Twenty X Ecole W #9 : La high-tech va-t-elle sauver la planète ?

Une élève de l'école W, très concernée par les nouvelles problématiques écologiques, a cherché à comprendre comment endiguer le problème, en confrontant high tech et low tech. Alors, comment allons-nous sauver la planète ?
05/07/2018

 

 

Certains parlent d’un septième continent en pleine formation. Et ce ne sont pas des humains qui le peupleraient, mais plutôt des tonnes de plastiques. Selon l’ONG Greenpeace, l’équivalent d’un camion poubelle par minute est déversé dans nos océans, soit entre 8 et 12 millions de tonnes sur les 300 produites par an. Au total, ces dix dernières années, le monde a produit plus de plastique que durant les 100 années précédentes. Ça ne vous suffit pas ? Imaginez votre bouteille d’eau remplie à 1/10 de pétrole, ça ne donne pas très envie n’est-ce pas ? Eh bien c’est exactement la quantité utilisée pour produire une bouteille en plastique, sachant que cette dernière met plus de 1000 ans à se biodégrader. Pour fixer une petite idée de l’impact environnemental de cette industrie, il faudrait, pour compenser l’émission annuelle de CO2 émise, recouvrir le Royaume-Uni d’arbres. Sans parler de l’état et l’endroit dans lequel terminent tous ces déchets.

 

 

Chez moi, les bouteilles vides s’accumulent au pied de mon lit. Quelques égarées, vieilles de deux ou trois semaines trônent sur mon bureau. Quand enfin les reproches exaspérants de ma mère achèvent de me faire réagir, je peine à descendre en une fois les sept bouteilles d’eau pétillante qui avaient presque officiellement élu domicile dans ma chambre. Dans mon cellier, fidèle à son emplacement habituel, le conglomérat de packs d’eau gazeuse siège fièrement, bien conscient que son espérance de vie n’excédera jamais quelques jours. Généralement composée de Badoit et de San Pellegrino, ma consommation effrénée d’eau pétillante rend compte du paradoxe, et même du semblant d’hypocrisie qui tâchent salement ma revendication écolo’. Une fâcheuse habitude, un petit pêché mignon, que ma bonne conscience écologique cherche à oublier.  « Je ne mange ni viande, ni poisson. Je surveille la provenance et le traitement de mes aliments, j’encourage l’agriculture locale. Je fais de mon mieux pour n’acheter que des fruits et légumes de saison, et surtout, Ô surtout, je n’utilise pas de sacs en plastique », me répète cette voix sagace, dans ma tête, comme pour me dédouaner de mes responsabilités.

Ma poubelle jaune, presque exclusivement remplie de plastique, m’oblige à trouver une solution au problème, à sortir du déni. J’ai ainsi réussi à convaincre ma mère d’investir dans le Saint Graal de l’électroménager, la machine Sodastream, qui permet de créer son eau pétillante et ce, sans consommer d’électricité ou de plastique. C’est grâce à cette machine assez magique que je me suis demandée si la technologie était vraiment la solution à tous nos problèmes, notamment environnementaux. Autant je ne m’attarderai pas à louer les prouesses – ou non – de cet outil mais plutôt à l’utiliser comme point de départ d’une réflexion portant sur la réelle utilité de la high tech, ou les hautes technologies, dans notre transition énergétique et écologique. Deux thématiques qui prennent chaque jour un peu plus d'importance la scène médiatique. Quel rôle joueront les hautes technologies dans la transition énergétique ? Devrions-nous nous reposer sur ces dernières, ou a contrario craindre leurs effets environnementaux pervers, – fort négligés ? Une croissance technologique dite « verte » est-elle vraiment envisageable ?

 

La high-tech salvatrice, un mensonge « vert » ? 

 

 

Deux courants de pensée débattent et s’opposent : ceux partant du principe que la high tech fera le pont entre écologie et progrès, et ceux estimant que, fortement consommatrices de ressources naturelles, les hautes technologies ne contribueront qu’à notre perte et non au renouveau énergétique et écologique dont nous serons bientôt complètement dépendants. Je ne tente pas ici de décrédibiliser ou mettre à mal la high tech dans son ensemble, mais simplement de nourrir une réflexion alternative visant à prendre le contre-pied de ce qui nous apparaît comme évident. La notion de technologie salvatrice prend-elle donc tout son sens, ou engendrera-t-elle au contraire, un futur désastre environnemental ?

 

Ordinateurs portables, smartphones, écrans plats, smart cities basées sur les énergies renouvelables… voici quelques exemples d’high tech qui ne nous viennent pas nécessairement à l’esprit lorsqu’on parle environnement et transition écologique. Vous êtes-vous déjà interrogés sur la portée énergétique de tels projets/objets connectés ? Les voitures électriques, par exemple, s’inscrivent également sur la longue liste des technologies à priori déployées pour pallier à l’émission de gaz à effet de serre et au réchauffement climatique. Pourtant, leur impact environnemental est considérable : non pas lorsque nous roulons sur l’autoroute, mais plutôt quand les industriels puisent dans nos ressources naturelles très rares pour en extraire des matériaux nécessaires à leur construction, ou encore lorsque les batteries, extra polluantes, finissent dans la nature.

