Juliette à la Peacock : comment survivre dans un festival électro en étant sobre ?

Ce week-end, nous avons lancé un défi à Juliette, l’âme damnée de la rédaction : couvrir un festival électro, sans boire, fumer ni se droguer. Alors, Juliette, on tient le coup ?
13/07/2017

 

Eté 2013. 

 

 

Electrique, je marche au pas, comme les milliers de petits soldats pressés contre moi. Mon visage se liquéfie. Mes yeux, ma bouche et mon nez dégoulinent, comme de la gouache sous la pluie. Ma conscience tire sa révérence. Seules les sensations demeurent, foisonnent et prolifèrent. Mon esprit s’est propagé à mon corps, tant et si bien que je pense avec les mains, les doigts, les pieds, les genoux.  Je ne suis plus rien. Je vois tout. De moi, ne reste qu’un globe oculaire transparent. La lumière, que je perçois par éclats, me fait l’effet d’électrochocs visuels. Ma mâchoire tremble, mes dents applaudissent. Mes pupilles épousent l’infini. Je laisse le rythme prendre possession de mon corps. Je me subordonne à lui. Une force fuse en moi à présent, celle de ces milles respirations à l’unisson, de cette marée de corps moites, hypnotiques, en communion face au DJ. J’imagine un paon totémique faire la roue en lévitation au dessus de la foule, et bénir cette première édition du festival de la Peacock Society.

 

Eté 2017.

 

Les cultures électroniques, pour moi, c’est le passé. J’y ai renoncé le jour où j’ai décidé de m’assagir. Voilà deux ans que je n’ai pas fréquenté une seule soirée techno, psy-transe, house, deep, ou dubstep, que je n’ai pas revu mes complices d’after ou de before, que j’ai déserté les Concrete, Block, BP et autres lieux de perdition. Non, mes illusions festives donnent aujourd’hui sur les bars de la rue du faubourg Saint Denis, où je joue les Cendrillon, ne rentrant jamais après minuit.

 

Ma première réaction n’a donc pas été très encourageante, quand, en conférence de rédaction, on m’a intimé de couvrir la Peacock Society, dans la sobriété la plus totale. Un point sur lequel le redac chef de Twenty a été catégorique.

- Pourquoi moi ?

- Ça te fera du bien.  

- Je ne vois pas comment.

- Parfois, faut savoir dompter ses vieux démons.

- Fair enough.

Après tout, pourquoi pas.

Dans un élan de résignation, je jette un coup d’œil à la line up : Marcel Detmann, Carl Craig, Nina Kraviz, Dixon, Kaytranada, Moodyman, DVS1, Tommy Genesis… pour chaque nom, un souvenir, une anecdote, une soirée, des sensations, des rencontres - une tranche de vie, en somme. La peur se dissipe alors, laissant place à une éclaircie d’excitation. L’injonction de rester sobre me rassure. Voilà, c’est bon, j’ai hâte d’y être !

Mille questions se bousculent alors dans mon esprit : Est-ce que je reverrai des têtes connues ? Est-ce que je retrouverais mon paradis perdu ? Est-ce que je sais toujours danser ? Comment m’habiller, à présent que j’ai jeté toutes mes vieilles reliques de teuffeuse teenage ?

Dans trois jours, j’aurais la réponse à toutes mes questions.

 

 

***

 

Vendredi 7 juillet

 

Dans le métro, j’essaye de repérer d’éventuels festivaliers, comme pour me sentir moins seule. Je les reconnais à leurs looks bariolés, agrémentés de piercings, bananes, T-shirts à messages, leggins, salopettes, mini robes ou grosses baskets. Je croise quelques regards et des sourires en écho au mien. 

Château de Vincennes. Terminus, tout le monde descend. Sur le quai, je suis un petit groupe ultra looké, qui prend la direction de la sortie.

