We don't need another (super) hero ?

A l’occasion de la publication de son essai, « Les super-héros, un panthéon moderne », Twenty a rencontré Vincent Brunner, pour tout savoir sur ces héros en constante mutation.
12/11/2017

 

 

Vincent Brunner,  auteur et journaliste, des Inrocks à Slate en passant par Libé, et spécialiste ès musique et bande dessinée, s'est demandé, à travers cet ouvrage, si les super-héros n'étaient pas devenus les nouveaux protagonistes d'une mythologie laïque, à l'image de notre société et de nos fantasmes apocalyptiques. Twenty, l'a rencontré, pour en savoir un peu plus sur ces mystérieuses figures, oscillants souvent entre justiciers néo-christiques et golems émancipés. 

 

 

 

Twenty : Les super-héros d’aujourd’hui sont-ils les nouveaux dieux d’un monde sans dieu ?

Vincent Brunner : Grosso modo, c’est un peu la thèse que j’essaie d’avancer dans ce livre. On vit dans un monde où les dieux n’ont pas disparu, mais se sont multipliés. Entre la partie de l’humanité qui ne croit plus en dieu, et l’autre, qui croit en ses dieux, il n’y a pas un panthéon collectif. Dans un monde sans dieu, on se raccroche à ces semi divinités que les hommes ont créées. Les super-héros sont de plus en plus présents dans notre paysage mental et gagnent du terrain, petit à petit, via l’Entertainment. 

 

 

Twenty : D’ailleurs, dans quelle mesure sont-ils des figures profanes, de simples produits culturels ?

Vincent Brunner : Les super-héros sont très détachés des monothéismes, et finalement, les lecteurs ne font plus le rapport avec les divinités qui les ont inspirés. Ce sont des divinités profanes, et même dans les comix américains, il y a peu de religion. Après, il y a pas mal de gens qui ont besoin d’exprimer leur foi, et peut-être que ça passe par les super-héros, même si personne ne leur adresse de prières.

 

Les super-héros sont les miroirs de l’humanité. Ils ont été créés après la seconde guerre mondiale, pour répondre à un besoin de « surhomme ».

 

Twenty : On évoque souvent la faillit des modèles, dans la société actuelle. Les super-héros en sont-ils le symptôme ou bien incarnent-ils un potentiel remède ?

VB : C’est le deux à la fois. Les super-héros sont les miroirs de l’humanité. Ils ont été créés après la seconde guerre mondiale, pour répondre à un besoin de « surhomme ». Après la phase d’émerveillement, il y a eu une phase de responsabilisation. Jusqu’au 30 octobre, il y avait une expo au mémorial de la Shoah, à Paris, sur le rapport entre shoah et la bande dessinée. J’ai pu assister à une conférence qui posait une question intéressante : pourquoi les super-héros n’ont-ils pas libéré les camps de concentration ? C’est pareil pour le 11 septembre. Ils n’ont rien pu faire. Ils peuvent donner de l’espoir, être des figures dans lesquelles se projeter, mais ils restent des figures créées par les humains, même si nous leur avons donné de plus en plus de crédit.

 

 

Twenty : Les super-héros seraient-ils notre sur-moi ? Un sur-moi complexifié et assombri au fil des décennies ?

VB : Il y a eu un virage, dans les années 90. Le super-héro a arrêté d’être cette figure admirable, pour se poser de plus en plus de questions morales. Si on prend la dernière trilogie Batman, par exemple, de Christopher Nolan, il y a parfois une lourdeur symbolique. A un moment, on se demande ce qu’on regarde. Est-ce que Gotham est le modèle d’une société fasciste ? Après, Gotham, c’est un microcosme de l’enfer, avec tout ce que l’on peut craindre de l’humanité dans une mégapole. C’est la différence entre les personnages DC et Marvel.

 

"Ce sont avant tout des personnages qui sauvent l’humanité. Ils sont toujours animés par les mêmes valeurs nobles".

 

Twenty : Les super-héros incarnent-ils toujours une figure salvatrice providentielle, un « Deus Ex Macina » ? Même les héros d’Allan Moore ? Même les jeunes de la série Misfits ? 

VB : Toujours ? Oui, en tous cas, en grande partie. Les super-héros de l’âge d’or ont eu ce virage dark, surtout Batman, mais ce sont avant tout des personnages qui sauvent l’humanité. Ils sont toujours animés par les mêmes valeurs nobles. Bien sûr, de plus en plus, les personnages deviennent tellement ambigus qu’on peut commencer à douter de leur statut, comme Deadpool. Mais, même un personnage comme lui finit par se comporter en super-héro. Après, si on s’écarte des grosses firmes et qu’on se penche sur la BD indépendante, comme Watchmen, on rencontre des super-héros déresponsabilisés, qui agissent comme des espèces de bras droits du pouvoir.

