Le plus beau festival de ma vie

Une Twenty s’est rendue à la 8e édition du festival de la Villa Médicis, Villa Aperta, à Rome, qui se déroulait du jeudi 7 juin au samedi 9 juin. Une expérience qui ne l’a pas laissée de marbre.
12/06/2018

 

 

Il est quatre heures du matin. Je descends les escaliers de la Villa Médicis, vêtue d’une robe de princesse, de princesse Zara. La porte s’ouvre. L’air romain exalte mes souvenirs des jours passées, de la nuit qui finit, puis les cristallise. Déjà, tout me semble inintelligible et distant, figé, dévitalisé. Dans la rue, on tourne un film, dans le secret bleuté de la pénombre, brisée par quelques projecteurs, comme un écho à la dimension cinématographique, presque fictive, de ce que j’ai pu vivre durant ce festival. J’aurais aimé rester un peu plus longtemps, voir le jour se lever sur les jardins de la villa, mais j’ai un avion à prendre, et seulement trois heures pour arriver à l’aéroport. Dans un demi sommeil, rappelée par les impératifs du réel, voilà que je dois regagner mon airbnb, abandonnant la beauté des lieux, de ce qui vient de s’y passer.

 

 

 

 

Jour 1 – Une entrée en matière expérimentale

 

17h

Je n’ai jamais vu une salle de projection si intimiste de toute ma vie. En tout, nous sommes une dizaine, installés sur des sièges colorés, venus visionner un documentaire signé Loïc Prigent, « Le Pavillon de Xavier Veilhan », l’artiste qui représentait la France l’an passé à la biennale de Venise. Un film plein d’humour sur les coulisses de l’exposition qui s’y tenait pendant six mois. Pour ceux qui n’auraient pas eu la chance de s’y rendre, Xavier Veilhan a fait du pavillon français une véritable salle d’enregistrement, tout en bois, invitant une sélection éclectique d’artistes à venir y enregistrer de la musique sur des instruments parfois surprenants, comme le « cristal baschet  », sorte d’orgue en cristal. Un film qui annonce immédiatement le ton du festival : expérimental, arty, intello et relativement élitiste (bien que très accessible, le pass pour les trois jours ne coutant que 33 euros).

 

21h

Une fanfare débarque sur la scène installée dans la cour de la Villa, Alvin Curran & La Banda Della Scuola Popolare di Musica di Testaccio. Ils portent des T-shirts aux couleurs flashy et je m’attends à une succession de reprises des grands classiques de la musique populaire locale. La citation de John Cage, projetée en grand sur la façade, aurait pourtant du m’indiquer la nature de la performance à venir. Après un début relativement attendu, voilà que les musiciens donnent naissance à un son extraterrestre, me plongeant immédiatement dans un état de narcose auditive. Une enveloppe sonore à la fois utérine et cathartique, sans doute ce que l’on ressent en naissant : le chaos, la confusion et l’incapacité à saisir le sens de son environnement. Mes amies, elles aussi, semblent éprouver la même chose. Je dirai simplement que je n’ai pas l’éducation nécessaire, les clés, pour comprendre ce genre de musique. 

 

 

22h15

Un groupe plus rock prend le relais, à mon grand soulagement, mais mon attention est retenue ailleurs. Sur la façade de la villa sont projetées des images, rappelant un peu les dessins des Monty Pythons. Des yeux, des pieds de statues, des formes étranges, phagocytent les murs du bâtiment. La dimension quasi irréelle de la scène me saisit, m’hypnotise et m’enchante.

 

23h

Un Dj, sosie de Jean-Paul Sartre, joue une minimale sophistiquée et introspective, que j’essaie d’extérioriser par quelques pas de danse martiaux. Je me rappelle alors mes premières concrètes, mes premières soirées, perdues dans quelques entrepôts sombres de banlieue parisienne. J’ai le sentiment grisant d’avoir « upgradé », en terme de divertissements, et ce n’est pas désagréable.

