Chronique d'une colloc' réussie : des migrants dans ma fac !

L'université Paris VIII a pris la décision d'accueillir des migrants dans l'enceinte de la fac, au sein du bâtiment A. Une étudiante est allée à la rencontre de l'un d'entre eux et revient sur le pourquoi du comment d'une telle cohabitation.
20/02/2018

 

Petit récap' historique

 

 

Paris VIII, une fac pas tout à fait comme les autres. Héritière des manifestations de Mai 68, elle ouvre ses portes dans le bois de Vincennes en janvier 1969 comme centre expérimental universitaire.

Marquée par son fort engagement politique de gauche, cette faculté veut rompre avec la tradition de la sélection et développer la libre information. Elle intègre dans ses locaux, en plus des jeunes étudiants, des non-bacheliers, des étrangers, des travailleurs et des mères souhaitant entamer ou reprendre leurs études en disposant d’une crèche au sein même du campus. Autres mesures, ce centre remet en question la construction du savoir universitaire, l’autorité du corps enseignants et le système de notation. Voulant devenir une université populaire, les relations enseignants-étudiants sont pensées égalitaires et très peu de cours sont tenues en amphithéâtre.
En 1980, menacée de fermeture à plusieurs reprises par les autorités qui se méfient de ce libéralisme ambiant, le maire de Paris, notre Jacques Chirac national, fait raser les bâtiments. Le centre expérimental gauchiste est envoyé à Saint-Denis, ville réputée communiste, contre l’avis du corps enseignants, des étudiants et de la ville elle-même.

50 ans cette année, malgré une normalisation, cette faculté reste encore fortement politisée. En effet, des étudiants et enseignants de l’université Parsi VIII ont soutenu, en 2016, la mobilisation contre la Loi Travail, en formant des blocus au sein de l’université.
 

 

***

 

 

Depuis une vingtaine de jours, les vigiles sont de nouveau postés à l’entrée principale de l’université Paris VIII. Alors qu’ils ne contrôlaient plus les allées et venues voilà que tous les étudiants doivent présenter le contenu de leurs sacs ainsi que leurs cartes universitaires.
Pour atteindre le lieu de rendez-vous, il faut donc montrer patte blanche à la sécurité, longer la bibliothèque, gravir quelques cages d'escalier et arpenter des mètres de couloirs. Le fameux bâtiment A de l'université Vincennes Saint-Denis se dévoile alors que celui-ci, depuis près de trois semaines fait tant parler de lui. A l'extérieur, accrochées aux barreaux de la façade, des banderoles indiquent l’occupation de l'édifice par des migrants et membres de divers collectifs de soutiens. Pour accéder aux locaux, il ne reste plus qu'à pousser l'une des portes d’entrée. Une fois à l’intérieur, les regards se perdent, portant sur les inscriptions rédigées au marqueur noir et feutres de couleurs recouvrant la peinture blanchâtre du bâtiment. Des affiches, des postites, des écriteaux militants et féministes, des fragments de poèmes et autres annotations en diverses langues tapissent les murs.

 

 

 

 

Le premier étage, seul accès autorisé aux personnes venant de l’extérieur, est devenu un espace de vie commune. Les salles de cours ont été réaménagées. Des militants, traducteurs et exilés se croisent et s’entrecroisent dans les couloirs. Pendant que certains mangent dans la cantine de fortunes, d’autres rangent, discutent et s’organisent. Certains militants font des allers-retours avec des dons qu’ils viennent de recueillir et les entreposent dans un espace aménagé à cet effet.

Pour obtenir une entrevue, journalistes et rédacteurs, doivent suivre certaines prérogatives. Quatre feuilles A4, accrochées dans « le pôle communication » stipulent point par point les règles à respecter pour obtenir des informations. Tous les entretiens doivent se faire avec plusieurs personnes, au minimum un militant et un exilé ainsi qu’un traducteur, si besoin, pour que la parole soit donnée à chacun. Aucune photo ou vidéo des protagonistes ne doit fuiter pour des raisons de sécurité. L’identité des migrants et de leurs soutiens doit rester anonyme pour éviter de communiquer des informations pouvant être recueillies par les forces de l’ordre. Mieux vaut prévenir que guérir !

Au bout d’un couloir, avec deux volontaires, un militant et un exilé francophone, nous aménageons un espace pour nous isoler du brouhaha ambiant. Débute alors un entretien de plus d'une heure pendant laquelle nous échangeons sur les prémisses de ce mouvement de mobilisation, l’organisation et le parcours de Muḥammad*, en France depuis 2 ans.

