Drague ou harcèlement ?

En dénonçant mi-janvier sur les réseaux l'initiative galante d'un technicien d'Orange qu'elle jugeait déplacée, "Buffy Mars" a divisé Twitter en deux camps, prouvant que la nuance entre drague et harcèlement était loin de faire consensus. Etat des lieux.
07/02/2017

La question du harcèlement, qu'il soit sexuel ou moral, au travail ou dans la rue, est devenue le sujet de préoccupation de nombreux politiques. Par le passé, le sujet a longtemps été mis sous le tapis, de par une présence presque inexistante des femmes au sein de la classe politique. Aujourd’hui, on nous le ressort régulièrement, sans doute pour draguer l’électorat féminin et trouver des sujets plus consensuels que la burka pour occuper le débat public. La question est ainsi devenue un sujet de société, à la fois fortement discuté et discutable.

 

Là où certaines personnes voient de la drague, d’autres y voient une forme agressive de harcèlement, d'où la difficulté de définir une limite entre les deux.

 

Le mois dernier, la twittosphère s'est enflammée autour de l'affaire “Buffy Mars”. Pour ceux qui étaient trop absorbés par les primaires de la gauche, je vous résume l'affaire : Buffy (c'est un pseudonyme), reçoit un texto de la part d'un technicien d’Orange, venu chez elle dans la journée. Il lui demande simplement s’il peut la revoir, l’ayant trouvée charmante. Outrée par ce geste, qu’elle considère déplacé, Buffy s'est empressée de le mettre au pilori, sur l’agora virtuelle des réseaux sociaux, en diffusant le message du technicien et sa réponse où elle lui annonçait l'avoir signalé à sa direction. 

 

Afin d’y voir plus clair, penchons-nous un instant sur la définition purement juridique de la chose. Si l'on regarde du côté du code pénal, le harcèlement est défini ainsi :

 

« Le fait de harceler autrui par des propos ou des comportements répétés, ayant pour objet ou pour effet, une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel, est puni de deux ans d'emprisonnement et de 30 000 € d'amende ».

 

J'ai demandé à Mégane Dauvillier, 19 ans, étudiante en droit, de m'expliquer cette distinction et de me donner son avis sur la question :

"Selon moi, la drague, c'est quand la volonté d'aller vers l'autre est commune, quand tu sens qu'il y a du répondant. Le harcèlement, c'est quand les choses sont à sens unique. Maintenant, toute la difficulté est de savoir si le harceleur ou la harceleuse se rend compte de cette absence de réciprocité, ce qui n'est souvent pas le cas. En revanche, du côté du droit, si on regarde le code pénal, la drague peut difficilement se changer en harcèlement. Les mecs lourds en boîte, ceux qui ne te lâchent pas de toute la soirée par exemple, on ne peut même pas les qualifier de harceleurs. Pour être caractérisé comme tel, il faut que le harcèlement "ait pour objet une dégradation des conditions de vie se traduisant par une altération de la santé physique ou mentale", heureusement c'est rare que ça aille aussi loin, en soirée !"

 

Afin d'illustrer cette explication un peu trop abstraite et formelle, de lui donner plus de relief, j’ai demandé à quelques Twenties de témoigner, histoire d’incarner un peu plus le débat.

 

Cas numéro 1 : Elsa 20 ans.

 

"Sans cesse, il me demande ce que je fais, si j’ai envie de passer un moment avec lui."
 

« J'ai rencontré ce garçon en boîte. Il est venu me demander une cigarette, alors que tous ses amis en avaient. J’ai tout de suite compris la nature de ses intentions à mon égard. Nous avons parlé un peu, puis il m'a demandée mon Snap. Comme je ne sais pas dire non, je le lui ai donné. Le lendemain, je ne reçois rien de la journée, et le soir, il m’envoie un snap de lui, torse nu dans son lit, accompagné de la mention : « Bonsoir Mademoiselle ». Je réponds, et on commence un peu à parler. Il me demande alors mon Facebook. Je m’exécute, et il commence à me dire : "Mon dieu t'es trop mignonne, j'adore !", suivi de : "je suis sous le charme". Je trouve ça un peu inquiétant, qu'un mec aille voir toutes mes photos et m’abreuve ensuite de compliments. Ensuite, il se met à m’envoyer des messages, tous les soirs. Il me fait souvent remarquer que je me couche très tôt, demande à m'appeler. Je tiens à préciser que nous ne nous sommes vus qu’une seule fois en vrai, et que nous ne parlons que depuis deux jours sur les réseaux. Il est tenace insiste pour m’appeler, entendre ma voix, même si je lui dis que je dois me mettre au lit. Dans ces cas là, j’ignore ses appels. Seulement, il se fait de plus en plus insistant et demande à me voir. Sans cesse, il me demande ce que je fais, si j’ai envie de passer un moment avec lui. J’ai beau lui répéter que la semaine, pour moi, c’est impossible de sortir, il n’en démord pas. Quand je lui explique que trois samedis de suite, je ne suis pas disponible, il se montre jaloux, me demande de lui rendre des comptes, pose sans cesse des questions pour savoir ce que je fais de mes soirées. « Ça ne me plaît pas », dit-il. Tout ça n’a duré qu’une semaine, mais il ne m’a pas lâchée, en dépit de mes réticences ».

 

Cas numéro 2 : Amandine 20 ans.

 

"Je savais qu'à chacune de mes sorties il était là, tapi dans l'ombre."