 

 

 

Jour 2 – French Touch et Béatitude

 

17h

Après avoir batifolé des heures avec mes amies dans le parc de la Villa Borghèse, par un temps de rêve, me voilà à nouveau assise dans la salle de projection de la Villa Medicis pour assister à un documentaire, « French Waves », réalisé par Julian Starke. A travers le portrait de quatre générations d’artistes, de Laurent Garnier à Superpoze, le film retrace l’évolution de la musique électronique française. Ce que j’en ai retenu ? Aujourd’hui, la nouvelle scène semble être pénétrée de la même énergie, de la même urgence de créer que la première génération de DJ. Busy P, Myd et Jacques débarquent ensuite pour répondre à d’éventuelles questions d’un public toujours aussi réduit. Un entre soi accidentel ?

 

19h

Joakim, DJ à l’air habité, semblant tout droit sorti du Berghain prend possession d’une installation de Xavier Veilhan. Nous sommes sur le belvédère de la Villa, sous un ciel parfaitement bleu. Il commence par bloquer une note avec du gros scotch, sur un piano, puis glisse d’un instrument à l’autre, presque en lévitation au dessus du sol, enrichissant progressivement ce premier son d’autres harmonies. Quelque chose de somptueux et de ténu, d’inarticulable, d’indescriptible, me transporte dans un état de grâce absolu. Je fixe le vol des oiseaux au dessus de nous, et la lumière quasi divine qui baigne la scène. Je crois que je viens de comprendre, par infra mince, ces quelques vers de Mallarmé « le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui/ Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre ». L’âme de ce festival est poétique.

 

 

23h15

J’ai raté le live de Joakim, dont je ne capte que le dernier souffle, ayant préféré dévorer des pates à quatre euros, avec mes amies, dans la rue, à quelques mètres de la Villa. NSDOS, un DJ qui m’était inconnu, dont on m'explique qu'il a enregistré son dernier album en Alaska, se met à jouer une techno à la fois épurée et prenante. Je me laisse happer par les beats et danse avec toutes mes trippes, jusqu’à m’oublier totalement.

 

Minuit et demi

Jacques, Myd et Busy P passent à tour de rôle sur la scène. Avec ses airs de gourou halluciné, en Djellaba, Jacques nous invite à « être génial », un titre qui conclut son set en majesté. Oui, être ici, dans ces lieux qui ont hébergé tant d’êtres géniaux, donne envie de s’élever également, d’un point de vue plus spirituel que social, même si cette dimension n’est pas à écarter. La nuit remue de plus belle et s’achève avec Busy P, Pedro Winter, faisant groover le gravier de la Vila. Je repars nébuleuse, et si mes jambes n’ont plus la force de me porter, mon esprit, lui, vrombit.

 

 

 

 

Jour 3 – Free shopping chez Boltanski, paons et crise identitaire

 

 

 

15h

Avec quelques amies, nous découvrons l’exposition « Take Me I’m Yours » de Chrisitian Bolstanki, qui se tient depuis déjà une semaine à la Villa Medicis. Le concept est simple : tout ce qui est exposé est à prendre. Dans une première salle, posters, affiches et pins sont mis à la disposition des visiteurs. Timidement, je m’approche, cherchant les images qui décoreront bientôt les toilettes de mon appartement. Plus loin, des tas de vêtements sont disposés dans des escaliers, dont je tirerai qu’une blouse d’infirmière (idéale pour les jeux de rôles) et un pantalon déchiré qui finira dans ma maison de campagne. Je cherche un sens à la démarche. L’artiste veut-il questionner notre rapport de plus en plus consumériste à l’art ? Cherche-t-il à critiquer les méthodes de séduction des artistes, à travers ces quelques « goodies » ? Est-ce une manière de dire qu’il n’y a plus de transgression possible, ou bien qu’elle s’est inversée, dans la mesure où celui qui ne prendrait rien, ne toucherait à rien, désobéirait à la volonté de l’artiste ? Quoi qu’il en soit je me laisse prendre au jeu. D’autres artistes ont aussi été invités à contribuer à l'expo. Ainsi, je me retrouve à devoir décrire mon premier amour à une dessinatrice, de la taille de ses pommettes à l’épaisseur de ses lèvres. Je me rends compte que je ne sais même plus  la couleur de ses yeux. En l’espace de cinq minutes, je me replonge dans mes souvenirs et sans m’en rendre compte, fait le deuil express de cette histoire, dont je ne m’étais jamais vraiment remise. A la fin, je suis quand même bien contente que ça ne lui ressemble pas, comme si cette mise à distance graphique le détruisait pour de bon (ce n’était pas un super premier amour). Quand l’art s’immisce dans l’intime, on peut être dérouté. L’expo se prolonge ensuite dans les sous-sols de la Villa, puis dans les jardins, mais je reste obnubilée par les réminiscences de cet homme, devenu trait de crayon imprécis et grossier.

