Pourquoi les rockers se sont-ils mis à l’électro ?

Comment et pourquoi les ex BB rockers ont-ils lâché leurs guitares pour se mettre l’électro ? Une Twenty mélomane s’est posée la question et a tenté d’y répondre.
07/12/2017

 

 

Quand j’étais au collège, les garçons ressemblaient tous plus ou moins à des avatars pré-pubères de Pete Doherty et sous les franges des filles se cachaient désirs de révolte, premiers émois, fan attitude et boutons d’acné. C’était la mode des foulards tête de mort, des lunettes Aviator, des BB Brunes et autres Plastiscines.  Boris Bergmann, 15 ans, publiait à cette même période "Viens-là que je te tue ma belle", sorte de manifeste rock and roll incarné par un Holden Caulfield réactualisé crystallisant nos désirs d'alors. Tout le monde voulait jouer de la guitare, monter un groupe et faire vibrer ses cordes vocales avant même d’avoir mué. Dans toutes les ruelles avoisinant le collège, ça crapotait sec en évoquant les frasques cacochymes de nos idoles, les Stones, les Who, les Clash, les Runnaways et le très français Guinsbarre. En bons petits parisiens du dixième arrondissement, nous rêvions d’entrer au Bus et au Gibus, de nous saouler au Jack Daniels, et, dans l’idéal, de croiser Philippe Manœuvre en chemin. Londres avait plus de charme à nos yeux que Berlin. A cette époque là, je me revois sautiller sur les Brianjonestown Massacre dans mon slim panthère rouge. J’avais treize ans et j’étais loin d’imaginer qu’un jour, à dix-sept ans, je mettrai les pieds à la Concrete et au Rex, que je troquerai mon perfecto en simili cuir pour un crop top fluo et passerai des heures sur Youtube à digger des sons de Carl Cox, Moodyman, Jus-Ed, Frankie Knuckles et autres.

 

 

 

 

Ainsi, la semaine dernière, quand un ami bordelais, Jordi, m’a demandé d’écouter son dernier « son », décidément électro, j’ai sauté sur l’occasion. Lui qui par le passé était un vrai rocker, dans une veine « post-hard core », venait de passer l’arme à gauche. Des sonorités utérines, une chappe émotionnelle lourde et électrique - j'avais l'impression d'avancer dans un parking aquatique aveuglée par une lumière stéthoscopique. Je lui ai donc donné rendez-vous au café, avec l’autre membre de son groupe, Flavien Gaubert, pour qu’il m’explique cette transition. Son point de vue de musicien allait sans doute m’éclairer sur ce phénomène musicalo-sociologique et répondre à ma question : pourquoi les anciens rockers ont-ils viré électro ?

 

 

 

 

