Pierre Lapointe : From Montréal with Love

Chanteur à succès québécois et coach dans le The Voice local, La Voix, Pierre Lapointe (à ne pas confondre avec Bobby) s’est livré pour Twenty. Rencontre avec un autodidacte au grand coeur, un véritable artisan de la musique.
12/10/2017

 

 

Twenty : Tu peux te présenter ?  

Pierre Lapointe : Je suis un chanteur québécois. J’ai 36 ans et j’habite à Montréal. J’ai commencé ce métier un peu par surprise. J’étais dans le milieu des arts visuels, je faisais du théâtre, et la chanson est venue à moi un peu par hasard. J’ai commencé ma carrière très jeune, vers 15 ans. S’il fallait définir mon style, je dirais que je suis entre une culture très pop, et une culture d’avant-garde, très pointue. Je fais de la chanson en français et je me réclame d’une tradition quelque peu dépassée, celle des chansonniers et des auteurs de chansons des années 60 et 70. Je tente, en allant puiser dans cette grande tradition, de rajeunir le discours et de l’emmener vers un emballage et une approche très contemporaine.  

 

"C’était le début de tout, une période très angoissante"

 

Twenty : C'était comment tes 20 ans ?  

P L : Je venais d’être mis à la porte de mon école de théâtre et j’étais obsédé par la chanson. Dans ma tête, j’allai finir l’école vers 23 ans et devenir comédien pour me produire sur scène puis passer à la télé… Finalement, à 19 ans, après m’avoir entendu chanter, mes professeurs m’ont dit que je ferai mieux de m'orienter vers la chanson. A 20 ans, en 2001, j’ai gagné le Festival international de la chanson de Granby. C’est le concours le plus important au Québec. Des artistes comme Isabelle Boulay ou Jean Leloup ont d'ailleurs été repréré comme ça. A partir de ce moment-là, j’ai été considéré comme un artiste et j’ai commencé à me dire que la chanson allait devenir mon métier. Puis, j’ai commencé à faire des spectacles, à rouler ma bosse. Je débarquais à peine dans l’industrie de la musique. Ce festival est d'ailleurs une carte de visite qui me sert encore aujourd’hui. C’était le début de tout, une période très angoissante, faite de troubles obsessionnels.  

 

Twenty : Des troubles obsessionnels ? 

P L : Je ne faisais qu’écrire des chansons, je restais assis et je jouais du piano durant des heures. J’étais obsédé. Je montais des spectacles, je réfléchissais à ce que je voulais faire et ne pas faire. Je n’ai plus ce côté obsessionnel, ou en tout cas, plus de cette manière là. Mais ces troubles m’ont aidé à dépasser l’angoisse de l’échec.

 

Twenty : Peut-on dire que la musique réunit, au final, toutes tes passions ? 

P L : Oui, carrément. La scène est un espace où rien n’est vrai. On est éclairés, habillés, tout le monde nous regarde, on est surélevés par rapport au public, comme dans une boîte. C’est une mise en abyme de la vraie vie, une extraction. Personnellement, j’ai outré ma présence scénique par des vêtements, l’humour, une manière d’occuper l’espace. Je ne suis pas le même sur scène et dans la vie. Ca vient d’une réflexion que j’ai commencé à avoir lorsque je faisais du théâtre. Je voulais être directeur artistique, faire de la mode, de la mise en scène et de la musique. Je me suis donc dit que le théâtre pourrait me permettre de réunir toutes mes passions. Par chance, la chanson s’est présentée à moi, et j’ai pu unir tout ce qui me plaisait. J’ai très vite commencé à monter des projets dans lesquels tous mes intérêts pouvaient s’exprimer. Je me suis associé à des metteurs en scène, à des architectes, des scénographes, des designers, des artistes d’art contemporain, pour chacun de mes projets. Ce qui fait qu’aujourd’hui, je co-réalise mes clips, j’ai même dessiné les vêtements que je porte sur les visuels de mon nouvel album, je travaille également sur la conception de l’éclairage, je m’occupe de l’image, du son … Je fais exactement ce que j’ai toujours voulu faire, mais pas à l’endroit auquel j’avais pensé être initialement. 

 

« Je fonctionne à 95% à l’instinct. » 

 

Twenty : Quelle est ta relation à la musique ?  

Pierre Lapointe : J’ai appris la musique de manière très autodidacte, je ne la lis pas et je ne l’écris pas, à cause de ma dyslexie. J’entends la musique et je compose de belles mélodies depuis toujours. Une phrase, c’est de la musique pour moi, les mots dégagent de la musique. Je suis un créatif, un artiste. Mais pas dans le sens académique du terme. Car si l’on me place dans un milieu académique, je suis complètement dysfonctionnel. Je fonctionne à 95% à l’instinct.  

 

Twenty : Qu’est-ce que ça fait d’être coach de La Voix (The Voice) ?  

P L : Habituellement, ma démarche artistique n’est pas liée à ce genre de projets. Cette opportunité m’a été offerte et j’ai été assez flatté, car c’est un poste convoité dans le milieu de la chanson. Il faut savoir que sur 7 millions d’habitants, en moyenne 3 millions regardent l’émission chaque dimanche. J’étais connu avant, mais je suis devenu très très connu, d’un coup. C’est une position étrange dans la société, mais je suis chanceux de pouvoir vivre cette expérience. Ce qui est cool, c’est que l’émission est diffusée au Québec, ce qui me permet de redevenir un inconnu dès que je franchis les frontières québécoises. Je n’ai jamais écouté autant de musiques en si peu de temps, j’ai rencontré des artistes extrêmement intéressants, j’ai appris en les regardant. J’ai aussi accepté ce job pour être à l’aise devant une caméra, je ne voulais plus avoir conscience que j’étais filmé.  

