La magie électro-pop de Rocky

Notre chroniqueur musical, Esteban a eu le privilège de rencontrer Inès Kokou du groupe Rocky l'occasion de parler politique, spiritualité et musique évidemment !
18/04/2017

 

 

Rocky est un groupe d'électro-pop volcanique qui fait partie du Label GUM (Woodkid, The Shoes, Sage, Herman Dune) et leur album est co-produit par Guillaume Brière (The Shoes) et pour le mix on retrouve Eric Broucek (LCD Soundsystem, Massive Attack, Simian Mobile Disco …). Ils n’ont pas fini de nous surprendre, que ce soit par leur image soignée ou les sonorités éclectiques de leurs sons. Ils seront en concert à la gaité Lyrique le 3 mai prochain après avoir fait une date au 104 qui affichait complet ; leur nouveau clip pour le titre « Love Is A Soft Machine" est prévu pour fin avril.

 

 

Twenty : Peux-tu te présenter ainsi que ton groupe ?

 

Rocky (Inès) : Je m’appelle Inès Kokou, j’ai 26 ans, j’habite à Paris, j’ai grandi en banlieue parisienne à Asnières-sur-Seine. Le bac en poche, j’ai débarqué à Lille pour faire une classe préparatoire BL (lettres et sciences sociales). J’ai ensuite fait le Celsa (une grande école spécialisée dans l’Information et la Communication). Notre groupe s’est formé au  début de ma deuxième année de prépa, grâce à un ami d’ami, qui était sur Lille et qui m’a présenté les garçons de Rocky. Nous sommes donc quatre dans le groupe, voire quatre et demi : Laurent Paingault, Tom Devos, Olivier Bruggeman et en live Olivier Durteste, qui a un projet solo DDDXIE, nous accompagne. Sur scène Olivier Durteste est à la batterie et aux percussions, Tom Devos est au synthé et aussi aux percussions (c’est un peu notre « Monsieur Ableton »), Laurent Pingault s’occupe de la guitare, de la basse et du clavier, Olivier Bruggeman est essentiellement au clavier, ainsi qu’à la basse sur le morceau Big South. Et moi à la voix.

 

 

Twenty : Vu que tu as grandi en banlieue … Y-a-t-il eu un choc culturel avec les autres membres du groupe ?

 

Rocky (Inès) : Le choc je ne l’ai pas vécu avec les garçons, je l’ai vécu en arrivant en prépa à Lille. J’ai vécu en banlieue, j’habitais dans les quartiers nord de la ville, j’étais bonne élève, ce n’était pas loin d’être un coup de théâtre que je fasse une prépa ; mais je l’ai fait. Je me souviens de la rentrée en septembre, on était proche de la fête de l’Aïd el-Fitr. Et quand j’ai dit en classe que j’étais dégoûtée parce que cette année, vu qu’il n’y avait pas de musulmans dans ma prépa, je n’aurais pas mes gâteaux de l’Aïd, mes camarades m’ont demandé ce que c’était que l’Aïd… Là, je me suis dit que les deux années allaient être compliquées ! (rires) Je pense qu’ils n’avaient pas cette ouverture parce qu’ils n’étaient pas confrontés à la religion musulmane au quotidien dans leur socialisation à l’école. Le « choc » avec les garçons a été plus humain qu’autre chose. Parce-que nous ne nous connaissions pas, on nous a présenté, c’était comme un mariage arrangé. Et donc les premiers mois ont été drôles parce que l’on « se reniflait », nous apprenions à nous connaître. J’étais à l’internat à l’époque, tous les mercredis j’allais en répet’ dans leur cave à Wazemmes (un quartier de Lille), après mes khôlles, où l’atmosphère y était scolaire et étrange au départ. Nous n’osions pas trop, nous étions dans la retenue. Ensuite, je suis restée à Lille l’été où le groupe s’est formé pour travailler avec Tom dans un bar. Le premier soir j’ai fini complètement déchirée avec Tom et Olivier qui me tenaient les cheveux pendant que je vomissais … ce qui a instantanément créé des liens ! (rires) Après tout le monde s’est un peu détendu. Il n’y avait pas de fracture entre nous, puisque les garçons viennent d’un milieu aussi prolétaire que moi, sauf qu’ils n’ont pas grandi en HLM. Nous sommes tous fiers de nos origines.

