Mentors et initiés au cinéma

À travers un focus thématique, Twenty interroge les différentes représentations de la jeunesse au cinéma. Comment le 7ème art s’est-il approprié cet âge symbolique ? L’image traduit-elle un fantasme ou une réalité ?
05/03/2017

 

Pour la deuxième édition de cette chronique cinéma, nous allons nous pencher sur les mises en scènes du récit initiatique, et en interroger les différentes représentations.

Les années Twenty sont des années de formation. On apprend, on découvre, on explore, on se construit, pas à pas. Parfois, il arrive qu’on nous tende la main, qu’on nous guide, qu’un mentor nous prenne sous son aile. Comment le cinéma s’est-il approprié ce trait de la jeunesse, comment rendre l’initiation à l’image ?

 

Une lecture transversale s’impose, afin de mieux cerner les codes scénaristiques, iconographiques et esthétiques de cette approche. Comment rendre ce rapport de domination et de soumission, en images ? L’initiation, au cinéma, c’est beaucoup de choses. C’est le modèle que l’on veut remplacer, dans Eve de Mankiewicz ou dans Showgirls de Paul Verhoeven, mais c’est aussi le mentor tortionnaire de Whiplash ou le mentor salutaire de Karaté Kid. Afin de ne pas nous perdre en name dropping, voici l’initiation au cinéma, en cinq totems.  

 

1° La sueur

La sueur vient souligner, de manière visuelle, un effort, un dépassement psychique traduit de manière somatique. Les initiés suent beaucoup, au cinéma. Il y a les gouttelettes qui perlent sur le front du jeune batteur, dans Whiplash, traduisant ainsi la perversité du rapport maitre élève, l’un poussant l’autre à bout. Il y a le corps suintant de la jeune boxeuse de Million Dollar Baby, se donnant corps et âme à son entraînement, encouragée par son maître, un Clint Eastwood lessivé, l’observant depuis le désert affectif de son existence. Mais la sueur se retrouve aussi dans la danse, dans Black Swan notamment. Nathalie Portman, en ballerine torturée face à un Vincent Cassel pervers, transpire. Elle transpire toujours face à Mila Kunis, son dopplegänger dopé, sous ecstasy. Son initiation, l’entraînant insidieusement dans la folie, est guidée par un filet de sueur, en somme. Moins ballerine et plus kitsch, dans Showgirls de Paul Verhoven, la sueur est très présente, imprégnant le corps de l’actrice sur une scène en carton pâte des plus ragoutantes.

 

2° Les larmes

Sécrétion toujours, l’entraînement, l’initiation, se retrouve également incarnée par les larmes. Notez cependant que l’initié pleure plus que l’initiateur. Il y a des larmes de colère, de frustration, de peur, de soulagement, de joie et d’épuisement, et parfois, un cocktail de tout ça. Devant la caméra de Bertolucci, Maria Schneider verse quelques larmes, épuisée par le tango amoureux que lui fait danser un Marlon Brando endeuillé, blessé et vieillissant. Dans Sailor et Lula, la course initiatique de deux amants fugitifs, à noter, un plan serré remarquable sur les larmes de Lula. Sinon, Adèle pleure beaucoup, dans La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche, déstabilisée par sa découverte de l’homosexualité, grâce à une Léa Seydoux butchisée, aux cheveux bleus. Mais il existe des larmes plus heureuses, au cinéma. Julia Roberts, dans Pretty Woman, pleure à l’Opéra, touchée par la musique que lui fait découvrir pour la première fois son pygmalion. Des larmes de fille du peuple, donc, transcendée par un plaisir au-dessus de sa classe. Une initiation musicale, soulignée de manière lacrymale.

 

3° Le sang

Enfin, le sang est très présent au cinéma, dans les récits initiatiques. Il y a les mains en sang du batteur de Whiplash, le visage tuméfié de l’acteur de Karaté Kid et le ring tâché de sang de Million Dollar Baby. On pourrait également penser à Carrie, couronnée reine du bal de fin d’année, et aspergée de sang, déclenchant ainsi sa colère et ses pouvoirs démoniaques. Pour rester dans l’épouvante, Dracula, cet éternel initiateur, Eros et Thanatos à lui tout seul, mord le cou des vierges, pour signifier un simulacre de dépucelage. Les dents du vampire, plantées dans la chair blanche de ses victimes, c'est l'initiation à la jouissance, un mélange de douleur et de plaisir. La jeune fille se change à son tour en créature des ténébres, une petite mort qui la métamorphose en mort-vivante, avide de sang et de vie. Une morsure que l’on retrouve dans The Addiction d’Abel Ferrara, où pour une fois, l’étudiante débauche le maître, qu’elle change en vampire et initie aux plaisirs de l’héroïne. Le sang peut également être un sang sans blessure. Dans L’Empire des Sens, du cinéaste japonais Oshima, Kichizo, patron et futur époux de la jeune Sada, n’hésite pas à glisser deux doigts dans sa culotte, puis les lécher, devant elle, initiant le début d’une excursion sexuelle sans foi ni loi.

