Comment échapper au "fashion-porn" ?

Comment faire pour ne pas succomber au hameçonnage publicitaire sur les réseaux et adopter une consommation plus responsable, réfléchie et éthique ? Une Twenty témoigne.
05/06/2018

 

 

Cela fait déjà quarante-cinq minutes que je fais défiler des images de petites robes à fleur sur Asos, hypnotisée par les corps sculpturaux des mannequins. Chaque nouvelle coupe, chaque couleur, chaque froufrou, chaque détail du tissu vient titiller mon imaginaire, et je me rêve, parée des mêmes atours, embrassant le garçon que j’aime pour la première fois, marchant seule dans la lande bretonne, les pieds ensablés, dansant au milieu de la foule d’un festival de musique, électrique et pailletée de sueur. Le vêtement devient alors la matrice d’une représentation idéalisée de ce que je pourrais être, grâce à lui, sublimant d’hypothétiques histoires qu’il me permettrait de vivre. C’est en substance ce que l’on pourrait appeler du « fashion porn ».

 

 

Le « fashion porn » ne se transforme pas automatiquement en achat, de la même manière que le porno a une fonction essentiellement onanique. Il peut arriver qu’on ait envie d’une bonne levrette après avoir regardé des images de triple pénétration anale, mais en général, on se tripote et on n’en parle plus. La mécanique du « fashion porn » est en cela assez similaire. Une image s’impose à nous, on se projette, ce qui crée un manque, donc un besoin, donc un désir et par conséquent, une frustration.

 

 

 

Ainsi, je ne suis pas accro aux vêtements, mais bien à leurs mises en scène. Un comble pour une bébé pubarde, prétendument décroissante et anticonsumériste (on n’est pas à un paradoxe près me direz-vous). Une lumière chaude, un fond ocre, une réminiscence quelconque me poussent à cliquer sur tous les posts sponsorisés qui croisent ma route et à désirer, ardemment, le moindre sac en osier ou jean effiloché. Pourquoi ? Parce que j’y vois la matérialisation de mon essence, de mes phantasmes, d’une féminité à laquelle j’aimerais tant accéder (je rêve secrètement de devenir la femme Cézane, mutine et lascive, à l’aise en caraco moutarde…).

 

 

 

Je me suis donc interrogée sur les causes profondes de cette drôle d’addiction, consistant à me gaver d’images publicitaires afin d’alimenter me failles narcissiques. Dérèglement moral ? Perte de sens ? Déformation professionnelle ? La réponse se trouve avant toute chose dans le rapport que j’entretiens avec les vêtements. Qu’ils servent à se protéger du froid ou de la chaleur ne m’a jamais vraiment heurtée. Non, à mes yeux, les vêtements sont des parures, des masques, des identités successives avec lesquelles jongler pour se fondre ou se distinguer dans des contextes sociaux différents. Jusqu’à l’âge de dix ans, je voulais être un garçon. Le vêtement me permettait alors de changer d’identité, de tromper l’autre, de me faire passer pour ce que je n’étais pas. Plus tard, à l’adolescence, j’ai compris que les vêtements permettaient de se faire accepter par les différentes tribus qui composaient la cour de récréation. Si je portais un slim, un foulard tête de mort et un T-shirt de groupe, avec des Converse, je serais plus facilement acceptée par les BB rockers. Si je décidais de m’habiller en fluo, j’étais une tektonik killeuse. « Fake it till you make it », comme disent les américains.

 

"Dès que je me sens un peu mal dans ma peau, je pars en quête de nouveau vêtements."
 

Pour moi, l’habit fait le moine. Un peu plus tard, porter des vêtements trop grands, mal coupés et trop bariolés s’est inscrit dans un processus de révolte, vis à vis de ma mère. En m’enlaidissant, par mes vêtements, je court-circuitais les projections qu’elle avait faites sur moi et par là même, je revendiquais mon autonomie, du moins, en termes de représentations identitaires. Une manière radicale et matérialiste de s’affirmer en tant que sujet, je vous l’accorde. Aujourd’hui, il peut m’arriver de me changer plus de trois fois pas jours, si je considère que l’identité que je revêts n’est pas accordée à la situation à laquelle je devrai me confronter. Ainsi, j’avais quelques prédispositions à succomber au « fashion porn ». Dès que je me sens un peu mal dans ma peau, après un rejet affectif par exemple ou un échec professionnel, je pars en quête de nouveau vêtements ou me laisse séduire par ceux qui me sont proposés sur les réseaux. Une manière, pour moi, d’élargir l’horizon des identités que ma penderie me permet d’endosser, pour ne surtout pas être moi, juste moi. Pas étonnant que j’ai si mal vécu cette séance de karaoké nudiste (http://www.twentymagazine.fr/articles/hate-love/bons-plans/twenty-d%C3%A9fi-jai-test%C3%A9-le-karaok%C3%A9-nudiste).