 

Les partisans de la high tech, eux, considèrent que cette expertise technique que nous ne cessons d’assimiler est la solution à nos problèmes. Et étonnamment, de nombreux écologistes partagent cet avis : résoudre, ou du moins minimiser notre impact environnemental, notamment l’épuisement des ressources minières, énergétiques et agricoles, serait rendu possible grâce aux techniques avancées dont nous dispos(er)ons… Puisque, malheureusement, ces dernières ont contribué au surmenage et à l’appauvrissement de nos écosystèmes, elles auraient de facto la capacité de les régénérer. Logique.

 

Mais alors, qu’est-ce qu’il leur est reproché ? Car j’étais persuadée que c’est ainsi que se déroulerait naturellement le cours des choses, j’espérais pouvoir vivre cette période futuriste, utopiste même, dans laquelle tout est connecté, tout est smart, tout est techno’, tout est data. Sous couvert de promesses telles que l’abondance ou l’abandon d’une aliénation au travail, l’high tech m’était toujours apparu idéal. Quand j’ai compris, ou du moins que des doutes ont surgi, que j’avais peut-être été bernée, j’ai voulu en savoir plus. J’ai voulu en savoir plus et je suis tombée sur l’ouvrage L’âge des low-tech, de Philippe Bihouix, ingénieur et spécialiste de la finitude des ressources minières, thématique étroitement liée aux questions énergétique et environnementale.

 

Reprenons un exemple très parlant que j’ai évoqué un peu plus haut, et qui illustre bien notre problématique : qui ne visualise pas, en 2050, une ville dans laquelle les autoroutes sont toutes sillonnées par des voitures totalement électriques ? Cela ne m’a jamais semblé absurde. Au contraire, adieu effluve insoutenable de marée noire, adieu odeur nauséabonde de pétrole, adieu déferlement massif de gaz à effet de serre. Là où tout se corse, c’est qu’une voiture électrique high tech s’avère puiser tout autant, voire plus, dans nos ressources naturelles. Bien que l’utilisation à proprement parler du véhicule soit évidemment moins polluante que celle d’une voiture classique roulant au SP95, l’impact environnemental est transféré. C’est produire l’électricité qui impacte nos écosystèmes et leurs ressources.

 

En effet, plus largement, l’extraction de matières premières est un process très énergivore. Cette machination à outrance, caractérisant l’émanation des high tech, ne serait qu’un déplacement du problème, un remède pire que le mal. La high tech est fortement consommatrice de ressources naturelles rares, ce qui nécessite une mobilisation démentielle de moyens. On pollue lors de la production de l’outil anti-pollution. Compliquées à recycler, complexes, consommatrices… le mythe de la croissance technologique verte s’effondre. Philippe Bihouix apporte de nombreuses précisions dans L’âge des low tech :

 

« Une partie des métaux emblématiques des high-tech comme l’indium, le gallium ou les terres rares sont aujourd’hui recyclés à moins de 1%. Passer à un taux de recyclage de 90 %, par exemple, multiplierait les réserves par dix ! »

Notre croyance absolue en la productivité technologique et notre besoin – symptôme capitaliste – d’exploitation et de rendements seraient donc le fruit de notre héritage technique. Un dépérissement productiviste qui nous guiderait aveuglement vers une habitude extractiviste des plus alarmantes.

Adopter un modèle low tech nous permettrait ainsi, selon ses ardents défenseurs, d’accéder à une certaine stabilité énergétique, les matières étant de plus en plus inaccessibles. L’ingénieur explique que « notre mode de vie érode plus rapidement la croûte terrestre que ne le font le vent, l’eau et les mouvements tectoniques ». A des problèmes pressants, les high tech ne proposeraient donc que de fausses solutions non durables. Une voiture électrique améliorerait la qualité de notre air à court-terme mais favoriserait la raréfaction de nos ressources énergétiques et minières à long-terme.

