La France, un eldorado pour la jeunesse algérienne ?

Selon l’Agence européenne de surveillance des frontières (Frontex), environ 40% des migrants qui arrivent en Espagne sont Algériens et Marocains. Qu’en est-il de la France ? Est-elle l’eldorado de la jeunesse algérienne ? Enquête.
08/02/2018

 

 

L'Algérie et la France ne sont pas de sombres inconnues. Après 132 ans de vie commune, en partie ponctuée par de nombreuses violences conjugales et un mariage forcé, l’Algérie arrache son divorce, après une révolution sanglante qui se termine en 1962. Malgré cette violente rupture, la France ne serait-elle pas celle qui a obtenu la garde des enfants ? Lors de sa visite officielle en Algérie, le 6 décembre dernier, il semblerait que le Président de la République, Emmanuel Macron, y ait renoncé en expliquant : « L’ambition que j’ai pour la relation entre l’Algérie et la France n’a rien à voir avec ce qu’on a fait depuis des décennies ». D’ailleurs, avant son élection en mai 2017, il avait tenté une réconciliation en qualifiant la colonisation de « crime contre l’Humanité », sauf que ce n’est pas suffisant pour certains Algériens qui ne sont pas prêts à oublier le passé. En témoignent les propos de ce jeune algérien de 25 ans qui avait interpellé Macron lors de sa visite à Alger : « Il faut que la France assume son passé colonial vis-à-vis de l’Algérie ». Ce à quoi le Président a répondu « Ça fait longtemps qu’elle l’a assumé (…) On a cette histoire entre nous mais moi je n’en suis pas prisonnier » et d’ajouter après avoir demandé l’âge du jeune homme « Mais vous n’avez jamais connu la colonisation ! Qu’est-ce que vous venez m’embrouiller avec ça ! Votre génération elle doit regarder l’avenir ! » Mais quel avenir me direz-vous ? Et puis fuir, oui, mais dans quel but ? Surtout que pour Macron, « Une demande de visa seule, ce n'est pas un projet de vie. »

 

« Quand t’es jeune en Algérie, il faut être ‘fils de’ »

 

Pour Yassine*, étudiant en Informatique de 26 ans, venir en France était l’occasion de continuer ses études et d’obtenir un diplôme reconnu à l’étranger. Il a choisi la France, « Pour le lien culturel entre les deux pays et aussi parce (qu’il a) de la famille et des amis en France qui pouvaient (l’)aider à (s’)installer ». Pour Walid Bouchouchi, artiste algérien de 28 ans qui vit en France depuis deux ans et demi, c’est quelque peu différent. Il n’a pas toujours voulu quitter l’Algérie, même s’il en a eu l’occasion plusieurs fois. Il explique avoir vu des « vagues de potes » partir en France après le Baccalauréat et l’obtention du diplôme universitaire mais ce n’était pas encore le moment de partir, il voulait faire le tour de ce que lui proposait Alger, où il vivait. Pour lui, « En Algérie, si tu fumes pas et que tu sors pas trop, t’as pas besoin de beaucoup argent quand tu vis chez tes parents » mais ce qui le dérangeait c’était la frustration que ses projets ne puissent pas voir le jour. Pourquoi ? Parce que « quand t’es jeune en Algérie, il faut avoir des autorisations, il faut être ‘fils de’.» Il se dit quand même qu’il faut persévérer et continuer de travailler pour que ça finisse enfin par payer mais l’amertume se fait sentir quand il constate que « des gens qui n’ont rien fait, pas d’études, rien, se retrouvent parachutés, du jour au lendemain, à des hauts postes, à la tête d’agences ou de magazines. » Il ne mâche pas ses mots : « C’est ce dégoût qui (l’)a poussé à (se) barrer. » Il choisit alors la France pour la facilité linguistique - puisqu’il parle déjà le français - et pour la proximité. Il est à Paris en tant qu’étudiant et pratique son art en fonction des opportunités qui s’offrent à lui. Sa vision de l’Algérie a beaucoup changée depuis son arrivée dans la capitale. Selon lui, « le Président (algérien) et les généraux sont au service de la France, ils s’accaparent tous les privilèges et en font profiter leurs enfants pendant qu’on endort le peuple qui crève. » Endormir le peuple ? Walid insiste, « si le peuple ouvrait les yeux et que l’Etat éduquait vraiment les jeunes, automatiquement la jeunesse voudrait s’émanciper et chercher à arranger les choses, à améliorer sa situation et cette perspective n’est pas vraiment réjouissante pour le gouvernement. » Il conclut en expliquant que « La France est la métropole et l’Algérie sa banlieue ». Anis, un informaticien de 26 ans qui vit à Alger, raconte que s’il le pouvait, il partirait en France. La langue est bien sûr un élément décisif pour beaucoup d’Algériens, mais il irait aussi pour « la modernité » du pays, qu’il a pu apprécier lors de ces nombreux séjours touristiques à Paris. Pour lui, le temps presse, il n’en peut plus et se sent oppressé de vivre dans une société où « quand tu es un simple citoyen, tu n’as pas le droit à la parole et quand tu donnes ton avis et que ça ne plait pas, on te met un coup de bâton ». Il ne trouve pas normal que les jeunes algériens « lambdas » n’aient pas l’opportunité de voyager, de voir d’autres choses, alors que c’est si facile pour les enfants de l’élite algérienne. Elite qui, selon lui, « s’achète des maisons et des usines avec l’argent du contribuable qui lui, se réveille chaque matin pour aller travailler et gagner un salaire minable dans une société qui se clochardise »

