South Park Gonzo : #1 La question du genre

Cet été, South Park fête ses 20 ans. L’occasion pour Twenty de rendre hommage à la série, en s’attardant sur les phénomènes et syndromes sociétaux que South Park décrit mieux que toutes les armadas de journalistes, sociologues et ethnologues réunis.
21/08/2017

 

 

Pour cette première édition, nous allons parler du genre, et de la manière dont South Park s’est emparé de la question. Derrière l’aspect caricatural et intentionnellement transgressif de la série, se cache une analyse, parfois fine, des tenants et des aboutissants des syndromes qui touchent nos sociétés occidentales. Nous avons donc sélectionné trois épisodes, les plus pertinents sur la question, pour illustrer notre propos.

 

 

La thèse élaborée par Tray Parker et Matt Stone, pourrait se résumer à cela : tout ce qui se rapporte à la question du genre n’est pas inné, mais acquis, et souvent le fruit d’une mode ou d’un problème de peu d’envergure. Ainsi, dans la saison 7, l’épisode « South Park est gay » raconte la contamination de la population masculine par la mode « Métrosexuel ». Chef, personnage rationnel du show incarnant une certaine forme de bon sens populaire, fait d’ailleurs la remarque aux petits garçons de l’école : « L’année dernière vous vouliez être blacks et cette année vous voulez être gay », ce à quoi les enfants rétorquent « ce n’est pas une mode, c’est ce que nous sommes ». Un discours mécanique qui s’accompagne automatiquement de « nous avons le droit d’exister » et de « nous sommes fiers de ce que nous sommes », phrases toutes faites servant à parer toute critique, au nom d’une identité partagée. Cartman, quant à lui, dans l’épisode « The Cissy » de la saison 18, devient transexuel pour pouvoir utiliser les toilettes des filles et couler un bronze dans un cadre plus épanouissant. Ici, le genre est un moyen et non une fin en soi, encore moins une identité inaliénable. Stan, par exemple, perturbé après que sa petite copine, Wendy, se soit transformée en garçon pour pouvoir utiliser les nouvelles toilettes trans, créées spécifiquement pour Cartman, ne sait plus qui il est, ni quelles toilettes utiliser. Une métaphore des confusions que peuvent générer chez les plus fragiles un abus théorique.

 

 

Mais la confusion touche également les queer originels, c’est à dire les gay, communauté incarnée par Monsieur Garrison et Monsieur Esclave dans l’épisode « South Park est Gay ». Ravis de voir tous les hommes adopter son lifestyle, du moins en apparence, monsieur Garrison fait des avances à certains hommes de la ville. Très vite, il déchante. « On ne pète pas de rondelles, on est hétéros », lui répond un des personnages. Un flagrant délit d’appropriation culturelle, mal digérée, qui lui reste en travers de la gorge. Finalement, la mode Queer a un effet aussi discriminant que la mode matcho, sur les véritables gays. Une manière de pointer du doigt le rapt des attributs d’une communauté marginalisée, par la masse, sans pour autant inclure cette même communauté dans le tissu social. Le syndrome culmine avec l’organisation d’une « métro pride », singeant la « gay pride ». Démonstration bouffonne, applaudie par la masse complaisante, dénonçant un besoin de cohésion sociale, à travers des réjouissances carnavalesques.

 

 

Souvent, dans les épisodes de la série, les médias sont responsables de la diffusion massive (et erronée), des thématiques relatives à la question du genre et de l’orientation sexuelle des individus. Ainsi, dans l’épisode « South Park est Gay », l’émission de télévision « regard gay sur un hétéro », pousse les hommes, enfants comme adultes, à s’adonner à une débauche de shopping, prendre soin d’eux, faire attention à leur look, et s’appeler entre eux « copine ». De la même manière, dans l’épisode « The Cissy », la chanteuse Lorde, qui n’est autre que le père de Stan, Randy March, un géologue de plus de quarante ans, incarne la nouvelle icône de la génération Queer, source d’inspiration pour les adolescents du monde entier. Les icones, ersatz de médias à travers leurs réseaux sociaux, ou VRP d’eux-mêmes et des valeurs qu’ils pensent incarner, sont souvent à l’origine d’une nouvelle tendance ou d’un nouveau syndrôme. Dans l’épisode « Stunning and Brave » de la saison 19, Cathlyn Jenner devient ainsi la figure de proue du mouvement trans, dont tout le monde loue le courage et la beauté, comme un mantra. Kyle est d’ailleurs le seul à critiquer sa personne, ce qui lui vaut une bonne raclée de la part des représentants du nouvel ordre moral : les PC, une fraternité universitaire pour qui la vie se résume à boire et défendre les minorités face aux différentes formes d’oppressions verbales et intellectuelles auxquelles elles sont confrontées. Et oui, on pourrait presque y voir une citation souterraine du penseur et linguiste Noam Chomsky, qui, dans son ouvrage Manufacturing Consent, dénonçait l’hégémonie des médias, envisagés comme des armes de propagandes massives au service d’une idéologie dominante.