Son groupe s’appelle Order Eighty Nine, il l’a fondé en juillet 2017 avec Flavien, DJ depuis déjà douze ans. Ainsi, le groupe a pu bénéficier des influences rock de Jordi et techno de Flavien. « Flavien arrive à mixer, dans tous les sens du terme, mon côté rock avec son côté électro, ça se fait naturellement dans notre processus de création. Par exemple, je vais commencer avec une ligne de batterie, lui une ligne de basse et ensuite, tout autours, on va construire et déconstruire notre morceau ». Jordi a commencé à écouter de la techno il y a cinq ans, « d’abord d’une manière festive » et puis, depuis peu, chez lui, contredisant l’adage selon lequel cette musique de « guédros » serait inécoutable en dehors d’une boite. En revanche, Flavien, lui, préfère écouter du rock, quand il est chez lui. Les deux garçons sont donc à la croisée de ces deux mondes, décrivant leur musique comme « un mélange de EBM et de dark wave ». Certains leur ont même dit qu’ils faisaient de la« post-wave ». Ne comprenant pas trop les subtilités de tous ces qualificatifs barbares, je leur ai demandé de développer un peu, en termes d’émotions générées. « La post-wave, c’est le côté upside-down de la new wave, plus dark et organique. Quoi qu’il en soit, on est avant tout un groupe hybride », m’explique-t-on. En tous cas, ils ne se sentent pas très techno : « chez nous, il y a un peu plus de vie et d’âme. C’est trop simple de nous réduire à de la techno. Tout ça, c’est grâce à notre côté rock, qui vient des instruments, de la basse, de la guitare, des percussions, des synthés et puis, de tous les bruits et de tous les cris qu’on entend dans nos morceaux ». Quand ils enregistrent, il arrive que les garçons poussent des cris dans leur micro, ou bien s’adonne à des expérimentations sonores plus inattendues « sur un morceau, j’ai pris toutes mes bagues et je les ai jetées sur des bouteilles de bière. On a l’impression d’entendre des petits sons de cloche » ou encore, complète Flavien « on a enregistré les cris d’un corbeau pour en faire un synthé ». Mais là où ils se distinguent vraiment de la techno, c’est dans leur refus des boucles et des samples. Un apport hérité de la culture rock de Jordi, un peu extrême « Je faisais du rock pour me défouler », confie-t-il. D’après les garçons, leur musique est imprégnée d’une émotion plus rock qu’électro, même si, contrairement au rock et à des groupes comme Trust ou Téléphone ils admettent ne pas porter de message ou de revendications politiques particulières. Leur musique est un exutoire plus qu’un canal activiste, « Les rockers avaient un message à faire passer, et ça s’est un peu perdu. Aujourd’hui, c’est les rappeurs qui ont pris le relais » concède Jordi. En revanche, selon eux, l’électro leur offre la possibilité de se libérer des contraintes du rock, comme la nécessité d’avoir des couplets et un refrain : « on peut faire un morceau de six minutes, et pendant quatre minutes, ne pas avoir pas de refrain », explique Flavien. « On crée la musique que l’on veut entendre, et surtout, on veut être surpris et surprendre, quitte à déstructurer nos morceaux et sortir des balises traditionnelles du rock et de l’électro », poursuit Jordi. « Aujourd’hui, tout sort d’un ordinateur. Nous, on essaye de garder un côté analogique et à l’ancienne. Une âme », enchaîne flavien. Selon les garçons, le vrai problème, c’est qu’avec l’électro, beaucoup de jeunes pensent qu’il suffit de simplement maîtriser Ableton pour devenir DJ et zappent la phase« apprentissage de la musique », les instruments étant devenus superflus. Là où le rock demande une pratique, de la virtuosité et un certain bagage musical, avec l’électro, beaucoup se sentent pousser des ailes, sans trop d’effort, d’où, parfois un aspect sirupeux et un peu lisse, une musique sans aspérité. Eux, au contraire, s’amusent à combiner toutes leurs inspirations, mélangeant divers ingrédients plus ou moins inattendu dans la grande cuisine du son « on fait notre ratatouille musicale dark » s’amuse Flavien. Ainsi, avec eux, le rock ne se perd pas, il se transforme, tout simplement.

 

 