  

 

Les Khos — Visa — Walid Bouchouchi

 

« L’Algérie n'est pas en mesure d’offrir des opportunités à ses jeunes »

 

Pour Nadji Safir, sociologue et spécialiste du Maghreb, les jeunes algériens partent en majeure partie à cause du chômage qui ne cesse de croitre. Il faut savoir que, selon l’Office National des Statistiques algérien (ONS), le chômage des 15-34 ans serait de l’ordre de 30 à 35% alors que cette même tranche d’âge représente environ 30% de la population algérienne. Le sociologue explique qu’il y a eu « un échec des politiques économiques qui ne font qu’agrandir ce phénomène » et que « L’Algérie n’est pas en mesure d’offrir des opportunités ou même des perspectives de carrière à ses jeunes. » En Algérie, l’ambiance est au « laisser-aller » et comme le souligne Walid Bouchouchi, « les jeunes ne s’en rendent pas compte » parce qu’ils n'ont toujours connu que ce système. Ils ne savent pas ce qui est mieux puisqu’ils ne côtoient pas forcément d’étrangers ou qu’ils n’ont pas tous l’occasion de voyager et de voir comment les choses se passent ailleurs. Ils ne se remettent pas non plus en question, ne se demandent pas « Qu’est-ce que je pourrai faire pour améliorer ma vie, mon quotidien ? », ils vivent au jour le jour et basta. Ceux qui se posent ces questions partent pour parfois ne plus revenir. L’exil s’impose alors comme la seule solution pour se construire un avenir meilleur. Un ailleurs où les diplômes sont reconnus, où le mérite prime sur la naissance, où les jeunes diplômés ne sont pas laissés pour compte, abandonnés sur le banc de touche. La France serait-elle l’eldorado de ces jeunes en quête de réussite ? Selon Nadji Safir, « S’ils ne voyaient pas la France comme un eldorado, ils n’iraient pas, même s’il y a beaucoup de désillusions. » Pour Yassine*, le retour en Algérie après la fin de ses études n’est pas certain. Y retourner pour « toucher environ 300 euros » même avec un bon diplôme n’a pas d’intérêt. Il faut savoir que le salaire moyen algérien est de 18,000 dinars, soit environ 134 euros. Il explique que « Le niveau de vie a considérablement baissé en Algérie et tout a augmenté sauf les salaires donc les jeunes voient leur réussite ailleurs qu’en Algérie et se projettent surtout en Europe. » Il ajoute que la deuxième puissance militaire d’Afrique ne fait rien pour éviter la fuite de ses cerveaux et affirme que « La jeunesse est endormie par le pouvoir, par le foot, par la religion et la drogue. » Walid Bouchouchi ne voit pas les choses autrement car pour ce jeune artiste, l’Etat a dupé le peuple en s’appropriant les symboles rebelles de la Guerre d’Algérie, comme le drapeau ou encore l’hymne national. Dans quel but ? Pour faire croire aux Algériens qu’ils sont un peuple soudé, unis par un lien fort. En réalité,  c’est un nationalisme déguisé dans la mesure où le gouvernement s’est accaparé la défense de ces « valeurs » nationales, pour endormir le peuple en quelque sorte.

 

Les Khos — Jour de fête — Walid Bouchouchi

 

Pourquoi une aussi mauvaise condition pour les jeunes algériens ?

 

