Tortoz : ". Il faut s’enrichir, mais avec la manière."

Tortoz, c’est un rappeur qui nous vient de Grenoble, a.k.a GVille, et que j’affectionne particulièrement. Il est le précurseur de la trap latina en France. Si vous ne connaissez pas encore son hit Camila, vous savez ce qui vous reste à faire.
11/03/2018

 

 

J’avais déjà rencontré Tortoz en novembre 2016 pour ma toute première interview. Nouvelle rencontre, plus d’un an après. L’occasion de prendre de ses nouvelles, à l’heure où son tout premier album New Ventura sort dans les bacs.

 

 

Twenty : Quoi de neuf depuis la dernière fois qu’on s’est vus ?

 

Tortoz : Je vais bien. Je suis très satisfait de mon album qui vient de sortir. Il s’en est passé des choses depuis la dernière fois qu’on s’est vus… En un peu plus d’un an, j’ai concocté un album et fait pas mal de dates. Des clips, aussi. Des voyages…

 

 

Twenty : Tu as toujours le syndrome de Peter Pan ?

 

Tortoz : Je crois que je serai toujours atteint de ce syndrome. J’ai du mal à me détacher de mon enfance. L’exemple le plus frappant est la difficulté que j’éprouve à me séparer de ma ville. J’ai du mal à grandir. Je suis toujours un grand gamin, un petit con.

 

 

Twenty : Tu m’avais dit lors de notre précédent entretien que tu voulais que ton premier album soit ton premier bébé, alors, fier de ton bébé ?

 

Tortoz : Oui, très ! Il est trop beau mon bébé. Le public semble très satisfait. J’ai l’impression d’avoir fait un très beau bébé pour le moment.

 

 

Twenty : Où en est ton projet de monter un label Full G ?

 

Tortoz : Ca y est, c’est fait. Full G est monté et signé chez PIAS Urban. C’est une structure qui en est à ses débuts. Full G est uniquement composé de mon associé K'os XL et moi. Pour l’instant, du moins. Le but étant, à terme, de développer d’autres artistes.

 

 

Twenty : Pourquoi les membres du MQEEBD (Juice, Mister V et Samy Ceezy) ne sont-ils pas présents sur la tracklist de New Ventura ?

 

Tortoz : Sur cet album, j’ai voulu prendre toutes mes responsabilités. Je ne voulais pas qu’on puisse donner tout le mérite à Yvick si le projet pète. Ou au contraire, qu’un échec puisse lui être imputé. Je veux que les gens écoutent Tortoz et oublient que je suis pote avec Yvick. J’ai eu une discussion avec les trois à ce sujet, ils ont tout de suite compris. Ils l’ont très bien pris.

 

 

Twenty : « New Ventura », le nom de ton projet, signifie que tu es en train de vivre une nouvelle aventure, que c’est une nouvelle chance ?

 

Tortoz : C’est exactement ça. C’est une nouvelle chance qui s’offre à moi. Ce titre fait aussi référence à un quartier dans GTA Vice City. Un quartier qui reprend les codes du rap. C’est le Vegas de Vice City. Le nom exact était « Old Ventura », mais nous l’avons modernisé. On a créé notre propre univers.

 

Twenty : A quel moment t’es-tu dis qu’il fallait que tu te mettes à la trap latina ?

 

Tortoz : Je n’y ai jamais réfléchi. Ce n’est absolument pas calculé. Tout a commencé par une gimmick qui parlait de cocaina. Puis, j’ai reçu la prod de Mikuda & Flo, et je me suis lancé. Une fois le morceau fini, je l’ai fait écouter à un des amis. Il m’a donné le très bon conseil de jouer la carte à fond. Le pont en espagnol n’était pas présent sur la première version. J’y ai donc remédié en faisant honneur à mes origines espagnoles. J’ai trouvé un créneau que les autres ne maîtrisent pas. J’ai fonctionné à l’instinct, au feeling.

 

 

Twenty : Le single Camila était-il un crash-test ?

 

Tortoz : Ca n’en était pas un. Je ne teste jamais. Quand je sors un son, c’est qu’il me plaît. Je n’en ai rien à faire que ma musique ne plaise pas au public. Si j’estime que c’est bon, je le sors. Je n’ai pas utilisé Camila pour prendre la température du rap game. Si le morceau n’avait pas marché, j’aurais quand même continué à faire de la trap latina. Camila a beaucoup plu, c'est très cool.

 

 

Twenty : D’où sort ton beatmaker, Dioscures ?

