Twenty X Ecole W #1 - Mode : vers la fin des matières animales ?

« On peut être dépravé et très drôle sans fourrure » John Galliano, directeur artistique de Maison Margiela, vient d’annoncer qu’il n’utilisera plus de fourrure animale. La conscience éthique devient tendance mais peut-elle être vraiment pérenne ?
05/05/2018

 

*En partenariat avec les élèves de première année de W, l'école de journalisme des médias de demain, Twenty va publier durant plusieurs semaines une série d'articles autour de diverses thématiques - mode, travail, éducation, santé, consommation, sexualité - explorées dans un versant prospectiviste. 

 

 

Refus d’encourager la cruauté envers les animaux, prise de conscience environnementale, ou simple panurgisme : trois chemins possibles menant à une conclusion commune, le bannissement des matières ensanglantées.

 

J’ai longtemps fait partie des pédants incapables de jeter leur dévolu sur du similicuir. N’ayant pas encore fait le rapprochement entre des animaux dépecés et la composition de mon sac de cours, je débattais longuement sur l’alimentation vegan et ses dangers sans entrevoir la cruauté que mon ignorance encourage encore aujourd’hui.

 

Cuirs, fourrures, plumes, reptiles; les matières nobles tombent progressivement de leur piédestal. Et le perfecto en cuir n’est que la peau de bête sur les épaules de l’homme moderne. Si les débats moraux peuvent être accusés de subjectivité, les conséquences écologiques sont réelles et dévastatrices. Aurons-nous toujours recours aux matières animales ? Rien n’est moins sûr.

 

Cela fait quelques semaines que je m’interroge sur mes réflexes de consommation. Lorsqu’on flâne entre les portants d’une boutique de vêtements, il est compliqué de se rendre compte du chemin parcouru par les différentes pièces et leur condition de fabrication. Directement attiré par ce que je considérais comme les plus belles matières ; le cachemire, la soie, le cuir et la fourrure animale me paraissaient indispensables à ma garde-robe. Mais la brigade vegan a bien fait de ne pas baisser les bras : à mon tour de tenter de te convaincre du lien entre désastre écologique et production de matières animales. Il est ainsi nécessaire de noter que la production de cuir et de viande est responsable de 18% des gaz à effet de serre soit plus que tous les transports réunis (13%). De plus, l’élevage en Amazonie Brésilienne est responsable de 80% de la déforestation de la région et représente 14% de la déforestation mondiale.

 

Je me disais souvent qu’acheter du simili-cuir fait de plastique devait être plus dommageable pour la planète qu’une jolie pièce en cuir. Mais produire 1kg de cuir peut être jusqu’à 20 fois plus polluant que produire 1kg de matériaux synthétiques. Il existe également du bio-plastique à base

de plantes et du cuir végétal. La créatrice espagnole, Carmen Hijosa, s’est inspirée de la culture textile aux Philippines pour mettre au point le Piñatex, un cuir végétal fabriqué à base de fibres d’ananas.

 

« Mais ça doit être cher ».

 

Le prix du Piñatex est d’environ 18 livres sterling, soit 23 euros par mètre carré, alors que le cuir coûte aujourd’hui entre 20 et 30 livres sterling, soit entre 25 et 38 euros au mètre carré, d’après The Guardian. Et d’autres alternatives tout aussi surprenantes existent, comme le MUSKIN, simili-cuir fait à partir de champignons. Ce matériau ne contient aucune substance chimique et est un produit non toxique. De plus, il est 100 % biodégradable.

 

(Pièce de Muskin, ressemble à de la peau de chamois.)

 

 

Ces alternatives se popularisent et parlent à ceux qui désirent consommer de manière éthique, sans cruauté. Et si ces matières remplaçaient définitivement les matières animales à l’avenir ?

 

Elisa Audiot, parisienne de 24 ans, fait partie de ces jeunes consciencieux. « Je ne porte pas de fourrure, pas de cuir et pas de laine ». Cette prise de conscience s’accompagne évidemment d’une volonté de s’informer. La plupart des consommateurs de cuirs n’ont pas idée de la cruauté que cela suppose et des conséquences environnementales.

