Laureen Ortiz : « Dans le porno, une fille ne dure pas plus de six mois »

Bienvenu à San Fernando Valley a.k.a Porn Valley, la capitale mondiale du X. Une industrie ubérisée mais tentaculaire, où l’on change d’actrice comme de string, dans laquelle Laureen Ortiz nous plonge pour immersion très (por)No future.
15/05/2018

 

 

Laureen Ortiz, s’est lancée dans le journalisme en 2007 pour Libération. Titulaire d’un diplôme en sciences économiques, elle travaille d’abord au service économique du journal puis demande à être envoyée à l’étranger. C’est à Los Angeles qu’elle atterrira. D’un côté, il y a les élections présidentielles de 2008 et de l’autre, la crise des subprimes dont l’épicentre se trouve en Californie. De fil en aiguille, elle est recrutée, en 2012, par l’AFP à Washington, puis s’en va couvrir les marchés financiers à New York. Sauf que, comme elle explique, on en fait vite le tour et c’est pourquoi elle décide de passer le concours de la FEMIS, l’Ecole nationale supérieure des métiers de l’image et du son.

 

A l’époque, une filière de création de série télé vient juste de voir le jour. Après une rencontre avec les scénaristes de la série The Wire, elle prend conscience qu’on peut également faire du journalisme à travers les séries. Bingo ! Elle réussit le concours et est recrutée par ces mêmes scénaristes mais cette fois-ci pour une série qui s’appelle The Deuce et qui traite des débuts du… porno. Ça tombe bien puisque Laureen a déjà réalisé plusieurs reportages sur cette industrie. Par un concours de circonstance, elle ne peut malheureusement que lire les scénarios et assister au tournage mais ce n’est que partie remise. Son enquête sur le monde du porno ne sera pas vaine puisque c’est de là qu’est né son tout premier livre : Porn Valley. Elle y raconte les bas-fonds de Los Angeles, habituellement connue pour son glamour hollywoodien. Au fil de ses rencontres, on découvre une version sombre de l’Amérique contemporaine. On est plongé dans la capitale mondiale du porno :  San Fernando Valley. Laureen fait la rencontre de plusieurs actrices porno dont Phyllisha qui a quitté le navire. On entre alors en immersion dans une Amérique où l’industrie du X est « devenue folle furieuse »…

 

 

I- Le Porno, une industrie comme les autres. 

 

Money Calls

« L’agent le plus reconnu de cette industrie m’a dit clairement que le porno est un business comme un autre où on exploite les gens comme dans tous les secteurs. Il m’a même expliqué qu’on peut y gagner plus d’argent si on se démerde bien et qu’on a de la chance. Et puis surtout, il faut faire du hardcore parce que c’est ce qui rapporte le plus. C’est vraiment un business comme un autre au sens économique du terme et ils le revendiquent. Après, ce qui est paradoxal c’est qu’ils n’acceptent pas que dans ce business « comme un autre » il y ait des lois à respecter, comme le port du préservatif. En général, l’argument qu’ils ressortent c’est « ça fait mal avec les capotes », ce qui est absurde. J’aurais tendance à penser que c’est plutôt la « triple pénétration » qui fait mal.  Il y a quinze ans, ils mettaient des capotes. C’était l’ère Clinton, l’époque était moins sauvage, les inégalités étaient moins fortes, il y avait des tentatives de régulations. Aujourd’hui, c’est un grand retour en arrière. On est repassé à la loi du plus fort. La capote est obligatoire depuis 2012 dans le comté de LA. Ils ont essayé de rendre la chose obligatoire au niveau de l’Etat, par référendum, et c’est ce qui m’intéresse dans le livre. Ils ne respectent pas la loi. Il y a une société, Wicked Pictures, qui a décrété en 2004 qu’ils mettraient des capotes, mais ils sont une exception. Je ne veux pas les idéaliser, mais eux agissent dans la légalité, ils demandent encore des permis, font des films avec des scénarios, etc. En tous cas, si le porno est reconnu comme légal alors il doit y avoir un statut garantissant des droits aux acteurs, ce qui n’est pas du tout le cas pour l’instant. Sur le tournage, on leur fait signer un contrat, ensuite, on leur envoie un chèque et basta. Il va falloir faire un choix parce que là on est dans un entre-deux donc soit on l’interdit, ce qui parait quand même compliqué, soit c’est légal et on régule et il faut comme dans toute industrie avoir des inspecteurs qui contrôlent que tout est respecté."

