Alger, capitale de la pop culture ?

Vous connaissez sûrement tous Alger comme capitale de l’Algérie. Et si, par le passé, cette ville avait également été une capitale de la culture populaire ? Immersion dans celle que l’on appelle « Alger la Blanche ».
02/06/2018

 

 

Avant toute chose, il me semble important de vous expliquer ce que j’entends par « culture populaire » et sa version anglo-saxonne, « pop culture ». Les définitions sont diverses et variées et peuvent parfois prêter à confusion. La mienne ne fera peut-être pas l'unanimité mais elle aura le mérite d’expliciter mon propos. Pour de nombreuses personnes, culture populaire est synonyme de culture de masse qui est, elle-même, souvent affiliée à la société de consommation. On serait donc dans une culture destinée au plus grand nombre, qui est faite pour plaire au peuple sous fonds économiques. Comme je vous le disais, il est assez compliqué de définir ces termes… Pour moi, culture populaire est vraiment à mettre en relief avec le terme qui est à son origine. Du latin « Populus » qui signifie le peuple, le mot populaire ferait référence, à tout ce qui concerne le peuple, tout ce qui reprend ses manières et son langage. En somme, tout ce qui lui appartient. C’est pourquoi je me suis demandé si, il fut un temps, Alger n’était pas la capitale d’une certaine culture populaire ou du moins, de ce qui représente pour moi cette pop culture. Au programme ? Peinture, révolutions et musique… Maestro !

 

 

Femmes et orangers (1947) — Baya Mahieddine

 

 

« Le voyage à Alger devient pour les peintres aussi indispensable que le pèlerinage en Italie »

 

J’ai envie de dire, par où commencer ! Delacroix, Matisse, Picasso, pour ne citer qu’eux, ont chacun rendu hommage à Alger et à ses femmes. Parlons de l’une d’elles : Baya Mahieddine, née Fatma Haddad. Elle nait en 1931 à Bordj-el-Kifan, aux alentours d’Alger. Elle n’est encore qu’une enfant quand elle perd ses deux parents. Recueillie par sa grand-mère, elle travaille au service d’une famille de Français. Les versions divergent mais il semblerait que ce soit en 1947 alors qu’elle n’a que 16 ans, que ses talents sont découverts par Marguerite Caminat Benhoura, une intellectuelle française, collectionneuse d’art et soeur de sa patronne. Ce dont on peut être sûr, est que l’adolescente n’a jamais mis les pieds à l’école, elle ne sait donc ni lire, ni écrire. Elle s’exprime alors autrement, en dessinant et c’est cette fameuse Marguerite qui lui en donnera les moyens en lui fournissant notamment du matériel. Aimé Maeght, célèbre marchand d’art, de passage à Alger découvre son travail et lui consacre immédiatement une exposition dans sa galerie à Paris. C’est ainsi qu’elle rencontrera Braque mais également Picasso avec qui elle travaillera brièvement à Vallauris. André Breton, chef de file des surréalistes, séduit par l’art de Baya et qui a préfacé le catalogue de son exposition, écrira : « Je parle, non comme tant d'autres pour déplorer une fin mais pour promouvoir un début et sur ce début Baya est reine. Le début d'un âge d'émancipation et de concorde, en rupture radicale avec le précédent et dont un des principaux leviers soit pour l'homme l'imprégnation systématique, toujours plus grande, de la nature. (…) ». Certains vont même jusqu’à dire que Baya a inspiré Matisse alors que d’autres disent que c’est Matisse qui a inspiré la jeune femme. J’opte plutôt pour la deuxième hypothèse puisque les tableaux de Matisse sont antérieurs à ceux de Baya. Je ne peux évidemment pas citer tout le monde mais comment ne pas parler de Delacroix et son « Femmes d’Alger dans leur appartement » ou mentionner ces quelques mots de Théophile Gautier : « Le voyage d’Alger devient pour les peintres aussi indispensable que le pèlerinage en Italie. » Les peintres à avoir mis sur toile les femmes algériennes et des bribes de la culture algéroise sont nombreux, la liste n’est donc pas exhaustive et je pourrai écrire un article à lui tout seul pour vous parler de ces peintres, d’Alger et de l’Algérie… Pour pouvoir faire une ébauche de ce que je considère être ma capitale de la pop culture, il faut bien évidemment parler musique mais pas n’importe laquelle.