 

 

Twenty : L’émergence de super-héros défaillants et plus multiculturels ont-ils érodé la prédominance du couple « Manifest Destiny » plus « soft power » incarné par les super-héros classiques ?

VB : Cette défaillance fait que l’on peut de plus en plus se projeter et se retrouver en eux. On n’a pas de super-héro totalement invincible, même Superman, sinon, l’histoire ne tiendrait pas sur plus de deux pages. Ils ont toujours quelque chose qui les rattache à la terre. Quant aux héros de races et de confessions différentes, comme Miss Marvel, la super héroïne américaine d'origine pakistanaise, c’est formidable, ça ouvre à d’autres cultures. Après, il y a quand même beaucoup de résistance. Par exemple, la scénariste du comix « mockingbird », qui n’a pas été traduit en français, s’est fait pourrir sur Twitter à cause d’un T-shirt arborant un slogan féministe, porté par l’un des personnages.

 

 

Twenty : Les histoires de super-héros sont-elles l’auto-fiction augmentée du monde actuel ?

VB : Si on prend des séries comme Misfits ou Heroes, où des humains se retrouvent du jour au lendemain dotés des super pouvoirs, on voit que nous sommes toujours travaillés par certaines envies, comme voler, obtenir des capacités augmentées. En France, il y a eu le film « Vincent n’a pas d’écailles ». C’est un type qui a des superpouvoirs, mais qui ne s’en sert pas pour rendre la justice. Il se contente de vivre sa vie. On se rend compte que si on avait des superpouvoirs, on ne se mettrait pas tous à porter des costumes et faire le bien autour de nous.

 

 

Twenty : Dans un paragraphe portant sur la mondialisation des super-héros, vous utilisez le terme « deterritorialisation », cher à Deleuze. Quand on sait que Deleuze a inventé ce terme pour évoquer la manière dont Freud a libéré le psychisme au travers de la libido n’est-ce pas en quelque sorte ironique, le super-héros étant généralement asexuel ? 

VB : Je l’ai utilisé surtout comme un clin d’œil, de manière biaisée, dans la mesure où je viens du rock et de la BD et non des sciences sociales. Je voulais traduire l’explosion du territoire, mais il n’y avait aucun sous-entendu. La sexualité des super-héros est hyper tabou. A part quelques bisous un peu chastes, on ne voit rien.

 

"Je ne suis même pas sûr que les fans de super-héros aient envie d’une orgie de super-héros".
 

Twenty : Justement, les super-héros ne sont-ils pas tout de même dotés d’une charge libidinale inconsciente ?

VB : Là dessus, c’est un peu le bal des hypocrites. Il y a un énorme jeu sur l’attraction, les corps athlétiques… Même Faith, qui est une super-héroïne bien en chair, elle est sexy. En revanche, il y a des remparts à cette énorme charge libidinale. On a beau savoir que Wonder Woman aime les femmes, les hommes, à part quelques bisous un peu chastes, on ne voit rien. Il y a une énorme charge érotique, et de l’autre côté, c’est un peu la douche froide. Après, je ne suis même pas sûr que les fans de super-héros aient envie d’une orgie de super-héros. Il faut qu’ils nous ressemblent, mais pas sur la sexualité. Bien sûr, certains auteurs indépendants se sont penchés de plus près sur cette sexualité, comme Alejandro Jodorowski, mais lui partait d’un autre angle.

 

 

Twenty : Dans la BD « Kingdome Come », une nouvelle génération de super-héros, plus agressive et plus amorale, a pris le relais de la précédente. En quoi est-ce symptomatique des angoisses de l’époque actuelle ?

VB : Le livre est sorti il y a déjà une dizaine d’années. Grosso modo, ce sont les super héros de l’âge d’or qui affrontent les super héros de l’âge sombre, qui existe depuis les années 80. En plus c’est écrit par Mark Waid, qui est un grand connaisseur de toute cette histoire. Aujourd’hui, nous avons différentes générations de super-héros et différentes échelles de valeurs morales. Captain America, par exemple, n’est plus un symbole patriotique, mais il est le garant d’une certaine éthique. Après, il y a des personnages qui le remplacent, qui viennent critiquer sa position, de manière souvent ambiguë. Autrefois, les auteurs étaient en quelque sorte naïfs. Ils ont lancé leurs personnages à une époque où les gentils et les méchants étaient identifiés et identifiables. Les soldats de la seconde guerre mondiale lisaient les comix au premier degré. Aujourd’hui, on a gagné en maturité, face aux super héros. Devenir lecteur, en 2017, c’est se confronter à une histoire plus riche, plus complexe et pleine de paradoxes.