 

 

 

 

Seulement, voilà, cette addiction est profondément chronophage et aliénante. Ne connaissant aucune « fashion rehab » à ce jour, j’ai donc cherché mon subutex spirituel, pour m’aider à résister à ces abysses publicitaires. Au début, j’ai dégainé l’artillerie lourde. Si les images et les représentations étaient le problème à éradiquer, j’allais donc relire la Société du Spectacle de Guy Debord, dans un premier temps, et, dans un second temps, me plonger dans Simulacres et Simulations de Baudrillard, en quête d’un potentiel remède. Ce que j’en ai retenu ? Qu’aujourd’hui, le spectacle (dans mon cas les images de fringues bon marché) a remplacé la marchandise et que le règne de la falsification (photoshop) a engendré une perte de repères (#Grossophobie). Bienvenue à l’ère de la Théâtrocratie, où les signes, les symboles et les simulacres ont phagocyté le réel, se sont substitués à lui. Si la vie a disparue au profit de sa représentation, alors il est normal que je m’accroche à des images, à des phantasmes, appartenant à un réel augmenté, un hyper-réel excessif, la figure vide de la réalité.

 

 

 

 

 

On m’a trop appris à prendre mes désirs pour la réalité, et voilà pourquoi je suis dans une telle situation, réduite à me gaver de tous les potentiels que je pourrais incarner, à travers la matérialisation de la représentation d’un vêtement fétichisé. Heureusement, j’ai aussi compris que chaque image comprend en elle les éléments de sa propre critique, que la publicité finit par se parodier elle-même, se plébisciter de manière autotélique. Ainsi, il me suffit de regarder les images pour ce qu’elles sont, les véhicules d’une parole marchande (#Pharisiens) et par là-même, les désacraliser. Si l’image veut que je me projette, que je m’offre à elle, sur l’autel sacrificiel du capitalisme, je peux résister. Le mimétisme de l’image publicitaire (compliqué à réaliser si on a le moindre petit bourrelet) ne donnera pas naissance à un moi meilleur, à un moi plus désirable, bien au contraire. A force d’élever les objets au rang de divinité, nous finissons nous même par nous forger à leur image, à nous réifier, à nous soumettre à leur joug. S’en affranchir, renoncer à consommer des images idéalisées de soi, c’est donc embrasser l’ivresse d’une liberté nouvelle, jouissive. Mais bon, si vous avez la flemme de faire ce travail émancipateur, ce que je peux comprendre, et surtout pas le temps de potasser Baudrillard en plein milieu d’un open-space bruyant (bien que la chose soit profondément dissidente, donc cool), vous pouvez commencer par bloquer toutes les publicités que vous ne voulez plus voir, sur les réseaux sociaux, ou bien tromper le Big Data en lui faisant croire que vous préférez le matériel de pêche aux fringues « cheapouilles ».

 

 

Bonus : Les « 12 steps » du fashion addict

 

1. Nous avons admis que nous étions impuissants devant notre dépendance, que nous avions perdu la maîtrise de notre penderie.

 

2. Nous avons compris que nous étions accro aux projections que nous faisions sur les images publicitaires qui nous assaillent chaque jour.

 

3. Nous avons décidé de reprendre confiance en nous et de ne plus penser qu’un vêtement neuf nous permettra de faire peau neuve.

 

4. Nous avons fait un inventaire moral sans peur et approfondi de notre vestiaire.

 

5. Nous nous sommes avoué la nature exacte de nos torts.

 

6. Nous avons pleinement consenti à éliminer nos penchants consuméristes.

 

7. Nous avons pris des mesures drastiques : masquer toutes les publicités susceptibles de nous séduire.

 

8. Nous avons dressé une liste de tous les vêtements que nous avions achetés et jamais portés et fait un calcul précis du temps et de l’argent passés à assouvir notre quête insatiable de représentations idéales de nous-mêmes.

 

9. Nous avons admis que nous ne rentrerions jamais dans ce magnifique petit top à paillette en taille 34.

 

10. Nous avons poursuivi notre inventaire personnel et avons promptement admis nos torts dès que nous nous en sommes aperçus.

 

11. Nous avons consenti à améliorer notre contact conscient avec la mode et la publicité, pour l’assainir et le rationnaliser.

 

12. Ayant connu un réveil spirituel comme résultat de ces étapes, nous avons alors essayé de transmettre ce message aux autres dépendants et d’appliquer ces principes à tous les domaines de notre vie.

 

Par Carmen Bramly (in treatment)

 

 

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