 

L’Algérienne (1909) - Henri Matisse

 

 

Le « chaâbi » : langage populaire à l’instar du Blues américain

 

La musique chaâbi a marqué la vie socio-culturelle des Algéroises et Algérois et je dirais même, de manière plus générale, celle des Algériens surtout à une époque où les colonisateurs avaient pris en otage les espaces d’expression. Le Chaâbi, c’est quoi ? Né au début du XXème siècle au coeur de la Casbah, son nom vient du mot « chaâb » qui signifie peuple en arabe et qui a donné l’adjectif « chaâbi » pour populaire. C’est donc la musique du peuple, la musique populaire. A l’époque, une classe d’enseignement de cette musique voit le jour au conservatoire d’Alger. Le prof ? L’emblématique El Hadj M’hamed El Anka, qui a donné ses lettres de noblesse à cette musique arabe-andalouse parfois comparée au Blues américain ou au Fado portugais en raison de ses paroles nostalgiques qui font « oublier la faim, la misère et la soif ». Aujourd’hui, le Chaâbi s’est enrichi d’influences arabe, africaine, gnawa et berbère. À ses débuts, il était également connu pour son rôle « harmonisateur » entre les communautés puisque Juifs et Musulmans partageaient ses douces mélodies. On peut d’ailleurs en avoir un bon exemple avec le documentaire El Gusto de Safinez Bousbia sorti en 2012 qui est né par « hasard » si je puis dire même si je pense que toute rencontre arrive pour une raison. Alors qu’elle se balade dans la Casbah d’Alger, elle remarque une boutique de miroirs où elle entre et fait la rencontre du miroitier Mohamed Ferkioui. Album photos en main, il lui raconte l’histoire de la musique chaâbi et lui confie qu’il a lui-même fait partie de la première classe au conservatoire d’Alger. Il lui parle également de ses amis qu’il n’a pas revus depuis la fin de la Guerre d’indépendance en 1962. Ni une, ni deux, Safinez se met à leur recherche et les retrouve ! Plusieurs concerts sont organisés et c’est ce qui donnera naissance au film El Gusto. Certains disent que le chaâbi était l’âme d’Alger et que l’on pouvait entendre ces chants nostalgiques dans toute la Casbah. Parler de culture populaire sans parler de la Casbah serait ne pas rendre hommage à la capitale algérienne.

 

 


Des enfants dans la Casbah
. Jacques Godeau

 

 

Rock the Casbah

 

La Casbah d’Alger est un lieu emblématique voire mythique de la culture et histoire algériennes. On ne peut pas en parler sans penser à la célèbre Bataille d’Alger. C’est dans une des maisons de cette fameuse Casbah qu’étaient cachés les membres du « réseau bombe » tels que Ali la Pointe, Hassiba Ben Bouali, Zohra Drif, Petit Omar ou encore Hamid Bouhmidi. C’est également en ses murs qu’est née la musique chaâbi. La Casbah est, en quelque sorte, l’épicentre de la culture populaire algéroise. Pour ceux qui se le demanderaient, le mot « casbah » signifie « citadelle » et c’est d’ailleurs dans l’une de ses cours que le consul français a été souffleté par le dey d’Alger d’un coup d’éventail. La suite, on la connait. Il faut aussi savoir qu’elle est classée au patrimoine mondial de l’Unesco des monuments historiques depuis 1992. On peut lire sur leur site, en tapant Casbah d’Alger : « La Casbah d'Alger est un exemple éminent d'un habitat humain traditionnel représentatif de la culture musulmane profondément méditerranéenne, synthèse de nombreuses traditions. Les vestiges de la citadelle, des mosquées anciennes, des palais ottomans, ainsi qu'une structure urbaine traditionnelle associée à un grand sens de la communauté sont les témoins de cette culture et le résultat de son interaction avec les diverses couches de peuplement. » Dans le livre « L’Algérie », collection Monde et voyages des éditions Larousse, la Casbah est ainsi décrite : « (…) dédale de rues grimpantes et de couloirs voûtés, ces murs enchevêtrés, ces escaliers qui offrent de brusques échappées sur la mer, ces venelles mystérieuses débouchent en plein passé. » Un passé malheureusement très peu préservé aujourd’hui… Il suffit d’y aller pour s’en rendre compte et sinon on peut lire, toujours sur le site de l’Unesco, dans la section qui concerne les facteurs qui affectent ce « monument », outre ceux naturels, « Absence d’entretien des maisons d’habitation », « Plan de sauvegarde non opérationnel » ou encore « Manque de coordination des actions ». Je conclurai sur ces quelques phrases issues du dernier rapport sur l’état de conservation du bien, soumis à l’Unesco : « Les enquêtes de terrain effectuées en 2015 et 2016 indiquent que le nombre de parcelles vides et de bâtiments en ruines situés dans le bien a augmenté. » La Casbah qui a été un grand pan de l’histoire algérienne, risque aujourd’hui, en 2018, de s’écrouler et d’emporter avec elle tous ses secrets…

 

 


Le président algérien Ahmed Ben Bella avec le Che Guevara.

