Le sexe, c'était mieux avant ?

A l'occasion de la publication de « Liberté, Egalité, Sexualité », rétrospectives des révolutions sexuelles hexagonales, Carmen Bramly tente de comprendre l'érosion du désir dont serait frappée sa génération.
02/11/2016

« Liberté, Egalité, Sexualité, Révolutions sexuelles en France de 1954 à 1986 ». Le titre du bouquin, signé Marc Lemonier et publié aux éditions La Musardine, semble me narguer. Il m’énerve aussi. J’ai passé la moitié de mon samedi soir à zoner sur Tinder, et je passerai la seconde à rédiger cet article. Rien que la couverture du livre, psychédélique et acidulée, agrémentée de photos rétros d'Emmanuelle, Sylvie et Johnny, de hippies débraillées et de militantes féministes, me plonge dans un passé au combien fantasmé. Ce livre retrace, au travers de multiples anecdotes, les années dites de la « parenthèse enchantée », celles de la révolution sexuelle. On y découvre les combats menés pour obtenir l’égalité sexuelle entre hommes et femmes, l’accès à l’avortement et à la contraception, la reconnaissance des homosexuels, le libre accès aux œuvres érotiques et pornographiques et la libération du corps. Tout un programme, (synonymes de possibles érotiques illimités et de continents charnels inexplorés) autrement plus bandant que les perspectives proposées par mon temps.

 

"Sans frustration, le désir s'amenuise, puis se perd."

 

Car à sa lecture, un premier constat s’impose : la sexualité, ça avait quand même l’air plus excitant avant. Aujourd’hui, entre hyperconsommation, banalisation, pop culture, argument marketing et atavisme moral déguisé en safe space, l’imaginaire sexuel des jeunes français semble s’être terni, voire même réduit, et ce n’est pas la multiplication des catégories Youporn qui me contredira. Comme si nous avions été taxés, à notre insu, d’un élément essentiel – l'innocence du désir ? - afin de pouvoir encaisser l’héritage de ces années d’amour, d’insouciance et de lutte, où baiser avait encore un sens et n’était pas anodin

 

Pour tenter de cerner les contours de ce qui a première vue ressemble à une lente débandade camouflée par une porno culture omniprésente, partons d’une équation élémentaire. La frustration engendre le désir. Sans frustration, le désir s’amenuise puis se perd. Tchao Eros et bisous Thanatos. La frustration émanait d’abord de la société, pudibonde et castratrice. En 1954, par exemple, Histoire d’O a été refusé par le comité de lecture des éditions Gallimard, pour éviter le scandale. Le roman osait dire le désir, pour la première fois. Anne Cécile Desclos, l’auteur, s’inspirait des fantasmes qu’elle avait étant enfant. En 1957, Pauvert a été condamné pour avoir publié les œuvres du Marquis de Sade. On comprend les envies de révolte qui devaient tarauder une bonne partie de la jeunesse.

 

Les tabous renforçaient le désir. Faire l’amour était une chose grave, un peu risquée, en tous cas bien moins vaporeuse qu’aujourd’hui. Il reste tout de même le SIDA, cet ennemi dont on se dit tous qu’il ne nous concerne pas, qu’on dépiste tout de même une fois par an, par acquis de conscience. On oublie peut-être qu’à la fin des années 80, personne ne prenait la chose à la légère, entre soupçons, paranoïa généralisée et soupape morbide du plaisir. Nos parents, traumatisés par son arrivée, auraient-ils pu prédire que des jeunes s'amuseraient à jouer à la roulette russe dans des partouzes contaminées, comme un affront nihiliste au passé ? (réponse : non)

 

"Pour nous, la dissidence ne passe plus par le sexe."

 

 

Autre problème : plus rien ne nous choque véritablement. Si la chanson de Gainsbourg, Je T’aime Moi, Non Plus, était considérée comme licencieuse en 1969, plus personne ne s’en offusquerait à l’heure de PNL, où de jolies phrases comme “elle t’a brisé le coeur fallait briser sa chatte” passent sur les ondes. Nos scandales sexuels à nous, s'enchaînent, défilent et lassent. Leur empreinte, sous forme de gros titres hypocrito-pute à clic, nous laisse dans la bouche un goût dégueulasse. De Clinton à DSK, le jouisseur soixante-huitard est décrié sur la place publique, on fait son procès, celui de la liberté de nos aînés, aux moeurs jugées insupportablement dissolues.