 

 

Twenty : A quel niveau interviens-tu dans la création ?

 

Rocky (Inès) : J’interviens sur les mélodies, le chant et les textes. Nous travaillons un peu comme dans le hip-hop, les garçons font la prod', me l’envoient, et de là, je développe une mélodie. D’abord en yaourt et après je pose un texte. Il m’arrive de leur proposer des mélodies nues que j’enregistre sur mon iPhone mais c’est beaucoup plus dur. Les quelques fois où nous avons essayé de partir d’une mélodie pour ensuite faire une prod' n’ont pas été très probantes. Ce qui arrive aussi c’est que j’ai une mélodie dans la tête et je l’adapte sur une prod' qu’ils m’envoient.

 

 

Twenty : Vivez-vous exclusivement de la musique ?

 

Rocky (Inès) : Je travaille en parallèle à la Cité de la Mode et je pige pour Peclers Paris, un bureau de tendance. Je coure toujours à droite à gauche, je continue à jouer sur plusieurs tableaux pour le moment, jusqu’à ce que je puisse vivre de Rocky. Les garçons eux, sont intermittents du spectacle. Actuellement ce sont les concerts qui nous rapportent le plus, c’est l’essentiel de nos revenus liés à Rocky.

 

Twenty : Quel rôle Guillaume Brière (moitié du duo The Shoes) a-t-il joué dans la carrière du groupe ?

 

Rocky (Inès) : Guillaume c’est d’abord une belle rencontre qui est intervenue très tôt dans l’histoire de Rocky. Après avoir fait notre tout premier concert, notre manager (oui on avait déjà un manager) nous annonce que l’on va être en première partie de The Shoes et We Are Enfant Terrible dans six mois. Nous l’avons donc fait, et de notre point de vue ça a été catastrophique. Catastrophique parce-qu’on est toujours très critique au début. Mais il faut croire qu’il devait y avoir quelque chose de touchant ou de charmant dans notre prestation. Puisqu’il se trouve qu’en plus de Guillaume, il y avait Guilhem Simbille (programmateur du festival Elektricity à Reims à l’époque) dans la salle ; qui décide alors de nous booker. Nous avons ensuite revus Guillaume à Reims pendant le festival, au moment où The Shoes organisait un concours de remix sur le morceau Cover your eyes que nous aimions beaucoup. Nous avons donc fait un remix et ils l’ont adoré. Ils l’ont ensuite fait écouter à Pierre Le Ny qui était directeur artistique du Labelgum à l’époque qui l’a adoré aussi ; et voulait voir ce que cela pouvait donner en live. De fil en aiguille nous signons sur le même label que Guillaume, Labelgum (Green United Music). Au moment de la conception de notre premier EP, le groupe était quand même très jeune et nous étions moins sûr de nous qu’actuellement. Nous avions donc besoin d’un producteur. Nous avions déjà les maquettes, tout ce qu’il fallait. Mais nous avions besoin de quelqu’un pour sortir un produit fini. C’est donc Guillaume qui s’y est collé. Il a produit notre premier EP Rocky et il a ensuite co-produit l’album. Son rôle de producteur a été de donner de la couleur, d’accentuer des parti-pris, de donner du grain… Il a joué le rôle de producteur à l’anglo-saxonne, « réal » comme cela se dit dans la variété. Sur l’album il a fallu sélectionner des morceaux plus aboutis, et son recul et son expérience nous ont aidés.

 

 

 

Twenty : Comment vis-tu le fait d’avoir la vingtaine en 2017 ?