 

 

Twenty : En quoi l’explosion des séries a-t-elle permis plus de souplesse et de complexité, dans la gymnastique scénaristique des comics ?

VB : Les séries télé, c’est ce qui ressemble le plus aux séries dessinées. Je ne suis pas super convaincu par ce que font Warner et DC au cinéma, mais ce qu’ils font en série est plus rythmé, ils explorent plus de possibilités scénaristiques. Pour moi, la meilleure série télé de super-héros, c’est légion. On est dans un véritable éclatement scénaristique.

 

 

Twenty : Justement, l’adaptation de Watchmen, en série, sortira bientôt sur HBO. En quoi est-ce intéressant d’avoir choisi Damon Lindelof, le créateur de The Leftovers, pour porter ce projet ?

VB : The leftovers, j’ai arrêté au cours de la deuxième saison. La religion est très présente. Après, c’est peut-être symptomatique. Pour Watchmen, on a beaucoup d’archétypes. Mister Manhathan, c’est un peu Hulk et Superman. On va avoir beaucoup d’interprétations. Ce ne sera pas une série très fun.

 

 

Twenty : Quelle passerelle pourrait-on trouver entre les deux séries ? Le fantasme de l’Armageddon ? L’exaltation d’une figure néo-christique ?

VB : Sans doute les deux. Après, il va forcément en faire autre chose. J’espère qu’il ne fera pas comme Lost, série à laquelle il a également contribué. En tous cas, on sait que ce ne sera pas une série neutre. L’adaptation cinématographique était très littérale, Zack Snyder suivait vraiment la trame des BD. Dans Watchmen, l’idée c’est que pour unir l’humanité, il faut créer une menace artificielle, avec une forte dimension sacrificielle. C’est très cynique. Après, si Allan Moore s’associait, ça pourrait devenir un bon cocktail, mais j’ai des doutes. Pour lui, les super héros, la BD, c’est pratiquement fini. En plus, il a toujours désavoué toutes les adaptations de ses BD. En général, il cède les droits, et n’apparaît jamais au générique.

 

"Le trans-humanisme revient en un sens à se fantasmer des superpouvoirs, mais sans le côté « Deus Ex Machina »".

 

Twenty : Le trans-humanisme tend-t-il à faire de nous des super-héros ?

VB : Oui, sans doute. Il y a d’ailleurs une portion de super-héros qui sont androïdes. Le trans-humanisme revient en un sens à se fantasmer des superpouvoirs, mais sans le côté « Deus Ex Macina ». C’est une version très augmentée de nous. Ça augure d’un avenir compliqué, composé de méta-humains, sans garde-fous. C’est le problème avec quelque chose qui ne peut pas être contrôlé.

 

 

Twenty : Que diriez-vous à des jeunes de 20 ans pour les pousser à s’intéresser d’avantage aux super-héros ?

VB : Il y a forcément un super-héro qui ressemble à chaque lecteur. Il y a encore trente ans, ce n’était pas le cas.  Aujourd’hui, les super-héros sont multiculturels, notamment depuis X-Men. Ensuite, beaucoup de BD sont encrées dans une réalité politique. « Le Faucon »,  par exemple, met en scène l’organisation d’une résistance afro-américaine face aux suprématistes blancs. Toutes les questions posées sont moins simplistes que ce que l’on pourrait croire. Certaines publications plus substantielles, plus métaphysiques, balayent des questions morales très intéressantes. Aujourd’hui, beaucoup de gens se sentent perdus, dans notre société. Les super-héros peuvent donner une boussole et plus qu’une direction, l’envie de chercher des réponses. Si on dépasse les décorums et les figures imposées, comme le costume, les scènes de baston, il y a des questions qui s’y posent. Ce sont des points d’appui pour l’imaginaire. Si on pense à l’insécurité et la peur, depuis les attentats, ça peut donner du courage. Il y a de la noblesse dans ces publications. Après, ça reste toujours du divertissement et Nietzsche n’est pas cité à chaque page. Trente à quarante pourcent de la production est vraiment bien. En plus, on a la chance d’avoir plus de diversité, concernant les auteurs. C’est plus riche, les personnages sont plus fouillés. Lire des histoires de super-héros, c’est être en prise avec son époque.

 

 

Propos recueillis par Carmen Bramly, 22 ans, écrivain 

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