 

« J’étais en classe de première. Un jour, je reçois une demande d’amitié, sur Facebook, d’un garçon qui était dans le même collège de moi. Par réflexe, je l’accepte, suivant la loi du « je vois qui c'est donc, ok ». Alors commence un manège des plus étranges. Il se trouve que le jeune homme est mon voisin. Nos deux immeubles se font face, chose que je n’avais jamais remarquée avant. De plus en plus souvent, nous nous croisons dans la rue. Jusque là, rien de suspect. Seulement, il me demande tout les jours de mes nouvelles, me propose de sortir le week-end, me glisse sans cesse un petit compliment, cherche à me connaître… Certes, je n'ai jamais clairement dit non, par peur de le vexer, mais j'ai décliné chacune de ses invitations. Quand on se croise dans la rue, pas un mot, juste des regards, gênés de ma part, et insistants de la sienne. Nous n'étions ni amis ni rien, mais dès que j'avais le malheur de me connecter sur mon compte, il m'assaillait de messages, allant même jusqu’à commenter mes photos de 2012 et m’envoyer des pokes (rien que ça c'est bizarre). Je ne sais pas si on peut parler de harcèlement, mais je sais que j'appréhendais le fait de le croiser dans la rue et de devoir marcher derrière ou devant lui, en sachant pertinemment qu'en rentrant, j'allais recevoir un « Au fait, je t'ai vu tout à l'heure, tu fais quoi ce week-end ? ». Je savais qu'à chacune de mes sorties il était là, tapi dans l'ombre, sans jamais m'adresser la parole, juste là, à me voir traverser la rue. Son plaisir quotidien. Un jour, j'ai décidé de prendre les choses en main. Au lieu de lui dire : « non je suis occupée ce week-end » ou « oui je vais bien », je me suis dit qu’il serait plus simple de l'ignorer, tout simplement. Miracle. Après deux semaines, plus rien. Cette histoire remonte à trois ou quatre ans, et maintenant, il se contente d’un message de vingt lignes, à chacun de mes anniversaires, auquel je réponds le plus poliment du monde ».

 

Cas numéro 3 : Emmanuelle, 19 ans.

 

"Je dois lui expliquer en long et en large pourquoi je ne veux pas le sucer goulûment."
 

« Lorsqu'on s'inscrit sur Tinder, on le fait dans le but de rencontrer un homme, c'est indéniable. Pourtant des années après, alors qu’on pense son compte désactivé et ce lourd passé enterré, on continue de recevoir des messages. "Je sais qu'au fond tu en as envie. Quoi, t'as un mec ? Bah alors ? Je sais que tu es une coquine". Le non merci semble tomber dans l'oreille d'un sourd. Je m'étonne encore qu’ils ne soient pas découragés par mon premier « non », qu’ils persévèrent. Mais voilà, je dois me justifier, encore et toujours, expliquer en long et en large pourquoi je ne veux pas le sucer goulûment. Si ce n'est ni de la drague ni du harcèlement, c'est de la lourdeur. La persévérance devient pesante. »

 

 

Dans un monde de plus en plus manichéen, j'ai remarqué que lorsque l'on évoque le harcèlement, le raccourci est vite trouvé entre homme et agresseurs. Cette généralisation, en plus d'être totalement arbitraire, décrédibilise la lutte contre ce problème en faisant passer les activistes de la cause pour des misandres qui ne veulent que déclarer une nouvelle guerre des sexes. Afin de mieux comprendre leur vision de la chose, j'ai demandé à des jeunes hommes, des twenties, la différence pour eux entre drague et harcèlement.

 

Victor Suret, 19 ans, étudiant.

« Je dirais que la drague intervient lorsque l'on tente de nouer le contact de façon courtoise et décente. Rien n'interdit, pour certains (les moins subtils) de manifester clairement leurs intentions, dès lors qu'ils n'outrepassent pas les limites du respect. Le harcèlement, selon moi, intervient soit avec des propos graveleux et dégradants, soit par une insistance vraiment pesante en dépit des réponses négatives de la part de la personne draguée. »

 

Thiago Cassin, 22, ingénieur au Brésil.

« C'est compliqué à définir en quelques mots mais pour moi la drague implique politesse et respect. Elle est reçue avec amusement quand le harcèlement se définit par la création d'un sentiment de crainte ou d'inconfort. Pour faire la différence entre les deux, il suffit d'un peu de bon sens et de simplement ne pas faire à autrui ce qu'on n'aimerait pas qu'on nous fasse. »

 

Antonin Azzi, 19 ans, étudiant.

«A  mon sens, drague et séduction se distinguent dans le ressenti des deux partis. La séduction peut passer par une forme douce de harcèlement, dans la mesure où pour séduire, il faut argumenter, parfois se lancer dans une guerre d’usure. On reste dans la drague quand il y a un jeu, une certaine réciprocité, qu’elle qu’en soit l’issue, échec ou gloire. Le harcèlement commence quand la relation devient malsaine, dès que l’un des deux cherche à se dérober à l’autre. Lorsqu’une personne t’évites systématiquement, de manière verbale ou physique, c’est pour moi synonyme d’un « ne continue pas, tu ne m’intéresses pas ».

 

Peut-on alors parler de harcèlement dans l'affaire de Buffy Mars ? Selon moi, le geste du technicien était déplacé, dans la mesure où utiliser des informations privées, obtenues dans le cadre de son travail, n'était pas une idée des plus brillantes. Seulement, il n’a pas insisté. Face aux menaces de la jeune femme, ce dernier a reconnu son tort, et mis fin à ses avances. Le geste est maladroit, presque touchant, et nous aurions pu parler de harcèlement uniquement s’il avait poursuivi son jeu, après le refus de Buffy. On ne peut pas incriminer une personne parce qu’elle a simplement tenté sa chance, non ? Ce qui est inacceptable, en revanche, sont les insultes des internautes à l'encontre de la jeune femme. Il existe une réelle différence entre donner son avis et tomber dans un discours misogyne. 

 

Par Myriam Attia, 19 ans, étudiante en prépa littéraire.

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