 

En outre, les énergies renouvelables nécessitent des besoins en métaux rares et énormément d’énergie pour les extraire. « Certes, nous n’avons cessé, depuis l’âge de pierre, d’expérimenter, d’inventer, d’explorer et d’innover, jusqu’à cette incroyable accélération des XIXème et XXème siècles. Mais, si l’imagination fertile des êtres humains n’a peut-être pas de limites, les équations de la physique, elles, sont têtues. »

 

Prenons un second exemple : savez-vous ce qu’est l’économie circulaire ? Cette contre-culture de l’économie dite « linéaire » vise à remettre en question notre façon de produire à partir de ressources naturelles et qui répond actuellement à un schéma simple : extraction, production, distribution, achat puis déversement de déchets non réutilisables. Dépasser ce modèle économique reviendrait à faire mieux avec moins de ressources, étant donné que le tri et le recyclage ne sont plus assez. Il faudrait donc produire en partant du principe qu’il n’y aura pas de déchets : prévoir dès la fabrication un produit dont les matériaux sont voués à la réutilisation totale. Mais certains défenseurs de la low-tech estiment que même cette initiative n’est qu’une illusion. Selon eux, c’est un modèle trompeur car la majorité des matériaux rares ne sont plus utilisables et perdent de leur valeur et de leur qualité lorsqu’ils sont recyclés.

 

 

Et le numérique dans tout ça ? 

 

 

 

Data, digital, objets connectés, réseaux… lorsqu’on pense haute technologie, on a tendance à penser au rôle que jouent le numérique et la data. Et pourtant, la plupart d’entre nous n’a aucune idée de la quantité d’énergie consommée par cette industrie, et l’impact de son empreinte écologique. Stockage de données, online surfing, streaming… selon le site Fournisseur-Energie.com, spécialisé dans l'énergie (électricité et gaz), « si Internet était un pays, il serait le 3ème plus gros consommateur d’électricité au monde avec 1500 TWH par an, derrière la Chine et les Etats-Unis. Au total, le numérique consomme 10 à 15 % de l’électricité mondiale, soit l’équivalent de 100 réacteurs nucléaires. Et cette consommation double tous les 4 ans ! ». Dans une interview pour le magazine Oui Share, Philippe Bihouix ne manque pas de rappeler l’importance jouée par le numérique dans ce « mensonge vert » : « Aujourd’hui, 10% de la consommation électrique mondiale est liée au numérique et cela commence à se voir et à se savoir. »

 

Ainsi, une certaine conscience e-cologique commence à doucement émerger, et plusieurs initiatives émergent peu à peu. Green It en fait partie. Un organisme composé d’experts et d’organisations privées et publiques, destiné à faire émerger une conception responsable des services numériques. Le collectif vise à démontrer que mobiliser moins de ressources est possible, et doit résulter en une réelle démarche low-tech plus démocratisée et systémique afin de réduire les impacts environnementaux du numérique. Greenspector en est un autre exemple. Cette start-up française a pour but d’aider les entreprises à réduire leur consommation d’énergie en optimisant le fonctionnement de leurs applications mobiles ou site Internet.

 

Dans la même lignée, plus récemment, Guillaume Pitron – journaliste pour Le Monde Diplomatique, Geo et National Geographic, et auteur de La guerre des métaux rares, dans lequel, après 6 ans d’enquête, il livre ses recherches sur la « face cachée » des transitions énergétique et écologique – s’intéresse aux conséquences et corrélations environnementales et géopolitiques que provoquent l’extraction de minerais aussi rares. Et dans sa préface, écrite par l’ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine, ce dernier compare même les technologies de l’information et de la communication, soit nos téléphones portables, ordinateurs, tablettes, qui produiraient « 50% de plus de gaz à effet de serre que le transport aérien ».

 

Cependant, dresser des constats accablants est chose facile, surtout lorsque nous parlons environnement. Mais quelles solutions, alors ? Les low-techers comme Philippe Bihouix ne prônent pas un retour à la bougie, mais plutôt à la terre, à la revalorisation des métiers manuels. Privilégier la basse consommation, les matériaux réellement réutilisables, se questionner, recréer un niveau de civilisation et de confort en cohérence avec la finitude de notre planète et ses ressources. Et surtout, ne pas omettre le fait que bien souvent l’offre découle de la demande. La solution ne réside pas dans l’invention de nouvelles hautes technologies vantant un progrès futur utopiste, mais plutôt dans l’optimisation de nos modes de consommation. « A bas les supposés ingénieurs cartomanciens », crient les adhérents au low-tech, appelant à une réelle révolution. Nous serons bientôt confrontés à la décroissance, qu’elle soit choisie ou subie. Autant faire en sorte que cette initiative émane de notre conscience éco-citoyenne et se traduise en un nouveau mode de consommation plus respectueux. Nous sommes faces à un manque de ressources – terre, eau, matériaux – critique.

 

 

 

 

 

Il nous faudrait embrasser cette nouvelle abyme transitionnelle dont nous avons tant besoin, et qui, je m’explique, représenterait une transition en nécessitant elle-même une autre : un changement de mentalité au sujet des hautes technologies et de leur supposée portée bienfaitrice, qui nous permettrait d’évoluer vers une seconde transition, cette fois de nos modes de vie, et ainsi de soigner au mieux notre planète, et par extension nous-mêmes, humains, dont l’existence est nécessairement dépendante.

 

 

 

Par Chloé Mathieu 

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