 

 

17h

Avec quelques amies, nous nous retrouvons dans les jardins de la villa, pour une étrange séance de lancer d’hélicoptères miniatures, du genre de ceux que l’on peut trouver dans les fêtes foraines. Nous devons nous entraîner avant de les propulser en l’air, pendant le concert de Flavien Berger, qui aura lieu le soir même. D’ailleurs, il est là, avec nous, portant un foulard en guise de cape sur les épaules. Il nous remercie et j’aimerai lui dire que c’est plutôt à moi de le remercier. Je suis une fan de longue date, et cet instant, digne d’un remake barré d’Alice au pays des merveilles, je le savoure avec délice, grâce à lui. Six paons apparaissent d’ailleurs, comme échappés d’un conte, et s’avancent vers nous. La fiction grignote le réel, voluptueuse et magnétique.

 

 

21h

Flavien Berger traverserait-il une crise identitaire ? Au moment de commencer chaque nouveau morceau, l’artiste s’est senti le besoin de nous rappeler que ce n’était pas lui qui avait joué les précédents, mais un autre, un inconnu, une imposture. Une démultiplication du moi, dans la négation de ses formes passées, que l’on pourrait sans doute attribuer à un trouble existentiel lié à un hypothétique syndrome de Stendhal naissant. Comme s’il avait entendu l’exhortation de Jacques à être génial, Flavien Berger a tout de même donné un concert mémorable, et pas seulement parce que pendant deux minutes, j’ai eu l’honneur de pouvoir lancer ces minis hélicos à côté de la scène.

 

 

22h45

Vêtues de robes blanches, en madones déchaînées, les Brigitte ont investi la scène, jouant les classiques de leur répertoire. Des mélopées suaves, féminines et enivrantes, cherchent à réchauffer la nuit. Au premier rang, je danse, je me laisse avoir, même si leur musique n’a jamais vraiment été « ma came ». Ici, elle prend sens et s’enracine dans la langueur romaine.

 

Minuit

C’est au tour de l’Impératrice de nous déverser leur French pop, sophistiquée et aquatique. Me voilà transportée en pensée au bord d’une piscine, un Perrier à la main, par le simple effet de leurs arias tropicales.

 

1h

Depuis la terrasse de la Villa, surplombant le jardin, je contemple le live de Rone, qui vient clore ces trois jours de festival. Une techno déchaînée, contrastant avec la préciosité architecturale de l’écrin qui la contient. Le set s’éternise et d’un coup, le silence se fait. Les gens repartent chez eux, hagards, hilares, en extase, comme moi, sans doute, persuadés d’avoir vécu le plus beau et le plus insolite festival de leurs vies.

 

 

 

En conclusion, je dirai simplement que nos impôts sont plutôt bien investis, dans cette petite enclave française romaine,  et vive le rayonnement culturel de notre beau pays ! Amen !

 

 

Par Carmen Bramly, 23 ans, écrivain, qui s'en veut pas mal d'avoir manqué l'after dans les jardins de la Villa avec tous ses copains... 

 

Et retrouvez tous les concerts sur Arte Concerts : https://www.arte.tv/fr/videos/RC-016223/villa-aperta/

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