Ainsi, Elisa nous rappelle que : « Pour le cuir il s’agit pas de récupérer la peau des bêtes dont on mange la viande contrairement à ce qu’on peut croire, c’est une toute autre filière et donc deux fois plus d’animaux utilisés et tués. » Il est donc apparu évident pour la jeune fille de se vêtir de matières synthétiques plutôt que d’encourager une telle industrie. « J’avais lu des articles comme quoi les personnes qui travaillaient le cuir étaient exposées à des substances chimiques qui réduisaient de manière conséquente leur espérance de vie et augmentaient les maladies... donc il y a l’aspect éthique pour les animaux mais aussi pour les humains ! » analyse Elisa. 

 

Et la conscience éthique devient tendance. Selon un entretien accordé au magazine britannique 1843, supplément de The Economist, publié le 14 mars 2018, Donatella Versace a annoncé que sa maison de couture n'utilisera plus de fourrure animale dans ses collections. Ce qu’elle avait refusé quelques saisons auparavant. Versace s’inscrit ainsi dans le sillon tracé par Jimmy Choo, Armani, Marc Jacobs, Calvin Klein et Gucci depuis plusieurs années.

 

Les marques de prêt-à-porter s’éveillent aussi. American Apparel, Scotch&Soda ou encore Esprit, ainsi que le groupe Inditex (Zara, Bershka, Massimo Dutti, Oysho...), H&M et Topshop ont également suivi la tendance. Quant aux labels Timberland, The North Face et Napapijri, connus pour leur manteaux ou chaussures bordés de fourrure, ils n’utilisent plus que de la fourrure synthétique depuis 2015. Et l’Old Spitafields Market, l’un des marchés de mode les plus prisés de Londres, a interdit à ses commerçants la vente de fourrure animale en 2018. Il est donc temps de calquer ce même entrain sur la production de cuir.

 

Ironie, cette nouvelle ne ravit pas tout le monde. La Fédération internationale de la fourrure s'est dite «déçue». Selon elle, «la majorité des grands couturiers vont continuer à travailler la fourrure car ils savent que c'est un produit naturel qui est produit de manière responsable». Pourtant, la FIF n’est pas prête d’arrêter de trembler : la maison Furla a également annoncé l’arrêt de la fourrure animale pour la fabrication de ses pièces. La voie vers la production de matières synthétique semble toute tracée.

 

 

Stella McCartney, un exemple à suivre

 

Directrice Artistique de la maison Chloé dès 1997, l’enfant surdouée de la haute couture lance sa propre maison en 2001 : sans cuirs, ni fourrures et respectueuse de l’environnement. Son talent a été maintes fois salué, reconnu et récompensé par de prestigieux prix, comme le « British Brand of the Year » en 2016. Et sa notoriété permet aux revendications vegan d’être mieux perçues. Les droits des animaux et le respect de leur vie, la protection de l’environnement : telles sont les clefs de voûte de son énergie créatrice. Annonciatrice d’un avenir sans cruauté ?

 

«As a designer, I like to work with fabrics that don’t bleed ; that’s why I avoid all animal skins.»Stella McCartney

 

(Stella McCartney – Automne/Hiver 2017-2018; photographe : Harley Weir)

 

 

La prise de conscience passe par la transmission des informations. Il est temps d’enseigner à tous les conséquences d’une consommation complètement déconnectée des productions. On estime que toutes les espèces ont diminué de 25% durant les 500 dernières années. A cause de l’activité humaine. Le rythme de disparition est de 100 à 1 000 fois plus élevé que ne le veut le processus d’évolution naturel selon l’Union internationale pour la conservation de la nature. Si on constate un réveil des mentalités et un attrait de plus en plus conséquent pour les matières synthétiques, les matières animales pourraient s’éclipser des boutiques plus rapidement qu’on ne pourrait le penser.

 

 

Par Reuben Attia

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