Quand je leur demande s’ils pensent qu’il existe toujours un public pour le rock, nous tombons tous les trois plus ou moins d’accord. « Ce public est devenu tellement restreint. C’est une minorité aujourd’hui. Il y a tellement peu de gens qui vont aux concerts, qui achètent des CD, que ceux qui font cette musique-là, à part pour le plaisir, je ne vois pas comment il peuvent survivre », explique Jordi. Tous deux originaires de Bordeaux, ils ont vu la scène rock se changer en un microcosme un peu sectaire, accusant une perte de vitesse récente. Et oui, si aujourd’hui les BB Brunes, parangon de la tendance baby rockers, sortent un nouvel album, il est moins rock que pop. « Les BB Brunes tels qu’on les a connu, on ne les entendra plus. Maintenant, ils ont remplacé les guitares par des claviers, ils jouent sans batterie, c’est devenu de la pop française », et Flavien de rajouter « Aujourd’hui, parmi ceux qui vont aux concerts, la génération rock, il y a beaucoup de gens qui ont plus de quarante ans ». Quant aux jeunes qui écoutent encore du rock, parce qu’il y en a, c’est, d’après eux, avant tout une question d’éducation. « Il n’y a plus cette recherche qu’il pouvait y avoir par le passé, où les mecs étaient de vrais « diggers », des passionnés, qui allaient chercher des trésors oubliés au fond des bacs de vinyles. Aujourd’hui, les gamins ont accès à tout un tas de trucs mainstreams, sur Youtube, et peu font l’effort de vraiment aller fouiller dans les tréfonds de la plateforme. Ils prennent ce qu’on leur donne ». Un constat pessimiste, même si le retour en force du vinyle vient un peu temporiser la chose « C’est un objet inscrit dans le temps, qui donne une matérialité à la musique et impose également son propre temps. Avec un vinyle, les jeunes peuvent réapprendre à écouter des albums en entier ». En revanche, quand les garçons m’expliquent, enthousiastes, qu’ils attendent un retour de la cassette, j’ai l’impression qu’ils m’ont perdue, et j’enchaîne immédiatement avec une question sur les nouvelles rockstars. "Johnny n'est pas encore mort" (du moins, il ne l'était pas encore le jour où nous avons fait cette interview. Paix à son âme), s'amuse Flavien, tandis que Jordi s'interroge "Putain, j'en vois tellement pas. J'ai vu les Stones en concert, et j'étais très déçu. Il n'y a plus de place pour l'improvisation. Il n'y a plus cette énergie d'urgence qui émanait de tous ces groupes à l'époque. Tout est minuté, répété, aujourd'hui." Après quelques secondes de réflexion supplémentaires, ils tranchent de concert "il n'y a plus que The Horrors, Slaves et Kasabian".  Peu convaincue par leur réponse et m'attendant plus à entendre citer les Daft Punk, je fais dévier la conversation sur la distinction entre live et studio, histoire de ne pas créer de malaise. « Parfois, quand tu vas voir un artiste jouer en live, il est possible qu’il ait juste deux platines et qu’il se contente de passer sa clé USB, avec les morceaux qu’il a composés », explique Jordi. Préférant jouer la carte d’un live brut et plus authentiques, les garçons, eux, s’attachent à jouer sur scène de la même manière qu’en studio, avec bien sûr, un peu d'inattendu à la clé. Une posture presque rock, finalement « on a nos claviers, nos micros, un pad, on chante. On joue en live, avec un sacré bordel autour de nous. On se considère comme un groupe et on joue comme tel, on essaie de mettre en place un show ». Une ambition noble, récompensée par les réactions du public, comme ce jeune couple qui s’est longuement « galoché », lors de leur dernier concert. Le live, ils misent tout dessus, d’ailleurs, pour se faire connaître. « Avant, avec le rock, t’allais voir des mecs en concert et ensuite tu achetais leur CD. C’est bien plus efficace que de passer par les réseaux, pour faire sa promo, où finalement, avec les algorithmes, tu galères à obtenir 200 likes ». Et oui, aujourd’hui, pour émerger, on peut encore passer par des canaux plus classiques, jouer dans des petites salles jusqu’à se faire repérer par une maison de disque ou un label indépendant. Twenty leur souhaite de réussir !

 

 

 

Pour conclure, nous dirons simplement que les BB rockers ont grandi, avec leur temps, et ont su tirer parti des nouvelles possibilités de l’électro, sans jamais renier vraiment leurs origines et leurs influences. Les deux se nourrissent, et un groupe comme celui de mon ami Jordi en est l’exemple même. En revanche, une autre question pourrait être posée, en ouverture : est-ce que l’énergie du rock s’est déplacé sur le rap ? Si pour beaucoup, la réponse est évidente, nous laisserons la chose en suspens pour le moment.

 

 

 

Par Carmen Bramly, 22 ans, écrivain.

 

 

Et si vous voulez venir des écouter un groupe qui n'a pas perdu son âme de rocker, Order Eighty Nine se produira en concert le 9 décembre, à l’alimentation générale, à Paris 

(https://www.facebook.com/events/320239281715220/

 

 

Page FB du groupe : https://www.facebook.com/OrderEightyNine/

 

Soundcloud du groupe : https://soundcloud.com/oeightynine

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