 

4° Le livre

Parce qu’une initiation n’est pas que physique, le livre demeure le totem ultime de l’apprentissage et de la transmission, au cinéma. Dans Le Cercle des Poètes Disparus, de Peter Weir, Mr Keating éveille ses élèves, de manière transgressive, aux plaisirs de la poésie, à travers les textes de Walt Whitman. Chez Gus Van Sant, Sean Connery donne à son jeune protégé les clés, les textes, capables de développer sa sensibilité littéraire. Dans Kill Your Darlings, les futurs auteurs phares de la Beat Generation s’éduquent ensemble, en listant, de manière clandestine, les écrits licencieux d’Henry Miller. Le livre devient alors un outil d’émancipation et de protestation, contre un système universitaire trop fermé et conservateur. Mais le livre peut également corrompre. Dans Mademoiselle, du coréen Park Chan-wook, la jeune Hideko lit des récits pornographiques à une assemblée de vieillards lubriques, forcée par son oncle tyrannique, dans des mises en scène excessives.

 

5° Le sexe

Le sexe vient souvent sublimer l’initiation. Si dans la vraie vie, il est déconseillé de coucher avec son mentor, au cinéma, on s’en donne à cœur joie. Dans le Dernier Tango, encore lui, la jeune actrice, Maria Schneider, en fait les frais, dans la scène mémorable du « beurre ». Une initiation brutale, un viol, traduisant la détresse mutuelle des deux personnages, la destruction de leurs deux identités pour ne former qu’une hydre duelle et autodestructrice. Stupre à nouveau, et pas des moindre, dans l’Empire des Sens, deux heures de cul non stop, allant de s’enfoncer un œuf dans le vagin à une scène d’étranglement, inoubliable. Dans le Lauréat, Dustin Hoffman succombe aux charmes de Mrs Robinson, prouvant ainsi que les cougars sont sans doute les meilleures forges pour la jeunesse, Héphaïstos des corps devant l’éternel.

 

De la rencontre à la joute finale, jusqu’à l’émancipation, mentors et élèves passent par plusieurs phases, ponctuées par ces cinq totems. Pour conclure, j’ouvrirai simplement sur une question : dans quelle mesure ces films initiatiques nous ont-ils initiés, nous, par un jeu de mise en abîme ? N’avons-nous pas tous rêvé de rencontrer, sur notre route, un monsieur Miyagi, pour nous apprendre à tuer des mouches avec des baguettes et nous enseigner l’art du Karaté en lavant le pare-brise d’une voiture ? Je vous laisse méditer sur cette dernière image.

 

 

Top 20 des films à voir et à revoir, sur le sujet :  

 

 

-All About Eve, Mankiewicz, 1950

-My Fair Lady, George Cukor, 1964

-The Graduate, Mike Nichols, 1967

-Candy, Christian Marquand, 1968

-Le dernier Tango à Paris, Bernardo Bertolucci, 1972

-Anna et les loups, Carlos Saura, 1973

-Karate Kid, John G. Avildsen, 1984

-Le cercle des poètes disparus, Peter Weir, 1989

-My Own Private Idaho, Gus Van Sant, 1991

-Thelma et Louise, Ridley Scott, 1991

-Showgirls, Paul Verhoven, 1997

-A la rencontre de Forrester, Gus Van Sant, 2001

-Million Dollar Baby, Clint Eastwood, 2004

-Brokeback Mountain, Ang Lee, 2005

-Whatever Works, Woody Allen, 2009

-Gomorra, Matteo Garrone et Stefano Sollima, 2008

-Kung Fu Panda, Mark Osborne et John Stevenson, 2008

-Les Paradis Artificiels, Marcos Prado, 2012

-The Riot Club, Lone Scherfig, 2014

-Whiplash, Damien Chazelle, 2014

 

Par Carmen Bramly, 22 ans, écrivain. 

 

 

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