La vingtaine Xanax au cinéma

À travers un focus thématique, Twenty interroge les différentes représentations de la jeunesse au cinéma. Comment le 7e art s’est-il approprié cet âge symbolique ? L’image traduit-elle un fantasme ou une réalité ?
28/01/2017

Pour la première édition de cette nouvelle rubrique cinéma, nous allons nous pencher sur la vingtaine Xanax, histoire de bien commencer, dans la joie et la bonne humeur. Si la vingtaine est en général associée à un idéal un peu brut d’enthousiasme et de désir, certains réalisateurs ont cherché à mettre en scène un aspect un peu plus sombre de la jeunesse. Au cinéma, les jeunes ne sont pas qu’une masse jouasse, un devenir plein d’espoir. Ils peuvent connaître eux aussi quelques moments de spleen, se sentir vides, dépossédés de toute pulsion de vie.  

 

Une lecture transversale s’impose, afin de mieux cerner les codes scénaristiques, iconographiques et esthétiques de cette approche. La jeunesse Xanax, c’est beaucoup de choses. Ce sont les héros tristounets de Gus Van Sant, mais également la fille aux allumettes de Haki Kaurismaki ou bien la gueule d’ange de James Dean, sans oublier les lycéens désabusés de Gia Coppola, dans Palo Alto. Afin de ne pas nous perdre en name dropping, voici la jeunesse Xanax en cinq totems.  

 

1) Bouteille, picouze et autres dérives 

 

        

 

La jeunesse dépressive, au cinéma, n’est pas épargnée par les psychotropes. Il n’est pas rare qu’elle se tourne vers la drogue ou l’alcool, de manière à matérialiser son mal être à l’écran. Une douleur incarnée par un totem visuel, immédiatement intelligible. On pense ici à Trainspotting, où les personnages du film s’injectent de l’héroïne pour échapper à l’ennui et au manque de perspectives offerts par l’Ecosse post Thatcher. L’addiction permet à Renton, Sickboy et Spud de s’extraire de leur condition, pour vivre en marge, et ainsi, ne plus subir la société (mais ce n’est pas si simple que ça). Héroïne toujours, comment ne pas évoquer Requiem for a dream, Basketball Diaries, Drugstore Cowboys ou encore Panique à Needle Park. Tous ces films mettent en scène des héros inadaptés, marginaux, dont le seul bonheur possible ne peut être que chimique, donc illusoire et factice. Si dans ces films l’héroïne fait des ravages, elle s’accompagne d’une esthétique presque sexualisée, la rendant plus attractive. Elle devient l'incarnation du désir. La cuillère que l’on brûle, le garot, l’aiguille, les pupilles qui se rétractent… tout cela participe d’une sexualisation de la pénombre et de la douleur. Parenthèse cul achevée, la drogue ou la boisson sont ainsi invoqués par un climat social précaire, comme dans Un Tramway Nommé Désir, où le personnage joué par Marlon Brando s’enivre de plus belle, comme pour se subtiliser lui-même à une situation trop insupportable pour être vécue, la misère physique et intellectuelle dans laquelle il baigne. Les psychotropes incarnent un idéal de fuite, de fuite psychique, et ainsi traduisent une incapacité à se contenter du réel, une insatisfaction permanente.  

 

2) Un passé chargé  

 

 

La vingtaine dépressive est soucieuse, accablée. Elle l’est rarement de manière gratuite. Souvent, elle cache un secret douloureux, une culpabilité écrasante, un passé qui prendrait en otage toute perspective d’avenir. Dans Paranoid Park, le personnage principal est incapable de prendre goût à la vie après avoir commis le meurtre d’un policier, qu’il a précipité par inadvertance sous les rails d’un train. Pour Precious, c’est sa fille trisomique, née d’un inceste paternel, qui représente cet encrage au passé. Pour River Phoenix, jeune prostitué narcoleptique, dans My Own Private Idaho, c'est sa mère qui l'a abandonné et qu'il cherche désespérément. Le drame amoureux peut également hanter un personnage, jusqu’à le rendre fou. Dans Tom à la Ferme, Dolan se laisse torturer par le frère de son défunt amant, pour lequel il nourrit un syndrome de stokolm, de plus en plus anxiogène. Enfin, exemple plus ésotérique, le protagoniste de l’effet papillon a hérité de son père un don paranormal : il peut revenir en arrière et changer son passé, souvent pour le pire.  

 

3) Spleen bavard 

 

 

Mais la vingtaine Xanax n’est pas uniquement dark, elle peut également sombrer dans une douce mélancolie, plus tendre, oisive et éthérée. Dans the Perks of being a Wallflower, un jeune garçon un peu sombre raconte son initiation à la vie. Submarine met en scène le même genre de dérive mélo-intello, sur une musique d’Alex Turner. Le personne bavarde et arpente un univers mélancolique, à son image, en quête d’un idéal qu’il sait d’emblée inaccessible. La jeunesse Xanax est d'ailleurs celle qui prononce les plus beaux discours, comme s’il fallait être dépressif pour être poète. Souvent, les scénaristes placent dans la bouche de cette jeunesse leurs plus belles trouvailles. Je pense notamment ici à Alex, dans Boy Meets Girl, qui déclare à Mirelle : « les rêves formidables, j’ai jamais cherché à les réaliser, juste à les refaire, la nuit d’après ». La jeunesse Xanax a également le mérite de faire preuve d’une certaine lucidité, une lucidité désabusée, souvent cynique, mais une lucidité néanmoins, pure.  

