Écrivain, ce bullshit job

Comme tout le monde, j’adore me moquer des gens. Pour une fois, j’ai décidé de me moquer de moi. Voici donc mon auto-interview et comme être une femme libérée, ce n’est pas si facile !
16/11/2016

Carmen Bramly : Ton père est écrivain, comme ta mère, tes deux grands-mères, ton grand-père, et un de tes ancêtres se tapait Gide… ça t’a influencé ?

 

Carmen Bramly : Sans doute. Avoir toujours des livres à portée de la main, écouter les uns et les autres se donner des conseils, débattre, c’est forcément un plus. Mais après, écrivain est un job de la solitude… j’ai surtout vu mes parents seuls face à leurs ordinateurs, dans des pièces séparées… A table, toutes les conversations ne tournaient pas uniquement autour de ça… c’était plus “mange ta soupe” que “hier, j’ai reçu la visite d’une muse”... C’est quand j’ai quitté la maison, à dix-huit ans, que mon père s’est mis dans l’idée de me transmettre ses petites astuces…

 

C.B : Tes parents t’aident pour tes romans ?

 

C.B : Grave. C’est eux qui les écrivent. Ils n’ont que ça à faire… Plus sérieusement, ils m’aident dans la mesure où, comme je viens de te le dire, ils ont participé à forger ma culture. Et puis, quand je bloque sur une scène, par exemple, je peux prendre rendez-vous avec mon père, pour qu’on en discute. C’est toujours cool d’avoir un interlocuteur qui a du métier, et surtout, aussi exigeant. Souvent, quand il me parle, je déprime, j’ai l’impression d’être une grosse saucisse sans talent… Il m’a déjà dit “tu te permets des facilités que Marc Lévy ne se permettrait pas”... Mais c’est génial, au moins, il me pousse à toujours plus de rigueur et de travail. Grâce à lui, j’apprends à canaliser mon incontinence lyrique, je me discipline aussi… Je n’ai jamais essayé de me rebeller… Mais c’est vrai que niveau surmoi, il y a une bonne grosse faille.

 

C.B : Ça te fait quoi d’avoir publié ton premier roman à 15 ans ?

 

C.B : Rien. On s’en fout non ? J’ai fait ce que j’avais à faire. C’était juste assez drôle de me confronter au monde des adultes. Je n’étais absolument pas prête. A l’époque, j’étais une grosse fifille, mal dans sa peau, extrêmement seule, naïve et autiste. Toute la phase promo m’a un peu secouée… J’avais du mal à parler… Ma première radio, c’était Les Grosses Têtes, et Bouvard m’a gentiment humiliée… J’étais paniquée… Après, faire la une du Figaro, avoir un papier dans Elle, me faire insulter par Grazia, bredouiller en yaourt sur la BBC, lire des menaces de mort sur des blogs, m’est un peu passé au-dessus… J’étais trop obnubilée par mes problèmes d’ado pour y prêter attention… Aujourd’hui, je me dis juste merci de l’avoir fait. Tout ce qui m’est arrivé de bien, tout ce qui fait que j’affiche un gros smile imperturbable n’est dû qu’à ça.

 

"Mon éditrice m’a interdit d’écrire, pour que je passe plus de temps à la conception qu’à la rédaction."
 
 

C.B : Tu ne te la pèterais pas un peu, là ?

 

C.B : Moi ? Impossible, je suis un monstre d’humilité. Deux ans en prépa au Lycée Fénelon ont annihilé le peu d’égo que j’avais déjà.

 

C.B : Tes deux derniers romans n’ont pas très bien marché, tu l’as vécu comment ?

 

C.B : J’ai toujours tout eu, et trop facilement. L’échec, ça pimente un peu la vie, ça vous donne une raison de vous lever tous les matins, de travailler encore plus. C’était nécessaire, je pense. Et puis, ça a fait que très jeune, j’ai appris à me blinder. Là, je sors mon 4e roman en mars, et je vais y aller en mode fighteuse de l’infini…

 

C.B : Pourquoi tu as voulu devenir écrivain ?

 

C.B : Alors nan, je voulais être comptable, mais Papa ne voulait pas. Je ne sais pas si on veut devenir écrivain. D’ailleurs, je ne me définis pas moi-même comme écrivain. J’écris, point barre. Ecrivain, c’est trop lourd, trop chargé, comme qualificatif. Tout ce que je sais, c’est quand je n’écris pas, je pars en sucette. C’est naturel pour moi. Organique. Sans la fiction, comme béquille, je ne suis qu’une fille inadaptée au réel. Petite, avant même de savoir écrire, je remplissais des pages et des pages de lettres inventées. J’ai toujours eu besoin d’écrire. Autre chose, j’ai joué avec des Lego jusqu’à 14 ans. Avant de jouer, j’écrivais un fil conducteur, je faisais des fiches sur chaque protagoniste, je leur donnais une identité, un passé, je créais des tensions… En général, c’étaient des orphelins en quête de mentors, qui évoluaient dans un monde dystopique et ultraviolent, peuplé de camés, de putes et finissaient par se tuer en jouant à la roulette russe… Ainsi, je pouvais exorciser mes peurs, mes inhibitions, et rester relativement saine d’esprit.

 

C.B : La graphomanie, une maladie honteuse ?

