Faut-il boycotter les films d’un homme accusé de viol ?

Wonder Wheel, le dernier film de Woody Allen, est sorti dans les salles françaises le 31 janvier dernier. Peut-on voir le film d’un réalisateur accusé d’abus sexuels sans que cela soit une marque de soutien. Doit-on distinguer l’homme de l’artiste ?
09/02/2018

 

 

C'est un sujet épineux mais qui ne date pas d’hier. Presque à chaque sortie d’un de ses films, la polémique autour de Woody Allen refait surface. Pour ceux qui auraient vécu toutes ces années sur la planète Mars, un petit récapitulatif s’impose. Woody Allen, actuellement âgé de 82 ans, est accusé par sa fille adoptive Dylan Farrow de l’avoir agressée sexuellement quand elle avait 7 ans. La jeune femme qui en a 32 aujourd’hui n’en démord pas puisqu’elle accuse son père adoptif depuis… 25 ans. Les faits remontent aux années 1990, Dylan n’est alors qu’une petite fille. Ses parents, Mia Farrow et Woody Allen se séparent. Mia a découvert que Woody entretenait une relation avec sa fille adoptée durant son précédent mariage : Soon-Yi Previn. Nudes à l’appui ! En 1992, c’est la guerre. Alison Stickland, la baby-sitter des enfants de Mia Farrow, appelle cette dernière pour lui dire qu’elle a vu Woody Allen se comporter de manière inappropriée avec Dylan. Elle témoignera d’ailleurs en 1993 devant la cour suprême de Manhattan quand Mia demandera la garde des trois enfants du couple : Moses, Dylan et Ronan. Il faut d’ailleurs savoir que Dylan est adoptée en 1985 par Mia Farrow et seulement en 1991 par Woody Allen.

 

 

 

 

Dylan raconte que son père adoptif l’aurait emmenée dans le grenier et lui aurait demandé de s’allonger sur le ventre et de jouer avec le petit train de son frère pendant qu’il la touchait… La police demande alors à la « Child Sexual Abuse Clinic » d’enquêter pour déterminer si Dylan a bien été abusée. L’infirmière et le pédiatre chargés d’enquêter concluront que la jeune fille n’a pas été agressée sexuellement. Certains diront que c’est sa mère, Mia, qui l’a poussée à témoigner contre son père. Pourtant Dylan affirme dire « sa vérité » et ne comprend pas qu’on ne donne pas d’importance à son témoignage et qu’on ne la croit pas. Pour elle, le fait que son père adoptif n’ait pas été condamné ne veut pas dire qu’il est innocent. En 2014, Dylan publiait une lettre dans laquelle elle réitérait ses accusations à la suite de la nomination de Woody Allen aux Oscars. Il répondra à ces accusations dans les colonnes du New York Times en clamant son innocence et en expliquant que non il n’a pas agressé sexuellement sa fille. Suite à la polémique qui ressurgit ces derniers temps sur fond de #metoo et de l’affaire Weinstein, le réalisateur new-yorkais a de nouveau répété « Je n’ai jamais agressé ma fille, comme cela a été conclu il y a un quart de siècle », rappelant donc qu’au moins aux yeux de la justice, il est innocent. Sauf que depuis quelques temps, l’appel au boycott des films de Woody Allen ne cesse de prendre de l’ampleur. Thimothée Chalamet à l’affiche du prochain film de Woody, « A rainy day in New York », s’est désolidarisé du réalisateur. Il a affirmé avoir l’intention de reverser son cachet à des associations qui luttent contre les violences sexuelles dont Time’s up, qui soutient d’ailleurs Dylan Farrow.

 

 

 

 

A l’occasion de la sortie de son dernier film, Wonder Wheel, avec Kate Winslet et Justin Timberlake en têtes d’affiche, une question est dans toutes les bouches : faut-il boycotter Woody Allen ? Et par extension, aller voir le film d’un homme accusé de viol revient-il à la soutenir ? Tant de questions auxquelles il est difficile de répondre. Surtout que ces interrogations ne sont pas des nouveautés et ressurgissent à chaque nouvelle sortie d’un film de Woody. L’année dernière une journaliste de The Guardian écrivait « Why I won’t be seing Woody Allen’s new film », autrement dit pourquoi elle n’ira pas regarder le nouveau film du réalisateur, aujourd’hui plus controversé que jamais. Il s’agissait alors de son film Café Society, entre autres, avec Kristen Stewart. Quand des journalistes avaient demandé à l’actrice son avis sur les accusations qui pesaient et pèsent encore sur Woody Allen, elle avait déclaré que si on se mettait à croire tout ce que les gens disent, on ne serait pas sortis de l’auberge. Ce qui me gêne un peu avec cet appel au boycott, c’est l’hypocrisie du monde du cinéma. Personne n’ignorait les accusations à l’encontre du réalisateur et pourtant les acteurs et actrices d’Hollywood étaient prêts à être moins bien payés pour pouvoir être dans ses films. Aujourd’hui, comme vous l’aurez compris le discours est différent et même Amazon Studios, qui distribue ses films, risque de ne pas le faire pour le prochain déjà tourné. Je me demande aussi, puisque tout le monde est choqué de ce que Woody aurait pu faire à sa fille adoptive, comment trouve t-il encore des financements pour ses films ? Pourquoi est-il encore produit ? D’ailleurs, je ne sais pas si c’est l’appel au boycott qui fonctionne mais Wonder Wheel n’a attiré que la moitié de spectateurs qui répondent habituellement présent dès qu’un film de Woody sort en salles. Par exemple, le premier jour de sa sortie, Café Society avait enregistré plus de 52,000 entrées alors que Wonder Wheel atteignait tout juste les 20,000. Alors que faire ? Y aller, ne pas y aller ? Appeler au boycott ? J’arrête le suspens. J’y suis allée et j’ai même apprécié ce film sur fond de drame social que j’ai trouvé intéressant. Kate Winslet s’y surpasse et Justin Timberlake est au top, à tel point que j’en oublierai presque cette photo de 2001 qui apparait dans ma tête dès que je le vois ou que j’entends son nom.