D’après le sociologue Nadji Safir, « On a renvoyé à la population l’image que l’Algérie était un pays riche alors que tout est basé sur le pétrole, ce qui est très précaire puisque tout dépend du prix du baril. Le pays est rongé par la rente sauf que les jeunes considèrent qu’ils n’ont pas eu la part de pétrole qu’on leur a promise et qui leur revient. » Selon des chiffres des douanes algériennes, la production pétrolière quotidienne de l’Algérie monterait à 1,579 million de barils. De plus, les hydrocarbures (gaz et pétrole) représenteraient 98% des exportations du pays et 70% des recettes fiscales contribuant, au moins pour moitié, au PIB algérien, ce qui n’est pas rien. Selon Walid Bouchouchi, « L’Algérie, c'est des enfants qui marchent pieds-nus, des gens qui ne mangent pas à leur faim alors qu'on a du pétrole. On nous apprend à nous détester mutuellement dès l’enfance, on fume des joints du matin au soir pour oublier, on ne se rebelle pas, on s’endort et c’est tout. » Pour faire taire cette jeunesse qui réclame sa part du gâteau, il y a l’ANSEJ, à savoir, l’Agence nationale de soutien à l'emploi des jeunes. Cet organisme, créé en 1996, chargé de gérer un fond de crédit pour la création d’entreprise, est pour Nadji Safir un moyen d’acheter « la paix sociale ». Pour Yassine*, qui considère cet organisme comme une sorte de Pôle Emploi français, selon le même système qu’une banque mais sans intérêt, ce n’est pas la solution. Pourquoi ? Parce que selon lui, il n’y a « aucun suivi par l’Etat et beaucoup de jeunes empruntent sans être en mesure de rembourser leur crédit. » L’irresponsabilité du gouvernement algérien s’est bien faite sentir, quand l’ex-Premier ministre, Abdelmalek Sellal, s’est octroyé le droit de banaliser la fraude à l’ANSEJ en expliquant qu’il ne voyait pas d’inconvénient au fait que les jeunes algériens utilisent l’argent de cet organisme pour se marier ou acheter une voiture au lieu de créer leur entreprise comme il était prévu. Il avait même affirmé lors d’une conférence « Ils ont utilisé l’argent de l’ANSEJ pour se marier, et alors ?! » Si l’un des dirigeants du pays légitime ces comportements, on peut imaginer que le taux de remboursement des crédits ne doit pas voler très haut… La conséquence est que certains, face à ce manque de gestion et face à la corruption qui fait rage en Algérie (classée 108/176 pays dans le palmarès international de la corruption de Transparency International), décident de partir, peu importe les moyens et pas forcément de manière légale. Ainsi, entre janvier et fin octobre 2017, le Haut-Commissariat des Nations Unies estimait que 6397 Algériens étaient arrivés illégalement en Europe via la Méditerranée. Nadji Safir alarme sur le fait qu’il y a beaucoup d’étudiants diplômés de l’université parmi les « harragas », autrement dit, ceux qui brûlent les frontières. Anis, quant à lui, se désole d’avoir à le dire, car pour lui c’est une réalité amère, mais il faut partir et il encourage les gens à le faire s’ils en ont l’occasion.

 

 

Les Khos — « Les Harragas » — Walid Bouchouchi

 

« L’Algérie, c’est ma mère. La France, c’est mon père »

 

Pour Sarah*, 24 ans, étudiante franco-algérienne en comptabilité, la jeunesse en Algérie n’a pas d’exemple de réussite, pas d’avenir et pas de liberté, alors elle s’en va. D’après elle, l’Etat n’est pas le seul à blâmer, elle explique même qu’il y aurait deux fautifs à la situation des jeunes algériens. En premier lieu, un Etat corrompu, qui n’aide que ses élites et n’offre aucune opportunité à sa jeunesse. Ensuite, elle pointe du doigt cette même jeunesse car pour elle « Les jeunes n’ont aucune motivation. Ils n’ont pas envie de lancer des projets pour développer le pays. Ils sont fautifs parce que l’Etat a mis en place l’ANSEJ pour les aider à ouvrir leurs entreprises et ce sont eux qui ont tout gâché en utilisant l’argent pour aller s’acheter des voitures et se la péter. » Elle rajoute qu’en tant que femme elle ne se sent pas à son aise dans son pays de naissance, « Les femmes n’ont pas de liberté. Dans les petites villes, quand elles sortent seules c’est un scandale et puis les gens pensent trop au regard des autres et ils aiment tout critiquer. Rien n’est assez bien pour l’Algérien puisqu’il se considère mieux que tout le monde. » Pourtant, elle retourne souvent en Algérie, pour « se ressourcer » et explique que quand elle n’est pas bien et qu’elle en a ras-le-bol, elle ferme les yeux et s’imagine là-bas. « Ça reste le pays de mes ancêtres, là où je me sens le mieux. Si je devais résumer ma situation, en gros, l’Algérie c’est ma mère et la France, c’est mon père. Personne ne peut remplacer ma mère. » D’autres, comme Kamel Daoud sont beaucoup plus amers concernant l’Algérie. Pour lui, « on prend la mer comme on prenait le maquis pour la liberté. » Une métaphore très forte qu’il justifie par le fait que les algériens sont prêts à risquer leur vie pour fuir l’Algérie, ce « pays vieux (où le régime est) assis, terne et maussade. » Selon l’écrivain et journaliste, ouvrir les frontières algériennes, ne serait-ce que deux jours, suffirait à vider le pays tellement l’envie de partir est forte… Alors oui, la France n’est peut-être pas l’eldorado de la jeunesse algérienne mais l’important, pour cette dernière, est de partir et Partir Loin comme le chantait déjà Reda Taliani en 2009 : « Ô Bateau, mon amour, sors moi de la misère. Dans mon pays, je suis méprisé, je n’en peux plus, j’en ai marre. ».

 

 

* Les prénoms ont été changés

 

Retrouvez les actualités de Walid Bouchouchi sur sa page Instagram @walidbouchouchi (https://www.instagram.com/walidbouchouchi/?hl=fr)

 

 

 

Par Kahina BOUDJIDJ, 23 ans, d’ici et de là-bas.

 

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