Grave : le cinéma français sort enfin les crocs

Puisque David Cronenberg déserte ses propres films depuis 20 ans maintenant, il fallait bien que quelqu'un reprenne le flambeau : sous ses airs de mastodonte hype, Grave justifie pleinement les louanges de la galaxie cinéphile (et cinéphage).
26/03/2017

 

 

C'est un peu le film que les gens normaux (la presse ciné quoi) attendaient. Un an pile poil après Evolution de Lucile Hadzihalilovic, Grave débarque sur les écrans avec un statut pas évident à porter : celui du film de genre français multi-auréolé en festivals, tombant à pic pour dynamiter les standards auteuristes pas toujours très funky de la production hexagonale. Une attente d'autant plus forte qu'elle concerne un premier long métrage servi par une réalisatrice et un casting non identifié (de la chair fraiche), et que les derniers proto-teen movies tricolores qui nous viennent hâtivement à l'esprit s'appellent Five et Projet X. Depuis son passage remarqué à la Semaine de la Critique 2016, cela fait donc dix mois qu'on attend Grave, épuisés par un brouhaha promotionnel qui suscite le même enthousiasme dans les colonnes de Mad Movies que dans celles de Madame Figaro. Syndrome La-La Land oblige : on ne pouvait être que déçus. Après avoir pris un peu de temps pour digérer le film, c'est en fait tout l'inverse qui s'est produit.

 

Faut dire que de loin l'objet fait peur, peut-être autant que l'adjectif cronenbergien que toute la presse lui a sciemment accolé : une esthétique pop cochant toutes les cases du cahier des charges stylistique de l'époque, une réputation de film insoutenable qui a valu deux évanouissements au Festival de Toronto, une analogie un peu lourdau entre la goinfrerie et l'appétit sexuel…Hâtant le pas avec ses gros sabots, le film n'évite ni les clichés, ni les écueils : c'est pourtant l'une des plus belles choses sorties sur les écrans récemment. Et peut-être aussi le grand film populaire dont nous avions besoin pour mettre à l'amende, d'un même coup de fourchette, les comédies gloutonnes et les drames psychologiques ronrons bien de chez nous qui irriguent les salles chaque semaine.

 

On a dit du film qu'il était un crossover entre le body horror, la comédie, et le teen movie. Il faut y apposer la mention "conte initiatique" aux accents tragiques, qui commence là où le très beau Taj Mahal de Nicolas Saada prenait lui aussi son envol : juste après l'abandon des parents. Justine quitte le nid familial pour intégrer une école de vétérinaires aux ramifications bien grisou de Liège (on est bien loin de La Boum et du Lycée Montaigne en face du Luxembourg). Elle retrouve dans cet établissement lugubre sa soeur, inscrite elle en deuxième année : cette dernière a donc déjà connu les sévices de circonstances lors de son bizutage l'an dernier. La première humiliation viendra d'un rein de lapin cru, que Justine se voit contrainte d'avaler malgré ses velléités veggie. Un premier contact avec la viande qui pose les fondations de tout ce qui suit : une fascination grandissante pour la chair, matière vive autant sujette à l'excitation qu'au dégoût. Cette sortie de l'abstinence alimentaire épouse évidemment l'itinéraire sexuel de la princesse virginale, pas vraiment portée sur la chose jusque-là. Son corps ne lui obéit plus, il déborde, très littéralement, jusqu'au dysfonctionnement : Carrie est la référence manifeste du film, qui en amoncelle bien d'autres (pas étonnant que Brian De Palma et Gaspard Noé soit cités, dans la mesure où chez eux aussi le vernis trash dissimule un romantisme contrarié).

 

L'obsession carnassière grandit, jusqu'à devenir insatiable : quand la barbaque encore sous cellophane vient à manquer dans le frigo de Justine, c'est vers du gibier humain qu'elle se tourne, triturant un tabou maintes et maintes fois exploré au cinéma : l'anthropophagie. Quelque part entre le film de vampires et le mondo cannibale, Julia Ducournau trouve le territoire idéal pour venir questionner notre bestialité, et regarder d'un nouvel oeil le monstre en nous (une figure presque imposée du genre). Empilant pour ce faire les bonnes idées de scénario et les trouvailles de mise en scène, d'une grande simplicité mais jamais gratuite.

 

L'établissement ne semble fréquenté que par des étudiants et des animaux, puisque les figures d'autorité semblent avoir déserté : pas d'entre-deux possible entre ceux qui avilissent (les anciens) et ceux qui sont humiliés (les bizuts). C'est bien l'endroit où l'esprit de troupeau prévaut, dans un camp comme dans l'autre : les humiliés n'envisagent pas la moindre seconde une révolte, les puissants prêtent allégeance au roi, despote qui porte de nos jours cette affreuse étiquette de "chef du BDE". Les bêtes sont en fait partout. Loin de nous donner la leçon, la réalisatrice comprend aussi ce qu'il y a d'absolument fascinant et séduisant à se laisser tenter par la régression animale, ce vide contemporain aux charmes magnétiques qui trouvait déjà des échos dans Springbreakers. Il fallait un regard comme celui de Garance Marillier, l'actrice principale, pour transposer ce trouble à l'écran : après 1 heure 38 de film, on a bien du mal à dire si on a eu à faire à une intello effarouchée destinée à longer les murs, ou à une bombe du lycée capable d'éliminer d'un regard toutes ses rivales pour mieux les ingurgiter (le cinéma français, et ses égéries certifiées sans boutons d'acné ni gouttes de sueur sur le front, est prévenu).

 

Le fil tragique du film, c'est aussi cette catastrophe héréditaire, qui pousse deux soeurs à emboîter le pas à leurs parents eux-mêmes vétérinaires, qui plus est dans l'école de leur rencontre. C'est l'autre belle idée du film : l'horreur de l'entre-soi, qui se prolonge bien au-delà des repas de famille étouffants, puisque l'internat spécialisé est par définition l'endroit où l'on fabrique du même (toujours cette histoire de troupeau). Reconduire le parcours des parents en pensant s'en émanciper : les réactions cutanées de Justine sont aussi une réponse épidermique au chemin balisé et immaculé auquel on la destine.

 

Au coeur de Grave, il y a finalement la question de l'impur, thème cher à l'adolescence puisque le corps se découvre comme une sphère imparfaite, avec toujours ces bouts de gras qui dépassent du jogging par ci, et ces poils indésirables par là. Période clé où l'on apprend à jouir et à aimer ce qui est sale, dans une initiation parfois plaisante au dégoût. D'où le contraste esthétique du film : des gros plans réalistes et cliniques pour les scènes d'horreur, une lumière chaude et vaporante rappelant par moment Benoit Debie pour les scènes dialoguées. Enfermée dans la tête de son personnage jusqu'à l'autisme, Julia Ducournau fait surgir l'horreur dans les moments les plus anodins (une photo de classe, une arrivée en amphi) et préfère un regard plus distancé (mais c'est aussi celui du médecin qui ausculte) dans les situations d'effroi. On aimerait vous dire que certains dialogues sont trop appuyés ou que le jeu des parents n'est pas des plus inspirés. Mais impossible, tant Grave digère adroitement ses propres imperfections pour finalement tout engloutir sur son passage : courrez-y, avant que l'appétit ne déserte à son tour.

 

 

Par Gautier Roos, 24 ans, pigiste 

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