 

C.B : Elles sont nulles tes questions ! Nan, pas honteuse… et ce n’est pas une maladie ! C’est juste un truc à surveiller, si je ne veux pas que la quantité nuise à la qualité. Je viens quand même de jeter dans la poubelle virtuelle de mon ordi 220 pages d’un roman, écrit trop vite, après un bon gros non évènement sentimental. Mon père me dit toujours “piano, pianissimo”, et mon éditrice m’a interdit d’écrire, pour que je passe plus de temps à la conception qu’à la rédaction.

 
"A chaque fois que je bois, il se passe des trucs horribles."

 

C.B : Tes personnages, c’est quoi pour toi ?

 

C.B : Des parasites. Ils viennent sans cesse me chercher, tiennent salon dans ma boîte crânienne et se manifestent dans les pires moments. Je ne sais pas trop… c’est un peu des golems avec un gros manque affectif et un besoin constant d’attention. Ils viennent te voir, sans cesse, pour que tu racontes leur histoire… Mais quand j’ai terminé un livre, c’est toujours un moment de deuil. C’est dur de devoir se détacher de gens que l’on connait si bien, que l’on aime… J’aimerais bien écrire un livre en reprenant plein d’anciens personnages, à des âges différents.

 

C.B : La schizophrénie, c’est ton fonds de commerce ?

 

C.B : Nous sommes treize dans ma tête (pour pouvoir rejouer la Cène), et il arrive que je parle toute seule, souvent en anglais (j’ai étudié la littérature anglaise), que je débatte avec moi-même. Souvent, je me fatigue, mais je suis incapable de me mettre en off.

 

C.B : Pour créer, il faut forcément être dépressif, camé, alcoolique, obsédé sexuel et noctambule ?

 

C.B : Un conseil, repasse ton CAP journalisme. T’as fait des recherches pour poser une question aussi pute à clic ? Bien sûr que non. Créer, c’est un processus de longue haleine. Je me lève tous les matins à 6h, et je m’octroie une heure de répit, avant de me mettre au boulot. Même quand rien ne vient, il faut poursuivre, chercher, écrire, quitte à raturer… un peu comme un impuissant en train de se masturber… Et puis, quand tu écris défoncé, ça se ressent… Avec la coke, tu fais trop d’ellipses et tu es puant, avec la weed, on ne comprend rien et c’est trop long, avec la MD, ce n’est qu’une suite inepte de fulgurances sexuelles… Quant à la dépression, elle te paralyse… La nuit en revanche, oui, je suis d’accord. C’est un bon moment pour écrire… Le cul ? Je passe.

 

C.B : Tu as arrêté de boire à 18 ans, pourquoi ?

 

C.B : Parce qu’un jour je me suis finie au Gin, pour écrire une scène où un mec se faisait violer par le frère de sa meuf qui s’était suicidée à 17 ans… bref… je me suis dit que si j’avais besoin de ça pour travailler, j’étais mal barrée. Et puis, à chaque fois que je bois, il se passe des trucs horribles… donc je ne bois plus. Sans alcool, la fête est plus folle !

 

C.B : Tu as des rituels chelous d’écriture ?

 

C.B : Pas de rituel, c’est trop contraignant. J’écoute souvent de la musique, pour donner le ton, le rythme d’une scène, ou pour me mettre en phase avec un personnage. Parfois, je danse, ou bien je pète les plombs, si j’écris depuis trop longtemps… Il m’arrive de chanter, de faire des bulles de savon, de sauter sur mon canapé, d’entrer dans une espèce de transe.

 

"J’ai souvent un peu honte de dire que j’écris des romans."

 

C.B : L’inspiration, elle va et elle vient ?

 

C.B : Entre mes reins, oui… C’est comme pour tout, non ? Il y a des jours avec et des jours sans. L’essentiel est de ne pas se limiter aux fluctuations du démiurge…

 

C.B : Tu aimes écrire des scènes de cul ?

 

C.B : C’est tellement dur ! Un jour, j’ai demandé à une copine de m’aider, je l’ai allongée par terre et je lui ai demandé de se mettre dans pleins de positions différentes, pour mieux visualiser la scène… En général, je survole un peu la chose, à base de litotes, de métaphores, de sons liquides… sinon, je joue de cette difficulté… Dans le roman que j’ai jeté, il y a une scène où mon héroïne se masturbe dans un bain, puis arrête, parce que finalement, ça la saoule… c’est un peu une manière de traduire le blocage…

 

C.B : Quand on vit constamment dans la fiction, comment on fait quand la réalité nous rattrape ?

 

C.B : On brûle les locaux de l’URSSAF, on se cogne la tête contre les murs, et on va parler à sa psy.

 

C.B : Écrivain, c’est un vrai métier ?

 

C.B : Quand on me demande ce que je fais dans la vie, je réponds que je suis conceptrice-rédactrice dans une petite agence de com, sinon je dis que j’écris pour des magazines. J’ai souvent un peu honte de dire que j’écris des romans, comme si on allait me trouver prétentieuse… Le problème, c’est que c’est un métier qui devient immédiatement une identité. Tu ne peux pas t’en débarrasser… c’est une aura… Du coup, je m’en sors en disant que je suis auteur, si vraiment je suis obligée d’en parler. Je me sens tellement illégitime, tout le temps, dans tout ce que je fais, que je ne saurais me dire écrivain. Mais oui, c’est un vrai métier, même si tu es souvent obligé de faire des trucs à côté, parce que la précarité, c’est sympa, mais faut quand même bouffer !

 

Propos de Carmen Bramly receuillis par Carmen Bramly, 21 ans, écrivaine mais aussi entrepreneuse.

 

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