Au secours, mes parents vieillissent !

Quels sont les premiers symptômes de la vieillesse chez nos parents ? A partir de quand se manifestent-ils ? Est-il plus douloureux de voir son père ou sa mère vieillir ? Quelles angoisses cela suscite-t-il chez nos amis Twenty ? Enquête.
26/02/2018

 

 

 

« Non, Maman, tu n’écriras pas l’article à ma place ».

 

Depuis presque un mois, je sais que je dois rendre ce sujet, mais je sèche. J’ai donc été chercher l’information à la source, en questionnant ma mère sur son propre vieillissement cellulaire. J’aurais dû m’y attendre, sa réponse ne m’a été d’aucune aide.

 

« Tu peux commencer par parler des premiers signes physiques de l’âge… les rides, la peau flapie, les cernes… il suffit d’une insomnie pour que je me prenne dix ans dans la gueule… j’imagine que pour toi ça doit être violent à regarder ».

 

Elle se trompe, mais je ne sais pas comment le lui dire. Ses angoisses ne sont pas les miennes. Les rides ne sont un problème que lorsque je les imagine coloniser mon corps et mon visage, chasser le désir que je pourrais susciter. Que ma mère ne soit plus un être de désir n’est pas une mauvaise chose. Et puis, quand je la vois, je ne vois aucune ride, je vois simplement qu’à presque cinquante ans elle est fatalement mieux « foutue » que moi, plus fine, plus élancée, avec toujours ce beau visage, à la fois altier et enfantin. Si par hasard je lui emprunte un jean, je peux être sûre qu’il m’ira moins bien. A l’adolescence, d’ailleurs, mes copains venaient plus pour elle que pour moi et je ne compte plus les fois où j’ai entendu : « La maman de Carmen, je la met dans mon top ten ».

 

 

 

 

Une allure juvénile confirmée par des gestes de gamine, comme lorsqu’elle danse le Sega dans le salon, au rythme du « Ambalaba » de Maxime Le Forestier ou bien enfile un pull, se dépêtrant gauchement de ses manches. A mes yeux elle est hermétique au temps, à la gravité. Madone éternelle. Quant à mon père, le jour de son anniversaire, j’ai été vérifier son âge sur Wikipédia, ayant du mal à imaginer qu’il puisse avoir soixante-neuf ans. Ainsi, le malaise – parce qu’il y en a bien un - n’est pas matériel, comme l’a suggéré ma mère, mais plutôt immatériel.

 

 

 

 

Ayant tout deux exercé, jusqu’à ce jour, des professions dites « libérales », ils n’auront le droit à aucune retraite. Une perspective angoissante, à laquelle je ne vois aucune issue. Tout ce que je peux espérer, c’est que mon petit-frère fasse fortune, plus tard, pour les aider – souhait naïf s’il en est. Ce n’est pas avec des piges et des romans que je parviendrai à subvenir à leurs besoins, leur payer un cottage à la campagne et des labradors – l’image que je me suis toujours faite d’une retraite paisible. Et puis, l’écart d’âge entre eux, vingt ans, n’est pas non plus pour me rassurer. Si mon père survient à leurs besoins, pour le moment, que se passera-t-il si, pour une raison ou une autre il ne pouvait plus assurer leur survie financière ? Comment ferait alors ma mère, devenue épileptique sur le tard ? Quand je l’entends hurler, tous les matins, depuis son lit : "qui me nourrit ?" j'en ai des frissons, l'imaginant, dans vingt ans, seule dans une petite chambre de bonne, sans mon père pour lui apporter son bol de bouillie. Désormais, chaque fois qu'elle me demande de lui préparer "une rico" (contraction de Ricoré) je lui répond qu'il est temps qu'elle prenne son indépendance et apprenne à se sustenter par ses propres moyens. En général elle me répond, désinvolte, « je ne suis pas ma bonne », et je me crispe, je me raidis, chassant les images qui se forment dans mon esprit. En somme, je me suis donné pour mission de l'éduquer, de la préparer à la vieillesse.

 

 

 

 

De nouvelles problématiques qui me taraudent de plus en plus, bien que déconnectées de leurs projections à eux. Mon père m’a dit, un jour, qu’il souhaitait  finir ses jours avec de l’opium et des petites masseuses, sur une plage Balinaise. Un cadre peu propice à l’élevage de labradors, me direz vous. Quant à la retraite, je ne suis pas certaine qu’il ait compris le concept, bien décidé à travailler jusqu’à expirer sa dernière inspiration.