 

 D’après Wilhelm Reich, « si l’instinct sexuel n’est pas satisfait, la pulsion destructrice augmente », entraînant une révolution. C’est là l’élément essentiel de ces années-là. Le sexe était une arme de revendications. Il y avait tout à faire. Et surtout, le sexe était intégré à une logique de lutte. Les jeunes évoquaient le « droit au plaisir ». Ils se battaient pour quelque chose, avec leur bite et leur couteau. Une sexualité débridée était encore une forme de dissidence. Pour nous, la dissidence ne passe plus par le sexe. Hackeurs et Zadistes n’ont pas la réputation d’être des chauds lapins.

 

Aujourd’hui, les revendications touchant à la sexualité sont avant tout identitaires. On va imposer une identité, à travers un « je » vindicatif, imposer une particularité, à base de mots compliqués élaborés par des sociologues en mal de thèse. Cette identité devient elle-même revendication, et ces revendications concernent une certaine reconnaissance, passant souvent par les réseaux sociaux. C’était quand même plus sympa les happenings, où l’on s’enfonçait des poireaux dans le fondement pour exprimer son désir de révolte. D’ailleurs attardons-nous un peu sur la manière dont l’art contemporain (aussi appelé contempourien - comptant pour rien - par les rageux de tous bords), a instrumentalisé la sexualité, sous couvert d’avant-garde, dans une optique transgressive. Je pense ici à cette charmante jeune fille qui s’est introduit un oeuf dans le vagin, afin de le pondre, lors d’une performance surmédiatisée. Chère mademoiselle, sachez que vous ne m’émouvez point. Votre lutte a déjà été menée, cinquante ans plus tôt. Bisous le post-modernisme. Assez de ce patchwork indigeste de combats sans enjeux, d’excentricité et de vacuité rébarbative.

 

"A treize ans, même pucelle, une fille sait déjà plus ou moins comment faire une fellation."

 

Il nous manque également une idéologie sexuelle. Vers la fin des années 60, les situationnistes distribuaient des tracts évoquant une exaltation de l’amour et les bienfaits presque métaphysiques de la sexualité. Jouir sans entrave faisait partie de leur philosophie, d’un art de vivre et d’un combat idéologique. En 2016, nous n’avons plus de penseurs du sexe, avec une assise véritable. Prenez Foucault par exemple, qui expérimentait diverses drogues dans les backrooms de Castro, le quartier gay de San Francisco, tout en publiant des ouvrages compliqués sur la sexualité. Qui, de nos jours, aurait une telle aura ? Ainsi, nous avons besoin d’intellectuels, de modèles, intégrant la sexualité à un discours, donnant un sens, une finalité, à notre sexualité. Aujourd’hui, qui sont les héros du sexe ? Hier, les pornstars, de Rocco à Clara Morgane, aujourd’hui les cam-girls, que l’on présente dans les grands médias comme les nouvelles figures charnelles de l'empowerment féminin (même si la réalité est évidemment un brin plus compliquée). Mais ces héros sont de triste augure, et si nous valorisons des figures censément libres, elles se soumettent toujours au masculin ou au marchand.

 

Les jeunes sont plus au courant aussi, plus informés, peut-être trop même. Leur éducation sexuelle ne dépend plus de leurs parents et de leurs professeurs. A treize ans, même pucelle, une fille sait déjà plus ou moins comment faire une fellation, mettre une capote, a déjà vu un porno et fait peut-être même des rêves SM. Un magazine comme Mademoiselle Age tendre serait caduc, désuet. Nous avons perdu l’aspect jouissif de la transgression. Avec l’érotisation progressive de la société française, la liberté sexuelle devient une contrainte, une injonction sociale. « Baisez, prenez votre pied, et n’oubliez pas de consommer ». Avec les plans cul, les plans cul régulier ou les sex friends, l’amour et le sexe peuvent être dissociés. Autrefois, on faisait l’amour. Aujourd’hui, on baise. C’est comme si la précarité sociale s’était changée en précarité sentimentale, et sexuelle.

