Alexia Savey, la fureur de vivre

Twenty s’est entretenu avec Alexia Savey, 20 ans, originaire de Lyon, auteure et fondatrice de l’association « Les Brindilles », plateforme de guérison communautaire dédiée à toutes les personnes souffrant d’anorexie ou d’accès de faiblesse psychique.
13/01/2018

 

 

Café le Mistral, Châtelet. Un peu en avance, Alexia m’attend déjà à l’intérieur, profitant de ces quelques minutes pour travailler. Quelque chose en elle m’intimide - l’aspect à la fois fébrile et stoïque d’une assurance que me renvoient ses deux grands yeux dorés. Comme elle le dira plus tard, « Tout ce que j’ai, je l’ai obtenu à la force de mes bras, je le dois à ma pugnacité ». Alexia est une battante, une battante intérieure, peu démonstrative, chêne et roseau à la fois. 

 

 

 

 

Sans perdre un seul instant, Alexia commence par évoquer son association, « Les Brindilles », parrainée par le directeur de Facebook France et Marlene Schiappa. « Je suis entourée d’une vingtaine de personnes, qui sont des pros de la com’, du digital, des médias, qui sont des personnes influentes et qui m’ont aidé à poser les jalons du projet les Brindilles » ajoute-t-elle, quand je lui demande si elle est seule, pour gérer le projet, « C’est surtout une manière d’être crédible, histoire que les gens ne pensent pas que tout est fait par une petite crevette de vingt ans ».

En deux mots, « Les Brindilles » se présente comme une plateforme de guérison communautaire, dédiée aux personnes souffrant d’anorexie, mais aussi, de manière plus large, de toutes les afflictions de l’esprit. « On est tous des brindilles émotionnelles » explique-t-elle, rejetant le côté « sectaire » d’une entreprise qui ne se concentrerait que sur un seul problème. « Quand j’étais hospitalisée, j’ai mal vécu le fait de n’être qu’avec des anorexiques. Ca n’aide pas à s’en sortir ». Elle l’explique d’ailleurs très bien. L’anorexie, pour elle, c’est la dépression dans l’assiette. On cesse de s’alimenter, pour alerter, montrer que l'on ne va pas bien.  

Ainsi, « les brindilles », c’est à la fois un site Internet, où l’on trouve des messages encourageants, des pensées positives, des textes destinés à donner force et courage à leurs lecteurs, mais également un groupe Facebook fermé, « Le cocon des brindilles »,  le « off » en quelque sorte, où 2000 « brindilles » échangent quotidiennement. Un hommage aux forums de sa jeunesse, en plus encadré, bien sûr. « Je pense que c’est important de préserver un aspect confidentiel, et puis, il faut se prévenir des trolls ». Une safe-space virtuelle où chacun est libre de se confier et puiser dans l’énergie collective, les encouragements nécessaires pour aller de l’avant. « Ce n’est pas un groupe où l’on parle de ses problèmes. On y va pour trouver du positivisme avant tout ». Quant au site, Alexia s’est improvisée Rédactrice en chef, l’aboutissement d’un rêve de petite fille. Plus jeune, après avoir vu "Le Diable s'habille en prada", elle se voyait à la tête de la rédaction d’un magazine de mode. « J’ai un calendrier éditorial et à chaque jour correspond une publication. Le lundi, c’est la citation inspirante, le mardi, c’est le « mardi des filles », le mercredi on publie une recette, le week-end je donne mes bons plans etc… C’est une approche holistique et pas focalisée uniquement sur la maladie ». Le site et la page Facebook fonctionnent donc comme des « lieux ressources », où l’on peut se rendre librement, « sans avoir besoin de rendre de compte à personne », quelque chose qui a beaucoup manqué à Alexia pendant ses années de combat.

 

 

 

 

Mais le projet d’Alexia n’est pas uniquement digital. « Le digital c’est bien, mais ça a ses limites ». Elle a également créé ce qu’elle appelle le « parcours d’éclosion », de manière à proposer d’autres solutions aux personnes en souffrance. Pour elle, l’anorexie est une « une maladie qui nous dévore de l’intérieur », où l’on se sent impuissant, éventré par quelque chose que l’on subit et coupable d’aller mal. « Ca crée une étrangeté vis à vis de soi-même, une incompréhension totale ». Ainsi, pour elle, ce qu’il faut, c’est d’abord briser les barrières du silence, du repli sur soi, de la solution et de l’isolement. « A chaque fois que je rencontre une personne, c’est une manière pour moi de me détourner de la maladie ».

Tout a commencé par un tour de France, « À la recherche papilles perdues » avec des Chefs Etoilés. L’idée, parcourir les routes de France, pour « retrouver le goût et le plaisir du goût ». Une manière de s’enrichir par ses rencontres, d’expérimenter, de manière concrète. « Quand on regarde des vidéos de cuisine, il y a une forme de passivité dont je voulais m’extraire ». Ainsi, elle propose une journée d’ateliers, à partir de janvier 2018, en se basant sur les sept rubriques du site « Les Brindilles », mode, beauté, food, réconciliation corporelle, yoga, créativité… Chaque atelier, de quarante-cinq minutes, sera encadré par des intervenants, des « happy-culteurs », en fonction de leur spécialité (chef, maquilleuse, coach en image, etc.). La communauté sera invitée à venir expérimenter chacun de ses ateliers, en petit comité. Une manière de préserver l’esprit « cocon » de l’association, tout en favorisant les rencontres. « Les maladies mentales sont très nombrilistes, dans la mesure où l’on est toujours vers soi et que l’extérieur n’existe plus ». Avec ce projet, elle veut permettre la guérison par le rapprochement humain, et peut-être, créer une bulle, un sas de décompression, pour donner aux participants la chance de retrouver, ne serait-ce qu’un instant, un pur moment d’abandon, d’oubli, les relier au monde extérieur.