 

 

 

 

Mes parents ne sont pas tous les parents, je vous l’accorde, mais il y a tout de même un enseignement à en tirer. Se rendre compte de l’aspect périssable de nos parents exacerbe notre peur de l’avenir. Là où eux redoutent la décrépitude esthétique, nous avons en tête des considérations d’ordre économique, oh combien plus étouffantes. Et oui, la vieillesse a un prix, un budget à prévoir et pas seulement en couches séniors. Selon une étude de l’institut CSA menée pour le Cercle de l’Epargne, 70% des français sont inquiets pour leurs retraites et seul 43% des Millennials estiment qu'ils disposeront de ressources suffisantes pour vivre correctement, une fois atteint le grand âge. Nos parents se font alors les reflets involontaires des démons de la précarité qui nous guette, au point d’en oublier qu’ils sont peut-être les derniers à avoir connu un monde où l’on vous proposait encore des CDI. Finalement, ce sera peut-être plus dur pour nos enfants de nous voir vieillir et de nous soutenir financièrement, nous, la génération free-lance.

 

 

 

 

Mais voir ses parents vieillir a également du bon. Une nouvelle relation se noue avec eux, plus mature, plus adulte et surtout, plus tendre. Nos géniteurs deviennent plus ou moins des amis. Si à l’adolescence j’ai pu être dure avec eux - surtout avec ma mère, comme beaucoup de filles – aujourd’hui, les tensions se sont assouplies. Moins frontale, moins cruelle, je ne cherche plus à la blesser à chaque fois que j’ouvre la bouche, ni à l’inquiéter. Fini les « je préfèrerai ne pas avoir d’enfants plutôt que de devenir la mère que tu es » et les bouffée de haine en regardant mes parents mâcher des biscottes. Je me surprends même à manifester mon affection - ce qui ne m’était pas arrivé depuis mes treize ans - comme lorsque j’ai fait à dîner à ma mère pour la consoler, parce que sa meilleure amie ne l’avait pas invitée à son anniversaire. Tout ce qui leur arrive nous touche plus, parce qu’ils sont moins jeunes, parce qu’ils mettent plus de temps à cicatriser. Pendant deux heures, j’ai donc joué à la grande, lui donnant des conseils, faisant tout mon possible pour la rassurer. « Non, Maman, ce n’est pas toi qui a changé, c’est elle », « Ne t’en fais pas, si elle s’est éloigné de toi, ce n’est pas parce qu’elle te trouve moins drôle », « Je comprends ta tristesse, mais ne te remet pas en question. C’est à elle de le faire». Une posture ironique, dans la mesure où elle ne m’a jamais tenu de tels discours, partant du principe que j’étais responsable – coupable - de tout ce qui m’arrivait. Adolescente, si une amie me faisait de la peine, c’était moi qu’on « engueulait » sous prétexte que je me laissais faire et que j’étais incapable de « gérer » mes relations. Mais bon, voilà, je ne leur en veux plus d’exister. J’ai enfin compris qu’ils ont fait du mieux qu’ils ont pu, pour m’élever, avec leurs armes et leurs névroses. J’accepte aujourd’hui toutes leurs manies, avec un humour résigné, tous leurs petits défauts, pourtant exacerbés avec le temps. Je m’en fiche que mon père joue à Candy Crush quand il me parle, qu’il ait toujours l’esprit ailleurs, et ce n’est plus si grave quand ma mère me fait des réflexions sur ma posture, le fameux « tiens-toi droite » ou qu’elle me demande innocemment « Et sinon, tu aimes les dames ? Je n’ai jamais su ». J’en ris et j’accepte. Ce n’est pas mon rôle de les changer. Des bénéfices dus au temps, qui vont dans les deux sens. Eux vieillissent et moi je grandis. D’ailleurs, de plus en plus, ils font appel à moi pour comprendre certaines donnes actuelles qui leurs échappent, du bitcoin à Tinder en passant par Vald. Si je n’ai pas toujours la réponse, au moins, je me sens investie d’un nouveau rôle, bien plus gratifiants que tous ceux que j’ai pu avoir auparavant.

 

 

 

 

 

Alors oui, je parle de ce que je connais. J’imagine que pour d’autres, voir ses parents s’autodétruire dans le jeunisme ambiant doit être relativement anxiogène. Qu’ils refusent de vieillir, singent des comportements puérils et se ridiculisent par des postures trop « djeunes » doit peiner, là où avant ils avaient simplement l’air « cools ». Quand votre père rentre en titubant, à cinq heures du matin, une fille de vingt ans en guise de canne, j’imagine que ça ne doit pas être très réjouissant, ni offrir une vision bien apaisée de l’avenir. Si votre mère est obsédée par la chirurgie esthétique, le yoga et rêve de ressembler à Madonna, ce n’est pas non plus idéal, surtout si elle se met à draguer ouvertement votre petit copain à table. Avoir des parents malades ou diminués non plus, bien sûr. Dans une société qui rêve de photoshoper tout ce qui ne lui est pas directement profitable, être considéré comme « faible » devient intolérable. Mais pour les autres, il y a quelque chose de rassurant à les voir vieillir, comme un passage de relais. La vie suit son court, et l’on peut soi-même grandir, faire son chemin.

 

 

Par Carmen Bramly, 23 ans, heureuse de voir ses parents vieillir

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