela que nous n’avons quasiment aucune salle qui nous programme en soirée. Car ces grosses boîtes de productions peuvent dire aux petits exploitants : “Si tu ne mets pas tel film à telle heure, je ne te donnerai pas le blockbuster de Noël”. Or ils ont besoin de ces blockbusters pour vivre.

 

Je voudrais bien-sûr faire de la fiction mais cela nécessite d’autres économies. Je ne pourrai pas en faire si les institutions ne changent pas. Le film m’a coûté entre 25 et 40 000 euros. Je l’ai fait une fois mais je n’aurai pas les moyens de faire d’autres films dans ces conditions, en tout cas pas avant dix ans. Et c’est pour cela que je me suis installée au Québec où une autre politique du film existe. Ils ont pour objectif d’ici 2020 de financer à parité les projets de films. Ils font donc appel à des réalisatrices et des scénaristes femmes qui souhaitent faire partie de l’industrie du cinéma. Je m’imagine donc avoir une carrière au Canada, mais je la vois moins se développer en France. Avoir réalisé un film documentaire auto-produit auto distribué et qui marche en terme d’entrées devrait m’ouvrir plein de portes institutionnelles. Mais dans mon rapport au monde du cinéma (français), rien n’a changé.

 

D’ailleurs, est-ce que vous avez eu des propositions de boîtes de production ? La couverture médiatique et l’engouement autour du film ont déclenché des choses ?

 

Non (rires) !

 

Aucune ?

 

Non. Peut-être que des télés vont faire des propositions pour acheter le film, mais personne ne s’intéresse pour le moment à vouloir produire ou co-produire un prochain film.

 

Pensez-vous que le milieu du cinéma français reste justement immobile à cause de la surreprésentation d’hommes blancs dans ses hautes sphères ?

 

Je pense que c’est plutôt une logique générale. Au Canada et en Angleterre, à un moment donné aussi il n’y avait que des hommes blancs à la tête du monde du cinéma et de la télévision. Il est surtout question de volonté : celle d’avoir une société plus équitable. Et c’est là que nous avons un souci dans notre pays. Le monde du cinéma français est complètement subventionné, il n’y a donc pas de pression à faire amener du public en salle. Ce n’est pas grave de ne pas représenter les minorités, car il gagnera quand même de l’argent. Or ce qui a fait changé les choses dans le monde du cinéma anglo-saxon, c’est l’argent. À partir du moment où ils se sont rendus compte que les noirs, les asiatiques ect avaient un pouvoir d’achat, tout d’un coup les séries sont devenues plus diverses. J’aurais été plus favorisée dans un pays à la logique capitaliste comme les Etats-Unis ou l’Angleterre, voire même le Canada. Là-bas, les salles de cinéma auraient pris mon film car mes séances sont pleines. Mais en France, les salles de cinéma reçoivent des subventions quand elles programment des films d’arts et d’essai qui ont l'agrément de production du CNC.  Puisque je ne l’ai pas, pour que des salles programment mon film il faut qu’elles en aient vraiment envie. Car même une salle quasiment vide avec un film subventionné rapportera plus qu’une une salle pleine projetant mon film. Voilà pourquoi je pense que cela changera quand ils auront besoin de notre argent. Et pour l’instant ils n’ont pas besoin de l’argent des noirs et des arabes pour vivre. Ils n’ont pas besoin de les représenter. C’est aussi simple que ça. Et moi je veux faire des films maintenant. Rachid Djaïdani a mis 9 ans à faire Rengaine en autonomie. Moi, je ne passerai pas 9 ans comme je viens de passer les 4 derniers (rires). Je n’ai ni l’énergie, ni l’argent. Mais je sais que ce que je suis en train de faire ici en France va m’ouvrir des portes au Québec. Au Québec, les gens se disent : “Mais qui est cette fille ? C’est incroyable!”. Ce film est auto-produit et il va connaître 4 sorties nationales (France, Suisse, Belgique et Canada) : personne n’a jamais fait ça en France, même une personne blanche (rires) ! On serait aux États-Unis, je serais déjà passée chez Oprah. Ici ... il y a un peu de presse ! L’amplitude de ce que j’ai fait n’est pas du tout prise au sérieux. Au Canada, ça l’est.

 

"J’ai tendance à penser que en France, la société est en avance sur les institutions. "

 

Parallèlement à votre carrière de réalisatrice, vous faites également de la recherche. Avez-vous choisi le Canada pour sa culture anglo saxonne qui nomme, étudie et chiffre les sujets liés à la couleur de la peau ou des origines - et qui travaille ainsi à mettre en lumière les discriminations ?

 

Effectivement, je suis partie pour ma carrière. Je pense que la France va changer, mais que cela prendra encore 10 à 15 ans (...) Mon film clôture une dizaine d’années passées à travailler sur les thèmes de la question coloniale et de la place des femmes dans la société. En 2006, mon mémoire de fin d’études (Sciences Pô Lyon) portait déjà sur les enjeux du traitement de la question coloniale dans la société contemporaine française. Je suis donc depuis longtemps très engagée sur les questions anti-racistes, féministes et afro-féministes.Le film en est une synthèse.

 

Justement, les deux principales thématiques du film, l’afro-féminisme et la race comme construction sociale, sont des sujets encore très absents de l’espace public français...

 

Mais on en parle entre nous (rires) ! On est très nombreux, nombreuses à avoir accès à internet et à avoir fait nos études à l’étrangers. Donc ces thématiques, on les maîtrise. Mais elles n’ont pas encore pénétré les institutions. Mais le public est prêt. C’est d’ailleurs pour cela que le film se propage aussi vite par les réseaux sociaux : car ils et elles sont prêts. J’ai d’ailleurs tendance à penser que en France, la société est en avance sur les institutions. Alors bien-sûr pas toute la société : mettons de côté la Manif pour tous (rires). Mais il y a toute une partie de la société qui est très en avance sur les questions sociales, raciales, sociétales et qui a vécu d’autres choses. Notre génération, c’est la génération d’Erasmus ! Et même sans Erasmus, aujourd’hui avec les vols low cost, tout le monde a eu une expérience à l’étranger. Et ça, c’est une révolution par rapport à la génération de nos parents.

 

Propos recueillis par Alicia Guratti.

 

 

 

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