Qui sont les Hanouna de l'Entreprise ?

Twenty a enquêté sur un nouveau syndrome : l’avènement du bouffon en entreprise. De blagues lourdes en remarques déplacées, ils sont la plaie des open spaces. D’où viennent-ils et comment s’en débarrasser ?
10/10/2017

 

Vous n’en avez jamais entendu parler, et pourtant, vous les côtoyez au quotidien. Des PME aux grands groupes, impossible de leur échapper. Ils rôdent autour de la machine à café, préparent un mauvais coup devant les toilettes, s’adonnent à toutes sortes de canulars téléphoniques et n’hésitent pas à se mettre en scène, pour divertir les armées de zombies à lunettes anti lumière bleu que nous sommes devenus. Ils sont le lumpen proletariat de l’humour potache à l’heure du tertiaire. Twenty a tenté de répondre à quelques questions, afin de mieux comprendre le phénomène et de lutter contre ses conséquences parasites.

 

"Ils pratiquent un humour à sens unique, et supportent mal l’auto-dérision ou la remise en question."
 

Comment les reconnaitre ?

 

A l’image de Cyril Hanouna, l’amuseur lourdeau du PAF, ils sont porté sur tout ce qui se situe en dessous de la ceinture. Le stade anal, normalement dépassé après trois ans pour les retardataires, semble chez eux encore très ancré. Il n’est pas rare qu’ils dénoncent certaines nuisances olfactives en collant des post-its injurieux dans les toilettes ou bien vous montrent des vidéos pornos entre deux points planning. En règle général, leurs farces ont quelque chose de puéril. Ne pas être compris leur est insupportable. Ainsi, ils font en sorte d’éliminer de lréférences culturelles obscures, jeux de mots trop sophistiqués et sous-entendus cryptiques, de leur champ des possibles, de manière à toucher toutes les audiences, la fameuse tranche des 0-99 ans.  Le second degré comme le recours à l’absurde sont également négligés, au profit de bouffonneries mécaniques et consensuelles. Afin de toucher un public élargi, ils sont prêts à tout, quitte à se priver d’un florilège d’outils langagiers tous aussi jouissifs les uns que les autres. Disons qu’ils ne misent pas sur la subtilité pour parvenir à leurs fins. Acteurs ratés en puissance, ils en ont cependant l'ego, et prennent plaisir à surjouer leur propre rôle. Des bouffons singeant des bouffons, sans qu’aucune distanciation n’intervienne.

Ils pratiquent également un humour à sens unique, et supportent mal l’auto-dérision ou la remise en question. Que la farce se retourne contre eux leur est impensable et ils sont souvent les premiers à dénigrer leurs pratiques chez les autres.

 

"Ses comportements puérils participent au problème plus large de l’adulescence éternelle."
 

D’où viennent-ils ?

 

Le Hanouna d’entreprise est l’enfant bâtard et malheureux de plusieurs syndromes sociétaux déjà bien identifiés.

Dans un premier temps, il est le fruit des bullshit jobs et de la dématérialisation de la production. Aujourd’hui, finalement, toute l’énergie, en entreprise, est investie à produire de l’énergie. Il est donc naturel que certains individus calquent leur comportement sur ce nouveau paradigme et se mettent eux aussi à brasser de l’air.

Les nouveaux modes de management horizontaux ont également changé la donne. L’entreprise n’est plus le père, mais la mère, bienveillante et nourricière, d’où une infantilisation progressive et généralisée des salariés et freelances goulûment pendus à sa mamelle, dans des open-spaces couveuses. Des Romulus et Rémus grassouillets, prêts à tout pour se distinguer et obtenir de la matrice la validation de leur propre existence.

En un sens, ces comportements puérils participent au problème plus large de l’adulescence éternelle. Personne n’a envie de grandir, et jouer les cancres permet de vivre dans l’illusion que l’on n’a jamais véritablement quitté les bancs de l’école.

La bouffonnerie a en effet des vertus anti-âge. Un genre de formol nous empêchant de flétrir, ou plus simplement, de devenir adulte. Travailler, oui, mais comme un enfant, pour s’assurer de ne jamais vraiment prendre ses responsabilités.  

