Brice Miclet : "Il n’y a pas de limites entre plagiat et sample."

Dans "Sample ! Aux origines du son hip-hop" le journaliste Brice Miclet revient sur quarante ans de bricolage musicale qui a érigé l'empreint sonore au rang de geste artistique. Rencontre.
05/02/2018

 

 

 

Twenty : A qui est destiné ton livre ?

 

BM : À tout le monde ! Le sample peut vraiment intéresser pleins de gens. Beaucoup ne connaissent pas ce principe. Il y a un coté ludique à le découvrir : tu prends un son de Aznavour pour en faire un gros banger west coast avec. C’est fascinant. Les curieux vont aimer.

 

Twenty : Pourquoi avoir fait le pari d’un livre sur le sample alors que des sites comme Whosampled.com ont déjà ce genre de démarche ?

 

Brice Miclet : Whosampled reste quelque chose de très simpliste, qui se limite à de la comparaison. Dans mon livre, j’ai essayé de raconter l’histoire derrière chaque sample, de détailler la technique utilisée, etc. Je ne me suis pas contenté de dresser une liste.

 

 

Twenty : La série The Get Down, (diffusée sur Netflix retraçant l’origine du hip hop) a t-elle été une influence lors de l’écriture du livre ?

 

BM : La série The Get Down est elle-même inspirée du bouquin Can’t stop won’t stop de Jeff Chang. C’est la bible de cette époque là, je l’ai lu plusieurs fois. Ce livre m’a beaucoup inspiré pour l‘écriture de mon propre livre.

 

« Tu prends un son de Aznavour pour en faire un gros banger west coast avec »
 

 

 

Twenty : Dans une interview, le rappeur Lil Yatchy, 19 ans, a déclaré ne pas pouvoir « citer 5 sons de Biggie ou 2pac ». Est ce une nécessité de remonter « aux origines du son Hip-Hop » face à une jeune génération qui aiment le rap, mais qui n’en connaît pas son histoire ?

 

BM : Je pense que c’est toujours bien de connaître le background, mais libre à chacun d’aimer le hip hop sans en connaître la perspective historique. Les rappeurs à l’heure actuelle sont de plus en plus jeunes. Et lorsqu’on est jeune, on met un peu plus de temps à s’intéresser à l’origine de la musique. Peut-être que ce livre peut justement leur montrer qu’il y a des exemples de samples très récent (j’ai mis du Kendrick, du Asap Rocky, du Travis Scott etc), et que tout ça s’inscrit dans une histoire plus importante. Mais entre nous, je pense que Lil Yatchy fait un peu de provoc’ en disant ça.

 

Twenty : C’est à dire ?

 

BM : Le hip hop à beaucoup changé ces derniers temps, depuis l’arrivée de ces rappeurs là. Résultat, ils sont en total opposition avec les anciens. Les modernes sont souvent dans le rejet des anciens, de nos jours c’est très frappant. Les artistes n’ont pas envie de se réclamer de Biggie ou Tupac.

 

Twenty : Il y a eu une polémique récemment avec Lana Del Rey qui aurait plagié la chanson « Creep » de Radiohead. Quelle est la différence entre plagiat et sample ? Quelle est la limite ?

 

BM : Il n’y a pas de limite entre plagiat et sample. Le sample peut très bien être du plagiat. Le plagiat, c’est un délit. Le sample, c’est une pratique musicale. Si le sample n’est pas déclaré, c’est du plagiat, donc ça tombe sous le coup de la loi. Tout est une question de légalité. Ce sont deux choses qui ne s’opposent pas, ce sont deux principes différents. Un sample non déclaré peut-être du plagiat.

 

 

« Le plagiat, c’est un délit. Le sample, c’est une pratique musicale. Si le sample n’est pas déclaré, c’est du plagiat, donc ça tombe sous le coup de la loi. »
 
 

 

Twenty : Donc le sample, c’est du vol ?

 

BM : Oui, mais un vol bienveillant et artistique, qui peut sublimer un morceau préexistant. Il y a pleins de gens qui défendent le sample en expliquant que « ça ne se résume pas qu’à ça » : alors que si, c’est juste du vol. Mais ça peut-être très bien !

 

 

Twenty : Le retour du sample dans le rap est-il en corrélation avec le come-back plus général du vintage ?

 

BM : Je ne pense pas. Le sample aujourd’hui est fait de manière très moderne. Par exemple, Kendrick Lamar fait du sample qui regarde vers l’avant. Il est très précurseur. Il n’y a pas de « come-back » du sample : au final, il n’a jamais disparu. Il a juste eu des périodes d’apogées et des périodes plus discrètes.

 

Twenty : Justement, le fait que le sample soit plus discret dans les années 2000, était-ce le résultat d’une redondance ?

 

BM : Je dirai surtout que c’est l’explosion de la musique par ordinateur qui a changé la donne. Les producteurs hip hop sont toujours à la recherche de nouveaux sons : avec le sample, ils ont eu accès à une banque de données immense. Quand la MAO (musique assistée par ordinateur) est arrivé, le sample a été un peu délaissé, au profit de nouvelles expériences avec cette nouvelle technologie.

 

 

« En ce moment, c’est la mode de puiser dans la musique arabe et dans la chanson française. »
 

 

Twenty : Est-ce qu’il est encore possible d’innover aujourd’hui en utilisant la méthode du sampling ?

 

BM : Bien-sûr ! On trouve toujours des choses à sampler. En ce moment, c’est la mode de puiser dans la musique arabe (Hamza par exemple) et dans la chanson française. Par contre, au niveau de la soul américaine, je crois que tout a été pillé. Mais dans les autres genres, c’est sûr qu’il reste encore plein de choses à découvrir.

 

 

Twenty : Dans ton livre, on retrouve seulement 4 morceaux provenant du rap français... Pourquoi ?

 

BM : Parce que tout vient des Etats-Unis. C’est là que le sample est né, là qu’il y a eu toutes les innovations technologiques et artistiques. C’est aussi et surtout plus intéressant techniquement d’étudier les states. Dans l’hexagone, il y a déjà pas mal de bouquins sur le rap français -et c’est très bien-, mais j’avais envie d’avoir une approche différente.

 

 

Twenty : En 2017, le rap est devenu la musique la plus écoutée aux USA, dépassant ainsi le rock... Comment expliques-tu cette montée en puissance ?

 

BM : Difficile à dire. Je crois qu’en 2011, il y a eu une rupture dans le rap français. Après un passage extrêmement trap, il y a eu un creux de créativité. Pareil dans le rap US, ça tournait en rond. Rapidement, il a fallu innover. En France, des mecs comme 1995 ont apporté quelque chose de nouveau. Ils ont rendu plus accessible le rap. Grace à eux, pleins de gens qui n’écoutaient pas de rap avant ce sont mis à en écouter.

Propos recueillis par Lydia Menez

Sample ! : Aux origines du son hip-hop, Brice Miclet, aux éditions « Le mot et le reste », 20€

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