 

4) Elément aquatique 

 

 

Souvent, la jeunesse Xanax est proche d’un élément aquatique. L'eau est symbolique. Paradis utérin, incarnant un bonheur passé, amniotique, ou fleuve des Enfers, sa présence accompagne la dépression. Dans Deep-end, de Skolimovski, le héro travaille dans une piscine municipale, où il doit masser des vieilles dames, moyennant une compensation financière. Dustin Hoffman, dans Le Lauréat, trompe son ennui dans une piscine, The Sound of Silence, de Simon and Garfunkel, accompagnant sa dérive sentimentale. La présence d’un aquarium, dans une pièce, permet d’ailleurs de signifier la dépression d’un personnage. A l’instar d’un poisson, il tournerait en rond dans son bocal, incapable de trouver un sens à sa vie. Outre la piscine et l'aquarium, la baignoire est également le lieux de la dépression au cinéma. A la fois utérine et léthale, on s'y réfugie ou l'on y met fin à ses jours. La baignoire représente également l'isolation, métaphore visuelle d'une psyché coupée des autres. Que ce soit dans Black Swan, Love ou encore Requiem for a dream, la présence d'une baignoire indique une certaine vulnérabilité. Le personnage est nu, dans un microcosme aquatique, en quête de réconfort.  

 

5) L'éphémère

 

 

Cependant, l’état « Xanax » n’est pas une fin en soi. C'est un état passager. Pour certains, les choses finissent mal. C’est le cas des sœurs de Virgin Suicides, qui passent à l’acte et mettent fin à leurs jours. Pour d’autres, comme Renton dans Trainspotting, le salut est encore possible, à condition d’écouter Iggy Pop et de choisir la vie, le fameux « Chose life » de la fin. La fille aux allumettes, elle, échoue en prison, après avoir empoisonné ses tortionnaires, une sortie glaciale, presque polaire. Il y a la tuerie d’Elephant aussi, en hommage à Colombine, ou la sortie des bois de Xavier Dolan, dans Tom à la Ferme. Finalement, l’aspect passager ou éphémère de la dépression, aussi pesant soit-il, laisse espérer qu’on en réchappe, à condition de ne pas crever, comme le héro idéaliste d’Into the Wild. Ce n’est qu’un trait de la jeunesse, et comme la jeunesse elle-même, il n’est pas définitif. La fin de la déprime, c’est souvent un voyage, comme dans A bout de course de Sydney Lumet, où River Pheonix s’affranchit de sa famille, des activistes hippies recherchés par le FBI, pour s'inscrire à l’université et commencer une nouvelle vie.  

 

Pour conclure, la jeunesse Xanax n'est pas rebelle. Si la rébellion se place du côté de la vie, l’aspect morbide et désabusé de la dépression, lui, tend vers la mort, d’où un certain malaise. La mort, en général, est associée à la vieillesse. La jeunesse, au contraire, se doit d’être fougueuse, a tout à apprendre et à découvrir. Ainsi, associer jeunesse et mort renvoie vers quelque chose de contre nature, et par là même, exerce sur nous un pouvoir de fascination, à la limite du voyeurisme. C’est pourquoi ces films ne nous laissent pas indifférents. Quant à la question de savoir s’ils traduisent la réalité, il est indéniable que la jeunesse a sa part d’ombre. 

 

 

Top 20 des films à voir  et à revoir, sur le sujet  :  

 

Deep End, Jerzy Skolimowsky  

My Own Private Idaho, Gus Van Sant 

A l’Est d’Eden, Elia Kazan  

Paranoid Park, Gus Van Sant  

Boy Meets Girl, Leos Karax  

Tom à la Ferme, Xavier Dolan  

La Fille aux Allumettes, Aki Kaurismaki 

Mysterious skin, Gregg Araki 

Mes nuits sont plus belles que vos jours, Zulawsky   

Virgin Suicides, Sofia Coppola 

Palo Alto, Gia Coppola  

Panique à Needle Park, Jerry Schatzberg  

Prozac Nation, Erik Skjoldbjaerg  

Le monde de Charlie, Stephen Schbosky 

Nowhere Boy, Sam Taylor Wood 

Into the Wild, Sean Penn 

Butterfly Effect, Eric Bress et J. Mackye Gruber  

Precious, Lee Daniels 

A bout de course, Sydney Lumet  

L’homme à la peau de serpent, Sydney Lumet  

 

 

 

 

Par Carmen Bramly, 22 ans, écrivain. 

 

 

 

 

 

 

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