 

 

 

 

L’histoire se passe dans les années 1950, dans le décor du parc d’attractions de Coney Island. Ginny (Kate Winslet) est serveuse et est mariée à Humpty (Jim Belushi), qui travaille dans un manège. On sent dès le début qu’elle n’est pas très heureuse dans son ménage. Son jeune fils, très turbulent, est pyromane et n’aime pas l’école. Ginny voulait être actrice quand elle était plus jeune. Un jour de tempête, elle marche sur la plage de Coney Island et croise Mickey, maitre nageur et dramaturge en devenir. Le courant passe et Ginny se lance donc dans une relation extra-conjugale. Mickey la fait rêver et lui rappelle ses années en tant que comédienne. Elle se sent belle, toujours jeune du haut de sa quarantaine d’années, et ses ambitions d’actrice reprennent vie. Tout va bien, du moins en surface, jusqu’au jour où Carolina (Juno Temple), la fille de Humpty et donc la belle-fille de Ginny, met les pieds à Coney Island. Elle s’est enfuie pour échapper à son gangster de mari qui a mis un contrat sur sa tête pour la tuer après qu’elle l’ait balancé. Elle vient donc se réfugier chez son père avec qui elle était brouillée, puisque oui, Humpty n’était pas très chaud pour que sa fille épouse un mec de la mafia italienne. Bref, tout va bien, Carolina est embauchée en tant que serveuse dans le même restaurant que sa belle-mère, elle prend des cours du soir pour devenir prof d’anglais et puis un jour paf ! Elle rencontre Mickey et là c’est le coup de foudre. Sauf que Carolina ne sachant pas que sa belle-mère trompe son père avec le beau maitre nageur, elle se confie à elle et lui raconte les détails de chacune des ses entrevues avec Mickey. Ginny, ne supporte pas que sa belle-fille, beaucoup plus jeune qu’elle, puisse plaire à Mickey et lui voler sa place. De l’autre côté, plus les jours passent, plus l’étau se resserre autour de Carolina qui est recherchée par les hommes de mains de son mari… Je ne vous en dis pas plus pour ne pas vous gâcher le dénouement mais je me demandais si on pouvait faire le lien entre la vie perso de Woody Allen, qui je le rappelle a trompé Mia Farrow avec sa fille adoptive (donc la belle-fille de Woody Allen), et le film. N’oublions pas que Mickey sort d’abord avec Ginny et ensuite avec sa belle-fille. Est-ce trop poussé ? Peut-être.

 

 

 

 

Alors voilà, j’ai beaucoup hésité avant d’aller voir ce film et puis je me suis dit que le travail du journaliste était quand même de « tout savoir sur tout ». Bien évidemment, ça n’engage que moi mais je n’avais pas envie de me priver de pouvoir avoir un jugement sur ce film quand bien même son réalisateur est très controversé. Certes, je ne suis pas non plus critique de cinéma mais j’aime passer du temps devant les grands écrans des salles obscures. Je ne vais pas vous dire de ne pas aller voir ce film, chacun est libre de faire ce qu’il veut. Je ne suis là pour juger personne. Pour moi, regarder un film ne veut pas dire apporter son soutien au réalisateur. Lire un livre, non plus. Je me dis qu’il faut essayer de distinguer l’homme de l’artiste sinon on ne peut plus rien regarder, on ne peut plus rien lire parce que tout le monde a ses petits et grands secrets. Et je suis sûre que si on creuse un peu, on pourrait trouver pléthore de sujets à controverses concernant de nombreux artistes. Je précise quand même et je pense que c’est lisible entre les lignes mais je ne soutiens pas Woody Allen, ni toute autre personne accusée d’abus sexuels. Woody n’est peut-être pas un grand homme, même s’il n’a jamais été reconnu coupable par la justice mais il restera un grand cinéaste à mes yeux. Quand je regarde Dylan Farrow témoigner sur la chaîne CBS, et demander pourquoi elle ne serait pas furieuse après toutes ces années où personne n’a voulu l’écouter et où elle a été rejetée et ignorée, je me dis justement que boycotter les films de Woody Allen n’est pas la solution. Le boycotter revient à vouloir le réduire au silence et s’il est coupable de ce dont il est accusé, il faut, au contraire, qu’il parle. Alors oui, certains me diront que non, il faut qu’il soit « puni » par les spectateurs si la justice ne l’a pas fait et qu’on le jette aux oubliettes. Le boycott serait-il la seule solution ? Et si ça fonctionnait et que c’était son dernier film ?

 

 

Par Kahina BOUDJIDJ, 23 ans, cinéphile partagée

 

 

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