Capture d’écran du documentaire d’ARTE « Alger, la Mecque des révolutionnaires »

 

« Alger, la Mecque des révolutionnaires »

 

Il y a fort longtemps, j’ai regardé un documentaire d’ARTE inutilité « Alger, la Mecque des révolutionnaires ». J’en avais ensuite parlé autour de moi, à des amis de toutes origines dont algérienne pour savoir s’ils l’avaient déjà vu. Je dois avouer que j’ai été très surprise de savoir que nombreux d’entre eux n’étaient pas au courant du passage des Black Panthers à Alger ou bien même de l’accueil qui avait été fait à feu Nelson Mandela qui avait même déclaré « Algeria is my country ».  Alger la Blanche était alors appelée « Alger la rouge » et offrait asile et assistance aux exilés en quête d’indépendance. C’est donc quelques années après sa propre indépendance et ce jusqu’au milieu des années 1970, que l’Algérie a soutenu les révolutionnaires et anti-coloniaux du monde entier mais surtout ceux du tiers-monde encore en lutte contre l’oppression coloniale. Outre Atlantique, ce sont les Black Panthers qui ont été accueillies à Alger. Stokely Carmichael y trouve refuge dès 1968 alors que deux ans plus tard, au sein de cette même capitale, est accueillie la première section internationale des Black Panthers, sorte d’ambassade du peuple afro-américain. À cette époque, il n’y avait plus d’ambassade américaine en Algérie du fait de la guerre que cette puissance menait au Vietnam. Comme il est souligné dans le documentaire d’ARTE, les jeunes Algériens découvrent les Etats-Unis à travers le combat des Noirs américains. Dans un article du New York Times, datant du 14 septembre 1970, on peut lire : « The Black Panther Party opened an ‘international section’ today. » Quelques lignes plus loin, on apprend que « The Algerian government (…) has formally accorded the black revolutionary party the status of a ‘liberation movement’. » Enfin, Eldridge Cleaver, ministre de l’Information du Black Panther Party, déclarait  que l’ouverture de cette section international marquait « the first time in the 400-year-long struggle of the black people inside the United States that we have established representation at an official level on the international stage. » Autrement dit, ce 14 septembre 1970 marquait la toute première fois que la lutte des Noirs américains avait un écho et une représentation officielle et internationale. Certaines sources affirment même que Malcolm X aurait comparé le quartier d’Harlem, aux USA, avec la Casbah d’Alger. Alger, Mecque des révolutionnaires mais pas que !

 

 

« Je suis libre en Algérie ! »

 

La première édition du festival panafricain d’Alger a lieu en 1969. Pour cette occasion, de nombreux artistes sont présents, comme Miriam Makeba, qui chantait, en arabe, une chanson intitulée « Ifriqiya », Afrique, dans laquelle on pouvait entendre des « Ana hora fel Djazaïr », « Je suis libre en Algérie ! » Il y avait également d’autres chanteurs tels que Barry White ou encore Nina Simone, pour ne citer qu’eux, ainsi que des intellectuels africains dont le but était de célébrer la culture africaine. A l’époque, Jean Suret-Canale, un géographe français et historien de l’Afrique, parlait de ce festival en ces termes : « Pour la première fois se sont réunis et ont confronté leur oeuvres, les représentants de la culture d’un continent jusqu’ici dépendant, dominé par d’autres; et ce qui a marqué cette manifestation, c’est précisément l’affirmation d’une culture, d’une personnalité indépendantes. » Il explique notamment que ce festival était un moyen de mettre fin à l’image de l’Afrique coloniale « (…) réduite au rôle d’appendice économique des métropoles impérialistes (où) sa culture n’était admise que comme appendice de la culture occidentale; on l’exportait en Europe, dans les limites jurées convenables pour pimenter de sa saveur imprévue le goût blasé des amateurs; en échange, on expédiait en Afrique la pacotille intellectuelle à bon marché fabriquée en série par l’Occident pour la clientèle ‘sous-développée’. » Ce festival a été reprogrammé quarante ans plus tard, en 2009, année où le patrimoine de la Casbah était également mis à l’honneur, comme quoi tous les chemins mènent à la Casbah ! Je vous ai parlé d’Alger, sans pour autant entrer dans les détails de cette ville historiquement richissime mais selon moi, les valeurs culturelle et historique de l’Algérie sont, elles-aussi, trop peu connues et je trouve dommage que toutes ses richesses ne brillent pas à travers le monde. Cela serait sûrement possible si les dirigeants algériens se rendaient compte de l’importance que devrait avoir la préservation du patrimoine et de ce qu’il raconte sur l’histoire de ce pays, qui je vous l’assure vaut mille et un détours !

 

 

 

Par Kahina BOUDJIDJ, 23 ans, d’ici et de là-bas.

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