Jusqu’où l’amour peut-il aller ?

D'un côté l'oscarisé The Shape of water et sa love-story entre une femme muette et une bête marine. De l'autre, une maison close de sex-dolls tout juste ouverte à Paris. D'où question : les relations amoureuses ne sont-elles plus exclusives aux humains ?
07/03/2018

 

 

 

Dans la Belle et la Bête, Belle finit par tomber sous le charme de la Bête malgré sa laideur. Cette romance ne nous choque pas puisque la bête est humanisée et que l’on sait surtout qu’à la fin le prince reprend sa forme humaine originelle. Dans La forme de l’eau, c’est différent. Même si le monstre marin a une tête, deux jambes et deux bras, son apparence ne facilite pas forcément le coup de foudre (cf photo). On peut même lire cet avertissement concernant le film sur des sites comme allocine.fr. « Avertissement : des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des spectateurs. » Cette bête qu’on pourrait apparenter à un amphibien est intelligente. Elle ne parle pas mais sait communiquer et se faire comprendre. Il serait en fait un dieu marin que les services américains ont capturé afin de l’étudier et d’avoir un coup d’avance sur l’URSS en pleine Guerre froide avec les USA. Pour pouvoir l’étudier, il faut le disséquer et donc le tuer. Eliza, une femme de ménage muette, qui s’est d’abord liée d’amitié avec le monstre en lui donnant des oeufs durs à manger et en lui faisant écouter des vinyles, apprend cette nouvelle et décide de sauver son « ami ».

 

Ce qui la lie avec ce monstre venu des profondeurs c’est qu’il ne sait pas en quoi elle est « incomplète ». Comme elle l’explique il ne sait pas qu’elle est muette, ils communiquent sans qu’il porte le regard que les humains portent sur elle. Alors voilà, elle organise la fuite de son ami et l’accueille dans sa baignoire en attendant de lui rendre sa liberté. Petit à petit, le lien se solidifie entre les deux jusqu’à en arriver à consommer leur relation. Oui, vous avez bien lu. Eliza a une relation sexuelle avec le monstre marin. Pendant tout ce temps, un des agents du labo américain est à la recherche de la bête pour la tuer. L’étau se resserre et Eliza doit, à contrecoeur, rendre sa liberté à l’animal. Je ne raconte pas la fin pour ceux qui aimeraient aller le voir mais on peut quand même se demander quelle est la limite de l’amour ? Parce que certes, c’est une fiction, on n’a jamais entendu parler d’une femme qui sortait avec un poisson mais quid des hommes qui vivent avec des poupées en silicone ? Ou de ceux qui iront dans la nouvelle maison close de poupées sexuelles qui a ouvert ses portes il y a peu à Paris ?

 

« Kim. Je suis latine, je mesure 1m53 pour 38 kg. »

 

Non, il ne s’agit pas d’une jeune femme très mince mais d’une des poupées sexuelles que la société XDolls propose à ses clients dans sa maison close du XIVè arrondissement de Paris. Le concept existait déjà en Espagne, en Autriche et en Allemagne, il fera maintenant des heureux dans l’Hexagone. La société du jeune entrepreneur Joachim Lousquy laisse le choix entre trois poupées : Sofia, Lily et Kim. La première est « occidentale », la seconde « asiatique » et la dernière « latine » pour reprendre les termes du site. Les tarifs commencent à partir de 89€ pour une prestation solo d’une heure et à 120€ pour ceux qui aimeraient tenter l’expérience en couple. Il faut savoir que même si les maisons closes sont interdites dans la loi française, XDolls est complètement légal puisqu’il ne s’agit pas de proxénétisme. Non, c’est plus subtile. L’entrepreneur explique louer des « jouets » ni plus, ni moins. Le plus avec ce concept ? Pas de maladies sexuellement transmissibles. Les relations sexuelles entre humains et poupées en silicone ne sont pas une nouveauté mais on peut toujours se questionner sur les relations femmes/ hommes que ce genre de pratiques remettent en question. On ne peut pas non plus généraliser, surtout qu’il n’y a pas de données officielles concernant la vente de ces poupées. Cependant la Chine est un bon exemple de la démocratisation de ces poupées inhumaines.