 

 

 

 

Pour les brindilles qui n’auraient pas pu se déplacer, Alexia enverra des vidéos de l’événement, de manière à ce que chacun puisse bénéficier, s’il le souhaite, des bienfaits de ce « parcours d’éclosion ». Une « box » sera également offerte aux participants, comportant les armes ou le baume nécessaire, que ce soient des produits de beauté ou des aliments. « Un petit cadeau pour prolonger l’expérience à la maison », conclut Alexia. Les premiers ateliers auront lieu à Paris, mais la jeune femme tient à en implanter dans toute la France. Une ambiance décentralisatrice qui lui tient à cœur.

Pour les partenariats, parce que oui, ce genre d’évènements demande aussi de l’argent, elle a pensé à tout, marques, médias et investisseurs, en plus de Facebook, son partenaire officiel. Elle cherche, également, des bénévoles, pour encadrer ces journées.

Avec ce parcours, Alexia cherche à atteindre deux cibles, en organisant évènements éphémères et itinérants, « d’un côté, les personnes en souffrance et de l’autre, une cible indirecte, à savoir les brindilles qui vont mieux et pourraient devenir des ambassadrices et diffuser ces parcours d’éclosion chez elles, dans leur secteur géographique ».

 

 

 

 

Son premier livre  est sorti en 2015, La faim du petit poids, le jour de ses dix-huit ans. « Pour moi, c’est mon livre zéro ». Un premier livre « sur la maladie », à la fois thérapeutique et extrêmement personnel, où elle analyse, décortique et met des mots, bruts et sincères, sur les enseignements de huit ans d’anorexie mentale et plus largement, de dépression. « C’est comme si tu apposais devant tes yeux un filtre qui rend tout fade, tu perds l’appétit de vivre ». Une « clé de contact » comme elle le dit, qui lui a permis de prendre conscience de « la nécessité de prendre soin de soi ». Un début plus qu’un aboutissement. « En revanche, pour le prochain, je suis passée à autre chose », confie la jeune femme. Ainsi, son deuxième, ou plutôt, comme elle préfère le penser, son premier roman, s’attachera à un sujet tout autre. « Moi, ce qui me fait peur, c’est d’être stigmatisée. C’est hors de question que les gens se disent, en me voyant, c’est l’anorexique ». Ce nouveau livre s’adresse à son père, décédé un an après sa naissance, (elle est née le 11 septembre 1997). Dans ce roman, elle lui raconte les évènements historiques qui se sont déroulés depuis sa mort, en 1998, « La sortie de l’iPhone, l’élection d’Obama, le djihadisme… et bien sûr le 11 septembre 2001, le tout entrecoupé des réflexions philosophiques et des questions existentielles d’une jeune fille de ans ». La philosophie, pour elle, c’est peut-être ce qui l’a sauvée, grâce à son professeur de philosophie, en terminale. Une femme qu’elle continue de voir, en qui elle voit son « happy-cultrice » originelle. « Elle m’a proposé des lectures qui correspondaient à mes états d’âme du moment. C’était très apaisant ».  C’est comme ça qu’elle s’est plongée dans Sartre et Schopenhauer, « même s’ils sont parfois très pessimistes ». Une seconde entrée en littérature, préfacée par Alexandre Jardin et soutenue par Marc Lévy, avec qui elle correspond et qu’elle a pu rencontrer, à New York, où il vit, grâce à son beau-père, qui lui a fait parvenir les premiers jais de son ouvrage. « Il a lu mon livre et il a été dithyrambique. Il m’a même dit qu’il avait été jaloux que j’ai pu écrire des phrases qu’il aurait aimé écrire ». Depuis cette rencontre, elle échange régulièrement avec l’écrivain.

 

 

Aujourd’hui, si la jeune femme avoue avoir vaincu la partie immergée de l’iceberg « je peux déjeuner, aller au resto sans problème », elle confie ne pas savoir encore tout à fait s’aimer. En dépit d’un phrasé extrêmement maîtrisé et articulé, elle a encore du mal à s’ouvrir, même si elle se force. « A chaque fois que j’ose sortir de ma carapace, je sais que c’est une forme de mise en danger, j’ai beaucoup été persécutée, à tous les niveaux, durant ma scolarité. C’est comme ça que j’ai compris que l’on n’attire pas à soi ce que l’on veut mais ce que l’on est. Je ne m’aimais pas, je ne pouvais qu’attirer des gens qui me renvoyaient en miroir ce peu d’estime que j’avais pour moi ». Mais pour elle, guérir, c’est voir ce qu’il y a autour de soi, et après une heure de conversation, elle semble en très bon chemin.

Un parcours exceptionnel, donc, dont elle ne tire aucune autosatisfaction. Twenty lui souhaite le meilleur, et un beau succès littéraire.

 

 

Par Carmen Bramly, 22 ans, écrivain

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