 

Rocky (Inès) : Je ne sais pas si c’est lié à ma personnalité ou au monde dans lequel j’évolue mais je n’ai pas ressenti de discrimination. Ce que l’on recherche au poste que j’occupe c’est la fraîcheur et la nouveauté que je peux apporter. Je travaille dans le monde de la mode, dans un bureau de tendance. C’est un game assez compliqué parce que, comme dans la musique, il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. Il y a plein de super belles marques, très jeunes, qui n’ont pas l’exposition qu’elles mériteraient. Je pense qu’Internet et le social media peuvent aider. Un de mes amis, qui a le même âge que moi, est d’ailleurs parvenu à lever 100 000 euros pour son projet. Il a bien-sûr rencontré des gens qui ne l’ont pas pris au sérieux, mais il est parvenu à atteindre son objectif. Je pense donc que si tu te défonces, que tu travailles énormément, tu peux réussir à convaincre les autres et t’en sortir. Mon amie qui fait des cactus (s/o AŸ Cactus) c’est pareil, au début elle a été mal regardée par rapport à son projet. Et pourtant, elle ouvre maintenant sa boutique et fait une collab avec Carhartt. Si ton univers et ton projet sont de qualité, les gens te feront confiance et ne prêteront pas attention à ton âge.

 

Twenty : Tu parles des réseaux, tu penses donc qu’ils peuvent aider les jeunes et notre société ?

 

Rocky (Inès) : Oui clairement ! La crédibilité du nombre, avec les followers et les likes, permet d’ouvrir des portes. C’est un bon élément sur un CV et cela peut être un bon levier afin de convaincre des gens plus âgés.

 

Twenty : Que penses-tu du projet Twenty ?

 

Rocky (Inès) : Je trouve ça hyper cool ! Cette espèce de dynamique horizontale pour la partie Network, où notre point commun est que nous sommes jeunes, que nous avons des idées et que nous avons faim. C’est un projet qui me parle même si je suis au-dessus de la limite d’âge (25 ans). C’est évident que le côté entraide, maillage de réseaux et de compétences me séduit, parce que c’est mon état d’esprit. Je ne suis pas dans Twenty mais je suis avec vous ! C’est effectivement important de donner la parole aux jeunes, parce-qu’on nous accuse tout le temps d’être débiles, de nous abrutir, de n’avoir rien à dire, de ne plus être engagés ou de ne plus avoir d’idéaux… En caricaturant on serait des coquilles vides fainéantes et pluggées à nos réseaux sociaux. C’est évidemment faux, nous avons des choses intéressantes et importantes à dire. Twenty c’est donc un beau pied de nez à tout ces clichés qui nous poursuivent. On peut observer la même forme de mépris qui conduit à une hiérarchie plaçant le journaliste print au-dessus de celui du web et du blogueur (beaucoup de blogueurs sont jeunes d’ailleurs), dans le journalisme. Je trouve que votre projet s’inscrit dans le mouvement voulant créer une nouvelle forme de média. C’est donc une hyper belle initiative qui fait du bien. Il faut inventer de nouveaux modèles.

 

 

Twenty : Que ferais-tu pour la jeunesse si tu étais très influente ?

 

Rocky (Inès) : J’oeuvrerais pour la jeunesse africaine. C’est vrai que cela peut paraître communautaire de ma part de penser d’abord à l’Afrique mais j’ai l’impression qu’il y a là-bas une plus grande urgence et de plus grands besoins. Des choses très bien existent déjà, j’essayerais donc de soutenir toutes les initiatives en lien avec l’éducation. L’éducation c’est la base. Je pense à mon pays le Togo, mais il y a aussi le Sénégal, le Cameroun, c’est partout pareil. Il y a énormément de choses à faire.

 

 

Twenty : Ton regard sur les élections à venir ?

 

Rocky (Inès) : C’est extrêmement compliqué … Personnellement j’ai le coeur à gauche. Mais malgré tout, aujourd’hui, je ne suis pas convaincue par la proposition socialiste. Je ne sais toujours pas pour qui voter. Mon coeur me dirait de voter blanc pour garder mon intégrité, parce que je ne me reconnaît pas dans les propositions des candidats. Mais le vote blanc ne sert à rien. Je ne sais pas s’il nous faut une VIe République, je pense qu’il est aujourd’hui nécessaire de renouveler la société avec plus de sincérité. J’ai l’impression que les politiques sont tous identiques, ils ne pensent qu’à leurs propres intérêts et manquent de sincérité. Cela me fait mal au coeur d’être autant désabusée,  parce que l’on a un beau pays, et l’on mérite mieux que ces candidats là.

