David Hamilton : le grand flou

Retrouvé mort à son domicile, le photographe octogénaire, récemment accusé de viol, laisse derrière lui de présumées victimes condamnées au silence. Et une œuvre qui semble faire figure d'anachronisme embarrassant.
28/11/2016

David Hamilton s’est suicidé, ce vendredi 25 Novembre 2016, à l’âge de 83 ans. Au lieu d’encenser le photographe disparu, la majorité des internautes a pointé du doigt, sur les réseaux sociaux, un travail jugé amoral et pervers et de présumés actes pédophiles. Internet s’est enflammé, les likes ont fusé, à mesure que les « No RIP » se sont multipliés. Les seuls à l’avoir défendu l’ont fait au nom d’un certain libertarisme soixante-huitard, et contre la bien-pensance, comme si la pédophilie, parce que montrée sous un angle pseudo artistique, était preuve d’ouverture d’esprit. S’il a connu la gloire au cours des années 70, le passage à l’an 2000 l’a relégué au rang d’artiste honteux, et ses photographies de jeunes slaves pré-pubères à peine vêtues n’ont plus fait l’unanimité. Nous avons fait son procès, celui d’un vieux dégueulasse aux (présumées, toujours) tendances répréhensibles, et lui a fait le nôtre, accusant l’époque de pudibonderie mal placée. La manière dont nous avons réagi à son décès est symptomatiques des paradoxes de notre ère, et en dit long sur l’évolution des moeurs.

 

 

Quand Hamilton exposait l’innocence fantasmée de jeunes aryennes graciles, les premières communautés hippies voyaient le jour, avec les dérives que l’on connait, et il n’était pas rare de croiser aux Bains Douches des gamines de quatorze ans aux bras d’hommes plus âgés. Quand Polanski apercevait une petite à son goût, il envoyait ses sbires la chercher. Je ne dirais pas que la pédophilie était admise, mais en tous cas, elle n’était pas considérée comme telle. Elle n’était pas nommée. Pour la petite anecdote, mon arrière-grand-mère avait poussé ma mère à passer le casting de Tendres Cousines, réalisé par Hamilton, pensant ainsi la propulser sous les projecteurs. Il faut dire qu’à l’époque, le photographe était une star. Les familles n’hésitaient pas à confier leurs nymphettes à l’artiste, sachant pertinemment ce qu’il allait en faire. Aujourd’hui, les lois sur les droits de l’enfant ne permettraient plus qu’on prenne ou diffuse de telles images, ni que l’on confie des mineures à un photographe, aussi célèbre soit-il. Hamilton s’est toujours défendu des accusations de viol faites à son encontre, assurant que les parents avaient signé des décharges, que les filles n’avaient pas le droit de boire, pas le droit d’avoir des petits copains, quand elles suivaient le photographe dans ses déplacements. Pourtant, on a du mal à le croire, et des témoignages comme celui de Flavie Flament ne font que confirmer les présomptions d’actes pédophiles, que le photographe a toujours démentis.

 

 

Aux scandales concernant sa vie privée, s’est ajouté un autre scandale, son travail tout entier. De nos jours, les magazines ne montrent plus la nudité enfantine. A l’époque, ça ne choquait personne, on trouvait ça beau, ces fillettes dénudées dans des mises en scènes un peu kitch, sur fond d’alpages Riccola. C’était presque moins trash que le travail d’Irina Ionesco, qui faisait poser sa fille Eva en porte-jarretelles, à l’âge où d’autres apprenaient à peine à lacer leurs chaussures. Il n’avait pas non plus l’aura d’un Larry Clark, dont l’œuvre pourrait se résumer à des plans d’adolescents faisant l’amour, se prostituant, prenant beaucoup de drogues et se refilant le Sida.

Hamilton ressentait une fascination évidente pour ses modèles, en tant que représentation d’un idéal. Ses photographies font presque office de vanités. Il touchait à un Et In Aracdia Ego naïf, incarné par la grâce de ces filles, à califourchon entre deux âges. Le style Hamilton, c’est beaucoup de flou, un érotisme à peine effleuré. Il donne à voir la beauté sibylline de ces jeunes filles, et c’est le regard porté sur l’image qui est imprégné d’érotisme. En un sens, la lubricité vient moins de la mise en scène que du jugement du spectateur. Certes, les filles sont peu vêtues, certes, elles peuvent se livrer à quelques plaisirs solitaires ou à des jeux saphiques, mais elles restent auréolées d’une pureté indéniable. Ce qu’elles font ne semble pas mal, et l’image ne transmet rien de malsain ou de coupable. C’est aussi ce qui peut expliquer le changement radical d’attitude à l’encontre de ses photographies. Quand autrefois on voyait en elles l’éloge de la beauté juvénile, aujourd’hui, on y lit un condensé de stupre et d’interdit. C’est peut-être aussi la clé de la perversité de son esthétique. Si ses photos évoquent le Virgin Suicides de Sofia Coppola, ou ressemblent à des pubs Cacharel, entre minauderies pastelles et lascivité ingénue, elles permettent tout de même de se rincer l’œil sur des filles à peine arrachées à l’enfance. On aura beau défendre Hamilton, dire que le contexte a changé, qu’on était plus ouverts par le passé, il n’en reste pas moins un photographe dérangeant. Peut-être que ses wannabes Cicciolina racontent la libération sexuelle, quand les jeunes filles ont enfin eu le droit d’avoir une sexualité, mais Hamilton, sous couvert d’art érotique, semble tout de même mettre en scène ses propres fantasmes.

 

 

 

Sans l’excuser, car ce dont est accusé Hamilton n’est en aucun cas excusable, j’aimerais tout de même faire la remarque suivante : ceux qui ont renié Hamilton sont les mêmes qui tapent Teen Porn dans leur barre de recherche, se retournent sur le moindre petit cul et proposent de la coke à des mineures dans le local poubelle de chez Régine. Sans parler de la sexualisation des petites filles, dont on s’offusque sans trop y changer grand-chose.

Histoire de bien terminer en queue de poisson, j’aimerais rapprocher cette mort de celle de Fidel Castro, survenue le même jour. Le lien n’est pas évident, mais il est faisable. De la même manière qu’on diabolise Hamilton (sans doute à juste titre) et qu’un clivage s’est fait, sur les réseaux sociaux, entre partisans et opposants, on a vu naître une flopée de révolutionnaires du dimanche. Après la pédophilie utopique, place à la dictature idéalisée. J’entends que le décorum entourant le règne de Fidel fasse baver, mais franchement, réfléchissons un peu avant de poster des hommages sans concession. Dans les deux cas, les victimes sont effacées du débat.

 

Par Carmen Bramly, 21 ans, romancière mais aussi entrepreneuse.

 

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