25 ans et déjà vieux : zoom sur la jeunesse "poivre et sel"

Fêter ses 25 printemps, se lever le lendemain matin, et se rendre compte qu'on a déjà les tempes grisonnantes…
10/12/2016

"Adulescent", "phénomène Tanguy", "génération Y" (ou Z, mais qui sait vraiment faire la différence ?) : la presse ne manque pas de mots pour qualifier cette catégorie grasse et indistincte qu'est la jeune génération, celle qui a grandi avec le haut débit et des téléphones intelligents. Des "djeuns" qui n'auraient pas vraiment réussi à s'émanciper, ou des adultes qui n'auraient pas vraiment réussi à abandonner l'âge ingrat : c'est un peu le même combat. Il est vrai que la longévité des études, les embouteillages sur le marché du travail, la statut de "stagiaire pour l'éternité", le prix du logement dans certaines grandes villes (vous pouvez multiplier les raisons à souhait) : tout ça n'invite pas vraiment à la prise d'autonomie. Il est vrai aussi qu'en deux clics sur Youtube, on a accès à absolument tout ce qui rythmait nos journées d'hier, et que ça rend peut-être plus douloureux encore le tranchage du cordon : tubes de l'été 2003, génériques des émissions à la KD2A, rediff de Nulle part ailleurs et Burger Quizz ("putain, ça c'était l'esprit Canal"). Ajoutons à cela la mine d'or d'archives que constitue votre album photos sur Facebook, et ces premières soirées Smirnoff immortalisées pour toujours - même au delà de votre mort - tout comme ces petits commentaires niaiseux mais éminemment sympathiques qui les accompagnent. Tourner le dos au passé dans cette immense niasse qu'est le numérique n'est, assurément, pas chose aisée.

 

Du landau à l'hospice

 

Mais il est une jeunesse dont on ne parle jamais, et qui préfigure peut-être une catégorie inédite à l'échelle de l'humanité : je l'ai nommée la jeunesse "poivre et sel". A savoir des gamins à peine entrés dans l'âge de la majorité, et déjà en train d'assimiler des réflexes de vieux. Par vieux, j'entends des gens vraiment vieux, pas des faux vieux qui sont en fait des jeunes (exemple de faux vieux qui sont en fait des jeunes : les trentenaires en couple qui attendent fougueusement leur premier gosse, les quadras tout heureux d'avoir arraché une augmentation à leur N+1). Non, il s'agit ici de vrais vieux, qui perdent leurs cheveux et qui se rendent compte, souvent trop tard, qu'ils parlent tout seul dans la rue. C'est un peu comme si on avait loupé une étape : après une période de jouvence prolongée, on passerait directement au stade maison de retraites, en ayant à peine entrevu l'âge adulte. C'est peut-être une bonne nouvelle pour nos cotisations retraites. Mais si on met ça de côté, ça sent plus la Pampers usagée (tiens, un truc que partagent les nouveau-nés et les retraités justement) que la rose achetée 6 euros sur les bords de Seine.

 

A quoi reconnait-on cette nouvelle caste monstrueuse, dont votre serviteur admet à demi-mot qu'il en fait (un peu) partie ? Elle se lève de bonne heure en bouffant des biscottes au beurre Elle & Vire (gare au cholestérol) et en écoutant Les matins de France Culture. Avant de partir au boulot, elle veille à mettre dans son sac un petit paquet de galettes de riz complet (en cas de "petite faim" au bureau), vous savez, ces trucs dont tout le monde raffole alors que ça n'a strictement aucun goût ? Le métro lui donne de très bonnes occasions de rouspéter : elle a du mal à comprendre ces collégiens qui ne libèrent pas d'espace au moment d'entrer dans le wagon, et estime qu'un bon vieux podcast de Franck Ferrand instruit plus qu'une partie de Pokémon Go (elle considère déjà le temps libre comme une denrée, un truc à épargner ou à faire fructifier). Elle ne se gêne d'ailleurs pas pour dire à ces gosses, à peine plus jeunes, "qu'ils pourraient quand même parler un peu moins fort". Qu'elle mette les pieds à l'université ou en entreprise, son but de la matinée reste le même : trouver une salle vacante pour la fameuse "réu", dont il faut bien reconnaitre qu'elle n'est utile qu'une fois sur trois. Oui, gare au lexique employé : c'est souvent en pensant faire jeune qu'un "nouveau vieux" se trahit.

 

Génération Polony et tentation Cialys

 

Passons sur la journée de travail, qui varie trop pour généraliser. Intéressons-nous à l'afterwork ou au week-end, que les uns consacreront à se dévorer un classique du cinéma japonais jamais sorti en France - entourés de vieux dans la salle, des vrais cette fois - quand d'autres hésiteront à s'enfiler une mousse, début de bedaine oblige. Certains jugeront bon de se remettre en forme justement, quand d'autres déclineront une partie de foot five, pour un motif qu'ils jugent eux-mêmes obscur : ils ont l'impression d'avoir des muscles usés, alors qu'ils ont 23 balais tout rond. 23 balais, bordel. T'as 23 ans, et t'as déjà empilé sur ton étagère les trois bouquins qu'a sorti Natacha Polony cette année, ne pouvant même pas attendre leur réédition en poche. 23 ans, et déjà nostalgique de la télévision du Professeur Choron, de Michel Polac, ou de Bernard Pivot (bon sur ce point, c'était incontestablement mieux foutu à l'époque). 23 ans, et déjà une "tentation Cialys" t'a effleuré l'esprit au moment de franchir le palier d'une pharmacie généraliste…

 

Mais loin de moi l'idée de jeter la pierre à ce nouveau groupe social non identifié. Il faut avoir de la tendresse pour cette nouvelle école déjà bien old school, à qui les médias n'ont pas su forcément vanter les mérites de la prime jeunesse (on pourrait tout aussi bien écrire : que les médias ont tendance à considérer comme des buses). Parce que c'est qui les visages poupons à qui des gars de 20 ans auraient envie de s'identifier aujourd'hui ? Kev Adams, et son sketch, rejoué jusqu'à l'overdose, où on le voit baisser son futal pour bien montrer qu'il est dans le coup ? Guillaume Pley, un duplicata de Cauet avec 25 ans de moins dans la tronche ? Geoffroy Didier et sa "Génération Sarkozy" ? Un rédacteur de Melty People ? Cyril Féraud, Justin Bieber, Nabillouche, Enora, Cyprien ? Des gloires éphémères qui abreuveront la rubrique "Que sont-ils devenus ?". Dans dix ans,Tapez-moi "jeunes" sur Google Images, et dîtes-moi vraiment si vous avez envie de ressembler à ça. Non, non, non, à bien y réfléchir, jeunes de tous les pays, vieillissons-nous : y'a bien que ça qui conserve.

 

 

Gautier Roos, 24 ans (et toutes ses dents), pigiste tout-terrain.

Rechercher

×