 

 

Dans une logique « panurgique », tous les personnages se laissent entraîner, et reproduisent des comportements totalitaires. Dans l’épisode « South Park est gay », la population se laisse manipuler par les « hommes crabes », une sous-espèce qui pensait pouvoir avilir les hommes en les changeant en « lopettes », et ainsi dominer l’humanité. L’épisode « The Cissy », de son côté, s’amuse de la manière dont on peut se revendiquer trans, pour n’importe quelle raison, en reprenant simplement la rhétorique LGBTQ+. Si Cartman se déclare « transginger », il précise cependant qu’il se sent femme, mais que son attirance n’est pas genrée, et qu’il est prisonnier d’une identité qui ne lui correspond pas. Mais dans sa bouche, l’identité trans s’exprime surtout par ce genre de remarques : « you can suck my clit and my balls ». Toute personne s’opposant à son discours est immédiatement qualifiée de « cisginger », c’est à dire d’intolérant, en tout cas pour lui. La tolérance devient donc une zone de non droit, où tout est permis, pourvu qu’on puisse l’étayer en se servant des bons éléments de langage. « Stunning and brave » raconte la domination des PC, et l’établissement d’une dictature du politiquement correct. D’ailleurs, le terme PC peut être compris de plusieurs manières : politically correct, progressive conservative ou pire, pussy crushing. Pour rebondir sur le « pussy crushing », les PC s’adonnent à la défense des femmes, des gays, des trans et des minorités ethniques dans le seul but de destroy du pussy. Ne pouvant plus draguer frontalement, au risque de se voir accuser de harcèlement sexuel ou de viol gris, ils surfent sur l’aura érotique des tenants de progressisme (à l’instar des soixante-huitards qui prétendaient se battre contre l’obscurantisme du vieux monde pour pécho de la hippie chaudasse pendant les AG).

 

 

Qui plus est, sous couvert d’ouverture, les PC s’enferment dans une maison, se replient, afin de n’être plus qu’entre eux, et éventuellement convertir les bigots, afin de répandre leur message de tolérance. Une nouvelle forme tacite de Manifest Destiny, où l’opposition se ferait désormais entre citadins éduqués et bouseux (ou sans dents) fanatiques et anti-trans. Pour asseoir leur pouvoir, ils organisent des battues, servant à « checker les privilèges » des habitants du coin. L’idée est de leur faire prendre conscience de l’oppression qu’ils font subir à toutes les minorités. Seulement, la chose consiste essentiellement à attacher les gens aux arbres et leur dessiner des pénis sur le visage. Une ironie intéressante, pointant du doigt les dérives du soft power américain. La phallocratie reste gagnante, et le seul but des PC pourrait se résumer à une colonisation intellectuelle des campagnes et la perspective d’une vaste beuverie entre clones, modelés par la bienpensance des universités de la Ivy League. On pourrait également invoquer ici la facétieuse formule de Phillipe Muray, « la cage aux phobes », servant à décrire le processus de pathologisation de tous ceux qui ne célèbreraient pas l’avènement du progrès et de la tolérance. Kyle, ici, incarne un nouveau type de bouc-émissaire, l’agneau sacrificiel à abattre, pour que rayonne une nouvelle fiction collective, ne tolérant aucun détracteur.

 

 

Finalement, South Park traite la question LGBTQ+ comme le rouage d’une mécanique plus large, celle de l’aliénation tacite des masses, au profit d’un consensus social. Cependant, rien n’est éternel ni établi. A la fin de « South Park est gay », les hommes crabes sont anéantis par une armée de femmes frustrées, et la mode latino remplace la mode métro. Dans l’épisode « The Cissy », les toilettes trans sont changées en toilettes « cis », pour les intolérants, et les enfants sont autorisés, quelque soit leur sexe, à utiliser les toilettes qui correspondent au genre auquel ils s’identifient. Résultat, si tout les garçons peuvent aller dans les toilettes des filles et inversement, Cartman ne voit plus aucun intérêt à s’y rendre, et, privé de transgression, renonce à son identité trans (c’est à dire qu’il retire le nœud rose qu’il avait accroché à son bonnet). Enfin, dans l’épisode « Stunning and brave », quand Kyle admet que Cathlyn Jenner est une personne courageuse, sublime et admirable, l’ordre est rétabli, et il cesse de se faire harceler. Les PC ne sont pas vaincus, mais leurs nuisances s’atténuent, et tout le monde peut retourner à la vacuité de sa petite existence.

 

 

Par Carmen Bramly, 22 ans, écrivain trans-friendly et very open minded, fan inconditionnelle de South Park

 

 

 

 

 

 

 

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