 

 

Après le fast-food, le fast-sex ?

« Le porno a connu une évolution type McDo, c’est devenu l’industrie du fast-sex. On arrive, on prend la fille, on lui fait faire des trucs et au bout de trois heures c’est dans la boîte. On les utilise comme ça, entre deux à six mois, et puis on recommence avec d’autres filles. Ces filles sont des produits comme des iPhones, comme une collection de vêtements chez H&M. Pourtant certaines sont dans l’optique de « durer » et disent qu’elles vont faire ça encore cinq ans histoire de mettre assez d’argent de côté, mais ce n’est pas supportable autant de temps. Plus tu le fais longtemps, plus tu te grilles puisque les images sur Internet restent. Donc l’obsolescence programmée des filles oui, mais il faut aussi penser à l’éternité des images… »

 

 

Cam Girl : une échappatoire aux dérives de l’Industrie ?

« Sandy, dans le livre, est devenue cam girl. C’est sûr que physiquement c’est beaucoup plus doux, mais ça rapporte moins, surtout quand on a goûté aux tarifs du porno. En tous cas, c’est un vrai business. D’un côté il y a les indépendantes, et de l’autre, pas mal de réseaux qui se chargent de fournir les bâtiments, décorés comme des fausses chambres à coucher, où sont parquées les filles, qui gagnent 30 à 40% de ce qu’elles génèrent. Le fait que cela se développe en Roumanie, là où se trouve le réseau de prostitution Européen le plus organisé, est aussi un indice de ce que sont les cam girls. C’est avant tout un secteur en plein boom qui peut drainer des filles vers le porno. Elles peuvent commencer comme ça et tomber sur un type qui va leur proposer de faire des films. En Californie, les agents, les producteurs repèrent les filles et les attirent à l’Industrie ».

 

 

II- La Porn Valley, miroir inversé du glamour hollywoodien

 

« D’un côté, il y a le glamour, des stars qui sont payées 15 millions pour faire un film, qui sont au Panthéon de la gloire et qui ont droit au tapis rouge. Un star system qui tranche avec la Porn Valley. Quand les salaires ne font qu’augmenter à Hollywood, ceux de la Porn Valley n’ont de cesse de baisser et en tout cas il y a une grosse perte d’argent à cause du vol et du piratage des vidéos. En plus, on ne fait quasiment plus de film dans le porno, on fait plutôt des vidéos. Après c’est vrai qu’à Hollywood aussi il y a eu ce switch vers les séries mais ça reste de la série donc c’est hyper scénarisé, alors que le porno ne l’est plus. Une star hollywoodienne peut espérer durer bien plus longtemps alors qu'il n’y a pas de Meryl Streep ou de Jennifer Lawrence du porno. Avant il y avait des « contract girls », qui étaient un peu calquées sur le modèle Hollywoodien. Elles étaient en contrat avec certains studios de production de porno, ce qui leur assurait d’avoir du travail. Il y en a qui ont fait dix ans dans le porno grâce à ces contrats. Mais il faut avouer qu’il y a un fossé qui s’est creusé et qui a créé des statuts sociaux vraiment différents. C’est comme si d’un côté il y avait le prolétariat dans le porno et de l’autre coté les stars d’Hollywood qui deviennent richissimes. On peut parler d’une exacerbation des inégalités à l’image de l’Amérique. Il y en a qui deviennent toujours plus riches d’un côté, voire méga riches et de l’autre les pauvres n’ont jamais été aussi pauvres ».