 

Mon propos, ici, n’est pas de dire que tout était mieux avant, ce qui serait faux, mais plutôt de chercher à comprendre la relative apathie qui touche une partie de ma génération, en matière de sexualité. D’après une étude publiée dans The archive of sexual Behaviour, nous serions les premiers, depuis la révolution sexuelle, à moins faire l’amour que nos parents. Ainsi, nous aurions perdu quelque chose en route, comme si l’évolution de la sexualité était soumise aux deux principes de thermodynamique. Notre sexualité et ses représentations seraient donc menacées d’entropie. Pour faire simple, il semblerait que l’acquisition d’un maximum de liberté nous ait rendu blasé, et que, sous couvert de respect et d’altruisme, l’ordre moral fasse son grand come-back.

 

"Nous pouvons également évoquer ici notre pathologie de l'homogamie."

 

 

La mère d’une amie m’a fait remarquer un jour une chose très juste, en parlant de sa fille. Elle m’expliquait qu’au même âge, elle cumulait les aventures, et qu’elle ne comprenait pas pourquoi ce n’était pas le cas pour sa progéniture, pourquoi tout semblait plus compliqué pour nous. Sans doute les rapports se sont-ils durcis, entre filles et garçons. La séduction est plus heurtée, plus agressive. On s’ignore pour créer un besoin, on se fuit au lieu de se chercher, le tout alimenté par une paralysie du rejet, la confrontation des égos. Nous pouvons également évoquer ici une pathologie de l’homogamie, comme si nous ne pouvions aimer que notre image, à travers l’autre, à travers une projection de cette image sur l’autre, le tout aboutissant à un retour souterrain de l’union de raison. Car choisir, c’est renoncer. Tout le monde déteste faire un choix, et quand les choix se multiplient, l’esprit est aux abois. C’est pour cette raison qu’en prenant plusieurs plans culs, j’ai l’impression qu’ils forment un tout, un seul homme, fait de bribes identitaires piochées chez chacun d’eux. Renoncer à l’un d’eux ne ferait qu’alimenter ma FOMO (fear of missing out) sexuelle. Mais n’est-ce pas la négation de ce qu’ils sont, tous ? N’est-ce pas là une tactique confortable, pour ne pas avoir à leur faire face, apprendre à les connaître ? C’est comme si j’avais peur de n’être que la fille d’un seul homme, que je préférais être la fille de tous les hommes, donc de personne. Et quand le nombre devient insupportable, on se replie, seul sous ses draps, en chien de fusil, pour un 69 morphique.

 

L’ouvrage se conclut de la sorte : « toutes les libertés ont été conquises. Il ne reste plus qu’à les défendre ». J’ajouterais à cela qu’il faut accepter que nous ne connaîtrons jamais ce qu’ont vécu nos grands-parents, et que ce n’est pas si dramatique vu ce qui nous attend avec l'extension de la logique du coït contractuel portée par la loi dite du « Yes mean Yes » qui contraint les amants à obtenir l'un de l'autre une validation orale à chaque étape de leur relation. Résultat, les femmes aux Etats-Unis voient de plus en plus les hommes comme des prédateurs potentiels ; les hommes voient en chaque femme une menace de procès. Comme l'analysait Cristina Nehring à l'occasion de la publication de son ouvrage L'amour à l'américaine (Ed Premier Parallèle) « Comme une récente étude de Harvard le montre, la définition du viol et de l’« inconduite sexuelle » (« sexual misconduct ») sont presque toujours utilisées ensemble, comme si elles étaient synonymes. Cela inclut le fait « d’être sollicitée à plusieurs reprises pour un rendez-vous », d’avoir un « contact sexuel » quand « on a bu de l’alcool », ou, comme un règlement récent de l’université du Michigan le spécifie, « envoyer plus de textos que le destinataire ne le souhaiterait ». Moralité : si ce genre de sexe ne va pas forcément nous faire à nouveau bander, au moins il redevient un peu risqué...

 

Par Carmen Bramly, 21 ans, romancière mais aussi entrepreneuse

Octobre 2016

 

« Liberté, Egalité, Sexualité, Révolutions sexuelles en France de 1954 à 1986 ». Marc Lemonier. Editions La Musardine.

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