Le pays aux 1,4 milliards d’habitants a une population masculine beaucoup plus importante que celle féminine, notamment à cause de la politique de l’enfant unique censée réguler la démographie mirobolante du pays. En 2016, pour 118 hommes il y avait 100 femmes en Chine. Du coup, certains hommes, pour combler leur solitude, ont décidé de s’offrir des poupées pour leur tenir compagnie. Dans le premier épisode de la saison 2 de Black Mirror, une femme qui a récemment perdu son mari a recours à une entreprise qui fabrique des robots à l’image de la personne décédée. Elle se procure donc un robot identique à son défunt mari. Au début, c’est juste pour sentir sa présence. Elle est enceinte, en deuil et n’a pas la force de faire face à ce décès. Puis, l’apparence du robot étant tellement réaliste, la jeune femme saute le pas. Et si ce futur n’était pas si lointain que ça ? Et si les robots devenaient de véritables partenaires ? La robotisation semble être la suite logique de l’avenir des poupées en silicone. Jean-Philippe Carry, fondateur de l’entreprise Doll Story explique qu’il veut « faire des poupées jolies qui ont un air apaisant, qui sont belles à regarder et qu’on peut présenter à sa famille et à ses amis »… Pour lui, « à partir du moment où il y a un lien qui se crée entre le client et sa poupée, ça devient tout une histoire. » Une histoire d’amour ?

 

 

« En 2050, des individus tomberont amoureux de robots androïdes »

 

David Levy, n’est pas un prophète, mais juste l’auteur du livre Love and sex with robots. D’après lui, en 2050 les humains tomberont amoureux des robots et il pense même que des mariages humain/robot seront célébrés. La série suédoise Real Humans de Lars Lundström nous montre une première ébauche de la vie quotidienne avec des robots qui ressemblent à s’y méprendre aux humains même si on peut encore faire la différence entre les deux. Doit-on s’inquiéter d’être remplacés par des machines ?

 

 

Jusqu’où le réalisme des robots sera-t-il poussé ? Pourront-ils tomber amoureux de nous ? Pour Rodolphe Gelin, directeur scientifique en robotique, « un robot qui tombe amoureux, d’un point de vue scientifique, ce n’est pas raisonnable ou alors on peut le programmer pour. » Mais où est donc le charme de la surprise de l’amour, de la spontanéité si tout est programmé ? Selon Michelle Mars, une sexologue australienne, s’il n’est pas évident que les robots tombent amoureux de nous, le contraire est certain. Elle temporise en expliquant que « c’est juste que ça ne sera pas la même chose qu’avec un humain. » Frédéric, interviewé par Radio Télévision Suisse explique avoir choisi de vivre avec deux poupées après sa dernière rupture. Il ne veut plus refaire confiance et n’a pas envie de plaire à nouveau alors les poupées étaient une bonne solution. Il ne se sent plus seul, ne dort plus seul et son quotidien n’a pas l’air si étrange que ça. Ses poupées ont même une garde-robe, de la lingerie et attention, des talons parce que Frédéric est fan des femmes en talons ! Le recours aux poupées et aux robots serait alors une façon de combler un manque et d’oublier la solitude. Enfin, on peut penser à Her, le film de Spike Jonze, où le personnage interprété par Joakin Phoenix s’attache à une voix artificielle en oubliant qu’il ne pourra jamais rencontrer cette « personne » qui n’existe pas. Et si trop d’artificiel et de virtuel tuait l’humain ? Et si on courrait à notre perte et qu’au lieu de progresser, on condamnait l’espace humaine ? Est-ce qu’un robot pourrait vraiment atteindre la complexité de l’Homme ? Seul l’avenir nous le dira. En attendant, pour répondre à la question initiale, sur la limite de l’amour, il semblerait qu’il n’y en ait pas…

 

 

Par Kahina BOUDJIDJ, 23 ans, 100% humaine

 

 

 

 

 

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