 

 

III - Binger la détresse des actrices

 

Invisible people

« Personne ne les voit, elles sont invisibles et visiblement ça arrange certaines personnes de penser que le porno c’est super et glamour. Je pense qu’on est dans le déni et puis il n’y a pas de structure pour les aider. Je me suis d’ailleurs demandé ce que j’allais faire à la fin de l’écriture de mon livre. J’ai pensé : comment les aider ? Fallait-il, par exemple, que je les soutienne pour leur reconversion, leur changement de vie ? En tout cas, il faudrait que quelqu’un le fasse, il faudrait une association d’aide à la sortie de cette industrie où elles sortent de plus en plus jeunes. On s’attache à elles, on a envie de les aider et on se demande pourquoi tout le monde est aveugle face à leur sort et j’ai envie de dire que c’est un peu comme la violence au Mexique où des gens meurent par dizaine de milliers à cause de la drogue et de ceux qui continuent de la consommer. Le porno, c’est pareil. Tant qu’il y aura des consommateurs, cette industrie continuera d’exister et de faire du mal.

 

 

There will be blood

« Les agents des jeunes femmes du porno leur conseillent quand même de ne pas trop rentrer en sang du « boulot » et d’attendre avant de bosser de nouveau quand elles font des scènes trop violentes. Il y a des femmes qui quand elles ressortent de cette industrie ne veulent plus jamais y remettre les pieds tellement la violence a été traumatisante ».

 

 

IV - Une Industrie à l’image des Etats-Unis

 

Destins brisés

« Le personnage principal que je suis dans mon livre a commencé très jeune. Elle est partie de chez elle à 12 ans. Nombreuses sont les filles qui essaient de copier le fameux rêve américain avec en haut de la pyramide le fait de gagner de l’argent. D’ailleurs, une des questions existentielles aux Etats-Unis est « Comment devenir riche ? » L’argent est considéré comme un signe ultime de réussite, c’est un peu l’esprit protestant de cette société qui fait ça. Le porno, pour beaucoup de filles issues de milieux défavorisés, c’est une manière d’atteindre la réussite sociale, sauf que l’on se grille aux yeux de la société. Travailler dans le porno c’est aussi une manière de devenir une star. On se dit que ça vaut peut-être le coup de souffrir pour arriver à ses fins ».

 

La banalité de la douleur

« Beaucoup de  personnes qui se lancent dans le porno ont souffert dans leur vie, du coup, elles ont un seuil de tolérance bien plus élevé que la moyenne. D’autres ont été éduqués à la baguette religieuse, en mode « fais pas ci, fais pas ça » et du coup, ils se disent qu’il ne peut pas y avoir pire que ce qu’ils ont déjà vécu. Et puis ils tombent sur des gens qui sont des habiles manipulateurs et il y a toujours un moment, une rencontre qui fait qu’on rentre dans le porno ».

 

 

Racisme et inégalités sociales exacerbés dans le porno

« Dans cette société, si tu n’as pas fait d’études, c’est compliqué de gagner de l’argent et si tu n’es pas un homme blanc, c’est encore plus difficile. On le voit avec la condition des Noirs en Amérique. Il y a des gens comme ça qui n’ont quasiment aucune chance de percer le plafond de verre. Par rapport au racisme, le fait qu’il n’y ait pas de jeunes filles noires dans le porno montre clairement que c’est le miroir de la société américaine. Et même les hommes noirs qui y sont présents sont là justement parce qu’ils sont noirs et pour cultiver les préjugés racistes qui circulent sur eux. On est vraiment dans le cliché de la femme soumise mais ça a limite le mérite d’être honnête dans le sens où on sait déjà à quoi s’attendre dans cette industrie qui en dit beaucoup sur la société américaine et sur ses maux ».

 

Stormy Daniels et Trump : make porno great again ?

« Si on prends l’exemple des révélations de la porn star Stormy Daniels, qui affirme avoir eu des relations sexuelles avec Trump, cette situation révèle beaucoup sur la confrontation entre les riches et les pauvres. On a d’un côté cette pornstar qui a grandi dans le Sud des USA, sans argent, avec des parents séparés et qui a vécu une vie à la dure. Et de l’autre, on a Trump qui est le fils d’un milliardaire et qui n’a jamais connu autre chose que le richesse. Cette rencontre est révélatrice parce que Trump s’est servi d’elle en lui faisant croire qu’il allait la rendre célèbre en lui donnant une place dans son émission « The Apprentice. » De nombreux mecs qui travaillent dans l’industrie du porno font croire à ses filles, pour les amadouer, qu’ils vont faire d’elles des stars alors que ça ne sera jamais le cas ».