 

Tortoz : Il vient de la marque Rewind. Tout ça date d’avant même la conception de Minuit 20. J’avais performé lors d’un de leurs showcases, avec le MQEEBD. Ce sont des amis. Dioscures ne faisait pas de prods quand je l’ai connu. Il s’y est mis il y a de ça deux ans. Son travail ne me parlait pas, au début du moins. Il s’expérimentait. Pas mal de temps est passé et il est revenu me voir en me disant qu’aucun rappeur ne voulait de lui. Il m’a ensuite envoyé un pack de prods. C’est à ce moment que je me suis rendu compte de sa progression. Il va vite, il est trop fort. Je me suis dit : « Personne n’en veut ? Bah je ne vais pas me gêner. Je prends ! » Le premier morceau issu de notre collaboration a été Le meilleur, qui ne devait d’ailleurs pas figurer sur l’album. Ce n’est pas mon morceau préféré. Mais il a une signification tellement forte… C’est le début d’une grande histoire. C’était un ami, et c’est aujourd’hui mon binôme. Il y aura toujours du Dioscures sur mes projets. 90% de ses prods me parlent. Et 50% d’entre elles se convertissent en un morceau fini. Une véritable alchimie s’est créée entre ses prods et moi. Et pour finir, j’aimerais dire que la roue tourne. Depuis qu’il travaille avec moi, beaucoup d’autres artistes veulent collaborer avec.

 

 

Twenty : Tu as fais d’autres sons que Dieu Merci avec High Klassified ?

 

Tortoz : Oui. Nous avons enregistré un autre son qui devrait figurer sur son projet. C'est loin d'être terminé. J’ai une quinzaine de prods de lui dans mon PC.

 

 

Twenty : Raconte-moi une anecdote sur le son Fake Love, mon son préféré de l’album…

 

Tortoz : Le morceau aurait dû être clippé à Carthagène des Indes, en Colombie. Mais mon réalisateur n’a pas du tout apprécié le son…. Du coup, c’est Holla Yeah qui a été mis en image. C’est aussi le son que Dioscures aime le moins dans ce projet. Il ne voulait pas qu’il sorte. Mais j’ai misé sur Fake Love. Je savais qu’il allait plaire. J’ai travaillé avec un de mes frères dessus. Et dernière anecdote, la track a été finalisée avant que Drake ne sorte la sienne. Et quand Drake a lancé son Fake Love, on a laissé tombé. Pour mieux le lancer par la suite.

 

 

Twenty : J’ai pu voir dans ta story Snapchat que tu avais réussi à faire rapper William Lebghil, comment as-tu fais ?

 

Tortoz : C’est une très très bonne question. De la même manière qu’avec Yvick. Même si ça a été un plus compliqué. Yvick avait déjà des bases, que William n’avait pas. J’ai commencé par lui dire : « Je ne peux t’aider que si tu as le rythme. ». Le rythme ne s’acquiert pas, c’est inné. C’est impossible de faire rapper quelqu’un dans les temps, sans ça. Il s’est avéré qu’il l’avait. Tout s’est très bien passé. Il m’a impressionné, moi et tous ceux qui l’ont entendu rapper. Il n’avait pas honte. Il se lançait dès le premier jour dans des improvisations en cabine. Je suis moi-même toujours un peu intimidé lorsque j’arrive dans un studio où il y a dix personnes que je ne connais pas. Et lui, non. Il était très motivé. William a découvert le rap pendant ces trois semaines de travail. Et il en est tombé amoureux. Il ne connaissait pas Kendrick Lamar, par exemple. Il a écouté New Freezer de Rich The Kid et Kendrick Lamar, nuit et jour, et ce pendant trois semaines ! Il avait écouté de la house, de la pop ou de la variété française toute sa vie… Il s’est tout de suit pris d’affection pour des artistes comme Columbine, 13 Block et Alkpote. J’ai été son directeur artistique. On a relevé le défi. William Lebghil, c’est un gars incroyable. Une très bonne personne. Nous sommes toujours en contact. Je l’ai encore eu au téléphone ce matin.

 

 

Twenty : Pourrais-tu te lancer dans une carrière de directeur artistique à l’avenir ?

 

Tortoz : Pourquoi pas. Ce serait une belle porte de sortie. Une belle retraite. Le jour où le son m’aura soûlé, je me lancerais. Quand j’aurai fait assez d’argent… ou pas assez, justement. Car le cinéma paie beaucoup plus que la musique. J’ai gagné en trois semaines ce que je gagne en un an. Il ne s’agit pas des mêmes budgets… Pour organiser un concert de rap, c’est long. Alors que dans le cinéma, si tu demandes deux heures de studio supplémentaires, on te les paient.