 

 

Twenty : On retrouve les thèmes de l’évasion, de l’eau, de la spiritualité, du changement dans les textes, pourquoi ? C’est toi qui les écrit ?

 

Rocky (Inès) : J’écris et je me fais aider. Je travaille avec Dany Héricourt qui me relit. Elle a toujours de très bonnes idées et on finit par co-signer les textes. Mais j’en écris la majeure partie. Je n’aime pas particulièrement l’eau en elle-même, mais j’aime ce qu’elle évoque. Il est très facile de toucher l’esprit des gens en parlant d’eau. Cela tient un peu de l’hypotypose, il y a une image mentale que je trouve assez immédiate. Du coup c’est vrai que j’aime bien l’utiliser. La rivière dans Apologize c’est l’alcool, donc il est parfois question de l’eau sous forme de métaphore aussi. L’évasion est présente dans Big South. Quand j’ai écrit cette chanson, j’avais en tête un tableau d’Edward Hopper, j’aime beaucoup Hopper car je trouve qu’il y a toujours une espèce de tension qui se dégage de ses compositions. L’oeuvre en question est Morning Sun, celui où l’on peut voir une fille qui est sur son lit et qui regarde par la fenêtre, elle pense forcément à partir… l’inspiration m’est venue de cela, presque par hasard. Edzinefa Nawo, le morceau en mina (un dialecte togolais), où je parle de ma mère qui prie pour sa petite fille, est empreint de spiritualité. Ma mère est très très pieuse mais je ne suis pas très spirituelle pour autant. Le changement, je pense, doit me travailler inconsciemment, j’ai toujours envie que ça bouge. Je me dis qu’écrire une chanson c’est raconter une histoire, que ce soit la sienne ou celle de quelqu’un d’autre. Cette histoire va devenir celle des gens, et l’idée est de les arracher à leur monotonie. On crée pour s’évader.

 

 

Twenty : On peut voir un côté urbain assez prononcé dans le clip de Big South ou dans la prod de Chase the Cool, ce sont tes influences ?

 

Rocky (Inès) : Je ne peux pas dire que j’ai fait découvrir le hip-hop aux garçons. Nous écoutons tous beaucoup de choses différentes, ce qui s’entend dans l’album. Ce qui a donné un album qui part un peu dans tous les sens mais qui est hyper ambitieux. Néanmoins, si l’on doit mettre des étiquettes sur la tête de chacun des membres du groupe, il y aura hip-hop/Rnb au-dessus de la mienne. Je pense qu’au niveau du chant dans Chase the Cool il y avait déjà un côté un peu urbain, scandé. Et en l’entendant, les garçons ont adapté la prod'. Pour Big South, le côté urbain se voit plus au niveau de l’image. Le clip fait très 90’s, il y a beaucoup de danse, avec des danseurs sud-africains. C’est davantage ma touche qui y est présente effectivement. Quand c’est un peu urbain, mode cela vient souvent de moi. Ce qui nous intéresse c’est de mélanger les genres, créer des contrastes. Et avoir cette esthétique là avec un baggy et un gospel à la fin du morceau l’illustre parfaitement.

 

Twenty : Qu’est-ce que tu écoutes en ce moment ?

 

Rocky (Inès) : Je suis souvent en retard, je n’écoute pas les projets dès qu’ils sortent. J’ai écouté du Kendrick Lamar il n’y a pas longtemps. J’écoute beaucoup de musiques nigérianes actuellement. Je suis dans mon petit délire musique africaine, et même zouk. Je trouve que ce que font les nigérians est très intéressant. Ils restent dans une rythmique traditionnelle mais leurs prods se rapprochent de ce qui se fait actuellement aux Etats-Unis. On dirait du Drake, du Chris Brown. C’est du hip-hop actuel qui allie les couleurs de là-bas. Ils sont beaucoup et très productifs. C’est très riche et je n’ai pas fini de découvrir tout ce qu’ils font. On peut y trouver de belles perles, des morceaux dotés d’une âme.

 

Propos recueillis par Esteban De Azevedo, 19 ans, étudiant en L.E.A.

Crédit photo : MM’photography

 

 

Pour réserver à la Gaité Lyrique le 3 mai prochain

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