En longeant le bois de Vincennes, sur le chemin, un type m’arrête pour proposer de l’ecstasy. Poliment, je décline son offre. A mesure que je me rapproche du festival, les beats font vibrer le béton, libérant une montée d’adrénaline, comme la dernière bulle d’un coca tiède. Au moment où le bénévole fait biper ma place, je me revois tendre d’autres places, sur d’autres papiers imprimées, à une foule de videurs, devant une foule d’entrées, et une montée édulcorée de souvenirs fait pétiller mes synapses. Je me sens l’étoffe d’un Ulysse, pénétrant dans le port d’Itaque, sur la crête d'une vague fébrile. 

 

 

Après avoir contourné trois fois la Warehouse et passé vingt minutes à envoyer des textos dans un transat de l’espace pro, je me décide enfin à aller danser.

 

 

Il me faut quelque temps, avant que mes gestes se décongestionnent, que je retrouve le rythme, les pas. En guise de stupéfiant, je fixe les lumières, comme si les rayons colorés lézardant l’entrepôt avaient un pouvoir psychotrope. La seule défonce qui me soit permise, finalement, c’est la musique et la scénographie. L’œil et le tympan aspirateurs, je sniff le frissons alentour. C’est bon, tout revient. Ce sera ça, ma montée, une longue montée. Je piétine puis m’envole, des heures durant. Seulement, pour la première fois de ma vie, je m’appartiens. Mon corps et mon esprit ne font qu’un, et je danse, mieux que je n’ai jamais dansé. Auparavant, je dansais en espérant retrouver les effets de ma première défonce. Aujourd’hui, je ne suis plus dans l’attente. Aucune lutte intérieure à signaler. C’est bon et ça me suffit. Je danse donc je suis. Seul le présent compte. Je suis au monde, instantanée. Trois heures plus tard, lessivée et extatique, je m’extrais de la masse agglutinée devant le DJ, pour aller quérir de l’eau à l’extérieur et fumer une cigarette.

 

 

Dehors, la nuit me cueille, à mesure qu’une brise tiède sèche la sueur qui macule mon front et mes vêtements. Je m’assieds sur une marche, apaisée et sereine, et contemple les volutes de fumées de ma cigarette danser sous mes yeux. J’ai beau être seule, je me sens accompagnée. L’impression d’appartenir à ce monde à nouveau me saisit.

Un cris me tire de mes pensées : 

- Noooon !!!! Juliette !!!! Mais ça fait au moins mille ans !!!

De « tu deviens quoi » en anecdotes nostalgiques, je bavarde un temps avec cet ami, que je n’ai pas revu depuis ma dernière Concrete en 2015. Nous rions, nous nous prenons dans les bras, comme si nous nous étions quittés dans une vie antérieure. Pourtant, deux ans, ce n’est pas grand-chose, même si ma vieille copine a des airs de réminiscence. Je la suis, finis la soirée avec elle, ses nouveaux amis, puis rentre chez moi. Vivement demain soir.  

 

Samedi 8 juillet

 

Cette fois-ci, je retrouve Sébastien, le Community Manager de Twenty, à la sortie du métro. La soirée se passe sans embuche, et au moins, j’étais accompagnée.

Que dire d’autre ? Un type a essayé de jeter quatre pilules d’extasy dans la bière de Sébastien, avant qu’on ne l’arrête, la main au dessus du verre. Nous avons dansé. Nous avons ri. Les artistes ont tous été à la hauteur de nos espérances, comme la veille. Kaytranada et Moodyman nous auront bien fait suer. En somme, un moment d’insouciance, détaché du réel.

 

 

Sans regrets, aucun, je me demande tout de même à quoi bon ? A quoi bon avoir gâché mon adolescence avec des substances, qui, je le découvre aujourd’hui, ne me servaient pas à grand-chose ? Je pensais sublimer le réel, transcender ma condition et mes limites, mais finalement, à chaque fois, je me retrouvais à six heures du matin l’estomac en vrac et l’esprit brumeux, incapable de me mouvoir, nauséeuse.

Cette Peacock m’aura donc appris à apprivoiser la techno à nouveau, prendre le meilleur, et laisser de côté mes tendances morbides. Pour ça, vraiment, merci les gars !

 

 

 

Par Juliette, 22 ans, festivalière comblée 

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