Qui es-tu bourgeois communiste ?

Sur les cendres du folklore prolo, vient d’apparaître un nouveau sociotype, mi-fils à papa, mi-rebelle qui romantise le passé pour renouer avec les frissons de la transgression. Judith Mazerolle dresse son portrait robot.
18/12/2016

Il y a un peu plus d’un an la marque la Commune de Paris 1871 fait son entrée sur le marché de la mode, marque peu abordable par rapport à ce que son nom semble indiquer. Petit rappel historique : la Commune de Paris, c’est le cri de douleur qu’a émis le peuple Parisien en 1871, contre le système républicain bourgeois ; c’est une insurrection qui s’est levée dans l’utopie communiste et socialiste et s’est éteinte dans le bain de sang du mur des fédérés, à peine trois mois après sa mise en place. Ainsi donner à une marque a priori capitaliste le nom du mouvement le plus radicalement antibourgeois du XIXe siècle pousse légèrement à la réflexion : d’où provient ce culte dédié au folklore prolétaire ? Plutôt qu’une provocation, cet exemple semble en effet illustrer la montée récente de vieilles pensées qui s’assimilent au communisme, qu’on observe dans les rangs traditionnellement bourgeois. Selon le sociologue Stéphane Hugon, le pilier de cette fascination pour la mythologie communiste provient de l’aspiration du retour à l’authenticité, tant pour les relations sociales jugées artificielles que pour la proximité avec ce matériau brut qu’est la nature. C’est le propos-même du film Captain Fantastic de Matt Ross récemment sorti. Ross y expose une famille retournée à l’état de nature, qui est dénuée de tous codes sociaux et s’est forgée son habitat en pleine forêt. C’est dans un esprit d’authenticité et de rationalité que la petite tribu ne fête pas annuellement la naissance du Christ, mais celle de Noam Chomsky, un célèbre philosophe américain, connu pour ses engagements politiques et sa position anarchiste socialiste. Ainsi, il semble que le voile du socialisme a recouvert de nouvelles aspirations, qui en principe sont apolitiques. Mais qui sont ces nouveaux héritiers « communards », plus hipsters que révolutionnaires ? Portrait-robot d’une nouvelle génération de communistes.

 

 

"Sans cette distanciation avec le passé, il n’y a pas toute cette fable hardcore autour du communisme."

 

Le communiste bourgeois ne veut pas être vu comme un fils à papa, bien que ça lui est déjà arrivé de participer à un ou deux rallyes. C’est un intellectuel, un artiste à ses heures perdues, qui a pour livre de chevet Le Capital de Marx ; il déteste le système politique actuel devenu trop méandreux et pointe son nez à chaque manif antigouvernementale. Cependant ses idées sont devancées par sa rationalité, par la conscience que de vivre dans une société purement socialiste est clairement impossible, et c’est de ce fait que le communiste bourgeois se plie tant bien que mal aux règles du capitalisme. Au fond c’est un pragmatique. Mais en fait, c’est pas juste un égoïste opportuniste et hypocrite ?  Non. Le pragmatisme du communiste bourgeois provient aussi inconsciemment du recul historique sur les dictatures du temps de Staline et Mao, qui ont eu les conséquences humanitaires que l’on connaît. En effet sans cette distanciation avec le passé, il n’y a pas toute cette fable hardcore autour du communisme. Prenons par exemple les évènements de Mai 68 : il y avait alors à l’époque des milliers de jeunes communistes qui descendaient dans la rue, prêts à tuer le père (ici Charles de Gaulle) et à instaurer véritablement en France un régime socialiste. Cependant tous ces néo-maoïstes n’étaient pas au courant que c’était plutôt ambiance famine en Chine, au même moment. Si on se fie à Marx lorsqu’il affirme que « les grands événements se produisent toujours deux fois, la première fois comme une tragédie, la seconde comme une farce », alors nous sommes en plein dans la farce : émanent de tous côtés des voix qui, en connaissance de causes, prônent les échecs du passé. Le communisme éblouit plus par son caractère légendaire que par son concept en lui-même, ce qui a récemment pu être confirmé à la mort de Fidel Castro, tombé chez un grand nombre en icône révolutionnaire, dont l’exubérance médiatique a tant bien que mal rappelé son action de dictateur.

 

 
"L’underground est devenu illégitime car tout le monde s’y met, même les hommes politiques."

 

Loin d’être une simple lubie hypocrite provenant du monde étrange des bobos parisiens, le communisme bourgeois est plus une réaction contre le système actuel, qui émane généralement de la jeunesse des milieux aisés, ne se reconnaissant plus dans les grandes valeurs du passé, par exemple dans le confort matérialiste, qui semble être passé de mode car jugé trop superficiel. Cette vague contestataire ne date pas d’hier, puisque déjà dans les années 70 la mode était au punk, mouvement légendaire de déviance qui planait sur la jeunesse. La volonté de briser les menottes a donné naissance à une nouvelle culture, par le biais de la libération du corps avec des coupes de cheveux délirantes, le défi de se faire tatouer et la libération des mœurs, notamment avec les tous récents Sex Pistols et autres Ramones. Aujourd’hui, la mode du contestataire est à l’underground, l’esthétique a changé mais on reste dans l’idée d’une contreculture. Or l’underground est devenu illégitime car tout le monde s’y met, même les hommes politiques confie Stéphane Hugon. Il y a en effet toujours eu un refus du modèle parental, une volonté de changement qui est aujourd’hui largement devenu une stratégie politique, il n’y a qu’à voir le slogan en 2012 de François Hollande : « Le changement, c’est maintenant ». On constate par conséquent qu’une large partie de la contreculture actuelle est biaisée, et devient même en grande partie mainstream. 

 

 

Ainsi il y a toujours un brin d’utopie dans l’idéologie communiste, un vertige qui se voit être stimulateur du rêve d’une société plus juste, qui toutefois ne parvient pas à trouver une légitimité au sein de la communauté internationale. La fusion paradoxale des personnes identifiables comme communistes bourgeois est la preuve même que les classes prolétaires et bourgeoises n’ont cessé d’exister et de cohabiter, et qu’ainsi le laborieux combat entre les deux est voué à rester caduc. 

 

Starter pack du communiste bourgeois :

-          Livre de chevet : Le Capital de Marx

-          Film : The Dreamers de Bernardo Bertolucci

-          Citation : « Se faire sa propre opinion n’est déjà plus un comportement d’esclave » (Rousseau)

-          Album : Highway 61 revisited de Bob Dylan

-          Tabac : Chesterfield

-          Lieu de vacances :  Larzac

-          Sport : mini-golf

 

Par Judith Mazerolle, 18 ans, étudiante.

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