Enfin, l’exaltation du moi dans la société actuelle, notamment à travers les réseaux sociaux, a également sa part de responsabilité dans l’émergence du phénomène. A force de solliciter et de lustrer l’égo de chaque individu, on en vient parfois à des dérives, comme l’invention du Hanouna d’entreprise.

 

"Le chaos qu’ils génèrent est structurant, permettant ainsi à chacun de se positionner par rapport à eux."
 

Pourquoi sont-ils encensés et quel est leur rôle au sein de l’entreprise ?

 

L’entreprise les aime comme on aime sa mascotte. Ils sont là pour générer un sentiment d’appartenance, en incarnant les valeurs « playful » de l’entreprise. A travers eux, l’entreprise se personnifie et se bonifie. Sans le savoir, ils sont aliénés, réduits à une fonction, celle d’amuseur public et de ciment social festif. Le chaos qu’ils génèrent est donc un chaos structurant, permettant ainsi à chacun de se positionner par rapport à eux.

En créant une ambiance « colo », par pleins d’aspects délétères, ils ont le même effet que celui des cloches annonçant les récréations. Ils imposent leur rythme, celui d’enfants hyperactifs privés d’Aderal, et créent des pauses artificielles, comme des respirations forcées. Vous aurez beau vous sentir dérangés dans votre travail, l’heure n’est plus au stakhanovisme. Bienvenue dans la société du divertissement. Depuis que nous pouvons recevoir des mails à toute heure du jour et de la nuit, le travail n’est plus séparé des loisirs et le festif, tel un chewing-gum extensible à l’infini, nous rattache en permanence à notre job. Ainsi, nous manquons de véritables pauses. Les Hanouna d’entreprise permettent donc de « décompresser » sur notre lieu de travail, et nous donnent l’illusion de mener une vie relativement agréable et oisive. Sas de décompression ou taz avariés, ils ont donc pour mission de nous tenir éloignés le plus possible d’un potentiel burn-out qui nous guetterait.

 

"Le plus efficace : faites semblant de ne pas comprendre leur humour."
 

Comment désamorcer leurs effets néfastes ?

 

Afin de ne plus subir vannes convenues et farces polissonnes, plusieurs solutions s’offrent à vous.

Il est possible, dans un premier temps, de les fuir. N’attirez jamais leur attention. Faites-vous discrets. Ne traînez pas près des photocopieuses quand vous les voyez roder autour. Ne sortez pas fumer une cigarette en même temps qu’eux. Achetez-vous également un casque de chantier anti-bruit et ainsi, faites abstraction de leurs chahut. Cette méthode est cependant déconseillée en cas de « brainstoming », dans la mesure où vous ne pourrez plus communiquer avec vos collègues.

Sinon, autre option, mettez-les face à leur propre médiocrité. Ne forcez aucun rire. Souriez, de manière gênée, quand ils dessinent des zizis sur le tableau blanc du  bureau. Exprimez toute la pitié qu’ils vous inspirent. Votre compassion les irritera à coup sûr. Vexés, ils se calmeront ou bien redoubleront de malice, ce qui est un risque non négligeable. Il se peut qu’ils prennent votre déni pour un défi, et en aucun cas vous ne voulez que cela arrive, au risque de tomber dans une surenchère vaseuse. 

Enfin, ultime conseil, et peut-être le plus efficace : faites semblant de ne pas comprendre leur humour. Frustrés, ils vous éviteront, et vous en serez définitivement débarrassés.

 

"Tenez-vous à l’écart des vidéos virales que l’on trouve sur les réseaux sociaux et adoptez un humour tout en nuances et sous-entendus."
 

Comment s’assurer de ne jamais devenir l’un d’entre eux ?

 

Replongez-vous dans les classiques de la littérature et du cinéma, écoutez de la musique sacrée, ou tout simplement de la bonne musique, quelque chose qui emporte l’âme et les sens, allez voir des expositions, faites un tour au musée… et regardez Arte. Cherchez à vous élever, par tous les moyens possibles. Tenez-vous à l’écart des vidéos virales que l’on trouve sur les réseaux sociaux et adoptez un humour tout en nuances et sous-entendus.

Quant à votre faille narcissique, faites en sorte de la reboucher avec les bons ingrédients : confiance en soi, illuminations diverses, passions, accomplissement personnel etc. Avec un peu de chance, vous devriez échapper au virus. 

 

Par Carmen Bramly, droopy d'entreprise 

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