 

 

Tout à commencé par des maraudes organisées par des collectifs auprès de migrants, dont à Porte de la Chapelle, pour distribuer des vivres et entretenir un lien social. En discutant, bénévoles et exilés soulignent le manque d’un espace d’accueil, dans Paris ou sa proche banlieue, afin de se reposer au chaud alors que les conditions climatiques de ces derniers jours sont extrêmement rudes dans la capitale.
Au fil des échanges, l'université Vincennes Saint-Denis est apparue comme l'endroit le plus propice pour loger des réfugiés, et ce pour diverses raisons. Par soucis de sécurité, d'abord, puisque en occupant les locaux d'une faculté, les autorités ne peuvent pénétrer sans autorisation venant de la direction, plus précisément ici de la Présidente Annick Allaigre. Puis, également, pour sa ligne politique, historiquement de gauche, où l'intrusion des forces de l'ordre pour expulser des migrants serait extrêmement mal perçue de la part d’un nombre important d’étudiants et enseignants. Le passif de cette faculté et le soutien actif ou non de la plupart des individus qui la compose assure donc aux collectifs et migrants un accueil plus favorable que dans d'autres universités de Paris.

Mais pourquoi le bâtiment A ? « Pour être à l'abri des regards et par stratégie » nous informe Louis*. En effet, le flux d'étudiants y est beaucoup moins important que dans les autres infrastructures du campus et l'accès en cas d’expulsion, scénario catastrophe envisagé et redouté par tous, y est plus difficile.

En ce qui concerne l'organisation, tout semble être pensé pour que chacun puisse s'exprimer et avoir un semblant d’intimité et de repères. Louis et Muhammad expliquent qu'il n'y a pas de hiérarchisation. Des assemblées générales entre migrants, issus de diverses origines (éthiopienne, soudanaise, érythréenne, tchadienne...) et/ou, bénévoles et des entrevues avec la Présidente de l'université sont organisées pour tenter de mettre en place certaines mesures, comme par exemple, l'accès aux douches, sujet actuellement en pourparler.

 

 

Outre les besoins sanitaires, il a fallu rapidement mettre à disposition des matelas, trouver de la nourriture et des vêtements alors que de nouvelles personnes arrivent régulièrement depuis le 30 janvier, premier jour d'occupation. Les militants lancent des appels aux dons sur les réseaux sociaux, entendus et suivis par des étudiants, professeurs et personnes de l'extérieur. Hormis l'organisation logistique, des cours de français sont mis en place ainsi que des « ateliers d'aide aux démarches administratives ». Les membres des collectifs et des avocats viennent en aident aux exilés ayant besoin de conseils pour régulariser leur situation.

 

Muhammad*, originaire du Tchad, fait parti de ces migrants. Arrivé dès le deuxième jour de mobilisation à Paris VIII, cet ancien étudiant en droit, accepte de nous dresser le portait de ses trois dernières années tumultueuses. En 2015, il décide de quitter le Tchad pour des raisons politiques « Je ne pouvais pas rester dans un pays réprimé par le pouvoir et je voulais m’éloigner des membres de ma famille qui me mettaient en danger, étant trop engagés dans l'opposition.». Alors que son pays d'origine connaît une crise économique importante suite à une chute du prix du pétrole et à une mauvaise gestion gouvernementale, des membres de son entourage ont décidé de militer en rejoignant la rébellion. Face à ces mouvements, Idriss Déby, réélu pour un cinquième mandat consécutif, en 2016, choisi la répression.

 

Une stratégie politique qui a valu à Muhammad, un mois d’emprisonnement, arrêté par les autorités tchadiennes, selon ses propos, « pour ses liens familiaux avec des membres de l'opposition ». À sa sortie, il décide de partir pour son pays natal, la Libye. Il y reste environ 6 mois avant de tenter de rejoindre l'Italie. Après deux jours de traversée, son embarcation est secourue. Il fuit rapidement le sud de l'Italie afin d’éviter les enregistrements obligatoires et ainsi, contourner le règlement de Dublin, une directive européenne permettant d’expulser les migrants dans le premier pays européen où leurs empruntes ont été enregistrées. Il atteindra Milan puis l'hexagone, en allant dans divers centres d’hébergement avant de terminer sa course à Paris, porte de la Chapelle. Concernant les questions sur ses conditions de vie dans le XVIIIème arrondissent, il s'attarde notamment sur le comportement agressif des CRS : « Ils nous traitent comme des chiens », « Ils sont toujours violents avec nous ». Il a donc, pour cette raison et bien d'autres, rejoint le mouvement de Paris VIII. Plus qu'un refuge, le bâtiment A de l'université serait un espace de vie pour se reposer, s'alimenter, se réchauffer et d'après ses propos, un lieu plein « d'humanité ». L'université de Vincennes Saint-Denis ne sera qu'une étape dans son parcours puisqu'il veut tenter de rejoindre notre pays voisin, et traverser la Manche. Pourquoi ce pays en particulier ? « En Angleterre, tu peux travailler, t'es accueilli, tu ne dors pas dans la rue ». Une vision peut-être utopique, mais qui illustre bien la désillusion de ce réfugié après deux années passées en France.

 

* Les prénoms ont bien sûr été modifiés ;)

 

Par Soline Carbillet, 21 ans, étudiante fière de sa fac.

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