 

History of violence

« Aux US, les consommateurs sont friands de porno hardcore. Je pense que c’est dû à leur rapport à la religion, au sport et aux performances extrêmes, un besoin constant de « dépasser ses limites », mais dans l’humiliation des femmes. C’est une société jeune qui a la violence de sa jeunesse. Tout ça pour dire qu’il faut être conscient de ce que l’on regarde ».

 

 

V- Un mimétisme alarmant

 

 « Le problème du porno, c’est que c’est un produit de consommation de masse. Un produit totalement gratuit qui crée de l'addiction, accessible n'importe où et n'importe quand. Quand on est jeune, on n’est pas fini, le porno rentre et reste dans les imaginaires. Je pense notamment à toutes ces filles qui s’épilent intégralement, se font refaire les lèvres, ou font des blanchiments anaux pour ressembler aux actrices. C’est une torture. Je n’ai pas non plus l’impression que les parents dissuadent ou en parlent à leurs enfants. 95% du porno mondial, c’est un peu barbare ».

 

 

VI- Quand la réalité dépasse la fiction

 

LA noir

« Ce que je raconte, moi, c’est le réel, et il est profondément fou et noir. En règle générale, dans le livre, j’ai plutôt réduit les curseurs, j’ai atténué. Il n’y a que pour la fin que j’ai tout restitué en une série macabre de décès, à la chaîne. Je n’ai pas mis les détails, simplement les noms et les faits. Si mon livre avait été une fiction, je n’aurais pas osé l’imaginer. Quand les gens commencent à mourir, on voit bien que le modèle s’essouffle. Ces filles ont conscience d’être des guerrières, ce qui en fait d’emblée des personnages assez romanesques. C’est pour cela que j’ai voulu écrire de cette manière, plus personnelle ».

 

Une enquête vécue comme un thriller ?

« La disparition de Phyllisha Anne est en quelque sorte le fil conducteur de l’ouvrage et de l’enquête, mais la base du métier de journaliste, c’est qu’en général, on ne sait pas l’histoire que l’on va raconter. Je me suis adaptée à ce que je voyais, aux disparus. Tout aurait pu prendre une autre tournure, par exemple, si une des filles était morte pendant mon enquête, ou s’il y avait eu d’autres aventures et mésaventures. D’ailleurs, je me suis attachée à raconter les deux. Il y a des moments graves, d’autres plus légers. On comprends d’autant mieux le message que le texte est agréable à lire. Tout n’est pas hyper noir. Le décalage correspond aussi au décalage absurde qu’il y a entre eux et moi. Ce qui est absurde, c’est aussi la banalisation du métier. Le type, derrière la caméra, n’a aucun plaisir à être là. Ce n’est pas comme ce que l’on voit. Dès que la caméra s’éteint, tout le monde se fait chier, tout le monde baille. Les fêtes se raréfient, il n’y a plus de solidarité, plus de collectif. Chacun rentre chez soi après et c’est fini ».

 

 

Une machine impossible à freiner ?

« La puissance des gens aux manettes, l’absence de réflexion sur le sujet au niveau social, le désintérêt des autorités et de la société, l’irresponsabilité des consommateurs… tout cela fait que oui, le porno a encore de beaux jours devant lui. Personne n’est là pour le freiner. Et puis, quel discours va l’emporter ? Celui qui consiste à dire que tout va bien, que c’est un art ? Est-ce qu’on va avoir une remise en question, une considération pour la condition des plus faibles ? Il est quand même assez urgent que la police fasse son boulot et s’attaque à ceux qui tiennent les ficelles de cette industrie. D’après une source, il y a une enquête, en ce moment, mais ça peut durer dix ans ».

 

Propos recueillis par Kahina Boudjidj, 23 ans et Carmen Bramly, 23 ans

 

Laureen Ortiz. Porn Valley. Editions Premier Parallèle.

http://www.premierparallele.fr/livre/porn-valley

 

Images tirées du documentaire Hot Girl wanted, disponible sur Netflix.

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