 

 

Twenty : Que retiens-tu de tous les voyages que tu as fais l’an dernier, notamment pour tourner tes clips ?

 

Tortoz : Je retiens qu’il ne faut pas aller à Cuba. (sourire) A cause de la mentalité. Je n’ai pas kiffé le Panamá, non plus. Il n’y a que des vieux riches blancs avec des jeunes de vingt-ans. Mais il faut absolument aller en Colombie avant la fin de sa vie. Tous ces voyages m’ont fait grandir. J’ai mûri. Je suis un peu moins un petit con qu’avant. Le fait de voir la misère de ses propres yeux, à Medellín, notamment, fait réfléchir. Elle y est très présente. Et pourtant, les habitants ne se plaignent pas. C’est fou. Le premier jour de tournage de Camila s’est déroulé dans des favelas. Des endroits qui sont normalement interdits. Quand tu débarques de France et que tu vois la vie là-bas… C’est la guerre. J’ai vu des bébés dormir à même des briques. Des voyages comme ça, ça change un homme. Chaque voyage est enrichissant. Qu’il se passe bien ou mal.

 

 

Twenty : Je vais te citer quelques-unes de tes punchlines, et tu devras me les commenter.

 

Tortoz : Allons-y.

 

 

Twenty : « J’ai l’frigo vide sans arrêt », issu de Vite fait. Tu réussis ici à placer à la fois ta passion pour la nourriture et ton angoisse du lendemain, au niveau financier, n’est-ce pas ?

 

Tortoz : C’est totalement ça. Je n’ai rien d’autre à rajouter à ton analyse. Tu as très bien compris le délire. Il faut « grailler ».

 

 

Twenty : « J’veux qu’mon fils ait sa Rolex avant l’collège », dans Rocksta. Dois-je comprendre qu’un mini Tortoz est arrivé dans ta vie ?

 

Tortoz : Non. J’ai écrit cette phase car j’ai conscience d’évoluer dans un milieu très incertain. C’est compliqué de se dire que tu peux avoir un enfant d’un jour à l’autre. Etre rappeur, sans les millions, c’est risqué. La musique, c’est bien. Mais un jour ou l’autre, il va falloir commencer à vraiment gagner de l’argent. Bien évidemment que mon fils n’aura pas une Rolex avant d’entrer au collège. C’est une image pour dire qu’il faut chiffrer et se mettre à l’abris rapidement. La vie n’attend pas. Tout va très vite.

 

 

Twenty : Et « On doit s’bouger l’cul sans l’donner  » ? Encore extrait du morceau Rocksta (un très bon morceau, soit dit en passant)…

 

Tortoz : « Mais le rap game, nous on l’connaît, on doit s’bouger l'cul sans l’donner, y'a les visionnaires sur l’côté, et les millionnaires surcôtés ». Ces quatre mesures sont sans doute les meilleures de tout l’album. C’est une réalité dans le rap. Beaucoup de rappeurs connus qui rappaient fort se sont mis à faire de la zumba pour vendre davantage. Ceux-là ne pensent plus qu’aux ventes. La musique n’a plus sa place. Cette phase fait écho à l’image de mon fils avec une Rolex. Je dois faire de l’argent, sans pour autant trahir mes valeurs. Il faut s’enrichir, mais avec la manière.

 

 

Twenty : Pour conclure sur Rocksta : « J’regarderai pas leur vie tant qu'on vit la nôtre »… Parlerais-tu des réseaux ?

 

Tortoz : Je parle de mon entourage ici, de ma famille. Il s'agit bien d'une critique des réseaux, sur lesquels tout le monde s’espionne. Je me rends compte qu’il existe très peu de personnes sur lesquels il est possible de compter, en cas de coup dur. Tant que mon clan va bien, tout va bien. Le plus important, c’est le coeur.

 

 

Twenty : On se revoit quand ?

 

Tortoz : C’est une très bonne question. Je ne sais pas du tout. J’ai envie de rapper en ce moment. Je vais sortir des morceaux davantage typés rap. Ma résolution de 2018 serait de balancer davantage de sons instinctifs. Des morceaux entre le « nique sa mère » et le « travaillé » vont arriver très bientôt. Je vais continuer à produire des singles accompagnés de clips soignés. Mais il me manque cet aspect freestyle. Un aspect qu’il est possible d’entrevoir avec le freestyle pour Booska-P.

 

 

Propos recueillis par Esteban De Azevedo, 20 ans.

 

 

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