 

Twenty : Je trouve que ta voix ressemble à celle de Boris Vian, c’est un artiste que tu écoutes ?  

P L : C’est cohérent que tu aies entendu ça, car je suis en quelques sortes l’héritier de l’école des Barbara, Jacques Brel, Léo Ferré … Je l’ai beaucoup écouté à une certaine époque, il a fait partie de mes inspirations les plus fortes à mes débuts. Il travaillait l’absurde et le surréalisme. Il était à mi-chemin entre différentes disciplines, dans l’art visuel, le jazz … Il a de ce fait, une très forte personnalité.  

 

Twenty : Beaucoup de journalistes te qualifient de dandy, tu es d’accord avec eux ?  

P L : Je suis plus un esthète qu’un dandy. Assez jeune, je me suis rendu compte que même lorsque je ne parlais pas parce-que j’étais intimidé, j’avais l’air sûr de moi. Je dégageais une certaine classe. Au lieu d’aller contre ma nature, j’ai essayé de forcer ce trait. Je me suis dit : « si ton corps dégage ça, il faut que tu le mettes en valeur ». Ce terme de dandy est arrivé parce-que je n’ai pas peur de dire ce que d’autres n’osent pas dire. Si je suis fier d’une chose, je le dis. Mais je ne reste pas dans un palace, je travaille. Je suis un dandy hyperactif, à la rigueur.  

 

" Le temps d’un clip, nous avons fait du cinéma "

 

Twenty : Tu peux me parler du clip la science du coeur ?  

P L : C’est un clip que j’ai co-réalisé avec Philippe Craig, qui est directeur artistique chez Audiogram. Ce clip, c’est une illumination que nous avons eu. Nous avions demandé à Pascal Blanchet de réfléchir avec nous à une pochette pour le disque, et il nous a dit qu’il voulait réaliser un décor qu’il aurait dessiné en 3D. Quand le projet s’est réalisé, j’ai tout de suite voulu utiliser ce décor pour tourner. L’esthétique se situe entre Charles Eames et Salvador Dali. Le résultat est un long plan-séquence qui recule, dans un univers fantasmé, avec un récit brutal, quelqu’un qui ne bouge pas et regarde la caméra. C’est un clin d’oeil à « Ne me quitte pas » de Jacques Brel. Ce n’est pas un clip qui s’inscrit dans la tradition des clips, c’est un film d’art. Je voulais aussi un lien avec le cinéma, nous avons donc ajouté des sous-titres, comme lors des projections dans les grands festivals. Le temps d’un clip, nous avons fait du cinéma. La motivation première était de mettre en avant le titre de l’album, et cette chanson, qui est le point de départ de tout l’album.  

 

Twenty : Et pour ton album justement, à quoi faut-il s’attendre ?  

P L : L’esthétique du clip de la science du coeur est à la hauteur des arrangements de l’album, qui sont très peaufinés. C’est un ensemble logique, cohérent. C’est un disque qui s’écoute du début à la fin, d’une traite. Ce n’est pas un album concept, mais il nous amène dans un univers. Chaque chanson donne du souffle à l’autre, et valorise la suivante. C’est un projet très consistant, généreux, mais qui est aussi exigeant.  

 

"Un artiste doit faire de l’art à tout prix, même si ça dérange, ou que ça n’est pas à la mode"

 

Twenty : Te définirais-tu comme un artiste ?  

P L : Je me vois plus comme un artisan de la musique, comme quelqu’un qui travaille et peaufine. Je travaille la même pierre depuis des années, et maintenant je sais comment la tailler. Actuellement, il n’y a plus tant d’artistes qui prennent position, qui osent dire ce qu’ils pensent vraiment, parce-que tout le monde veut plaire. Les artistes qui sont restés marquants dans l’histoire sont, pour moi, ceux qui n’ont pas eu peur de rester indépendant du pouvoir établi, de l’idée de faire de l’argent. Un artiste doit faire de l’art à tout prix, même si ça dérange, ou que ça n’est pas à la mode. Il doit vivre librement et se mettre en danger pour ne jamais s’asseoir confortablement dans une vision. Il ne faut jamais oublier qu’une partie de notre travail est de savoir ce qui se fait actuellement, et ce qui s’est fait avant. Afin de pouvoir digérer la tendance ou le courant actuel, pour aller plus loin et y mettre sa propre couleur. En faisant ça, nous faisons évoluer l’oeil humain, ainsi que son oreille. L’artiste se doit de toujours vivre à fond ce qu’il aime faire, et ne pas avoir honte de se tromper. Tout est prétexte à devenir intéressant. Il faut faire fi des réactions et se concentrer sur son travail. D’où le terme artisan, celui qui travaille dans son coin et sait ce qu’il a à faire. Nous sommes des communicants. Le côté vedettariat et populaire, je trouve ça amusant, mais ce n’est pas le centre de mon intérêt.  

 

Twenty : Le mot de la fin ?  

P L : La science du coeur 

 

 

 

Propos recueillis par Esteban De Azevedo, 20 ans.

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