La faim du couple

Dans "Presque ensemble", son premier roman, Marjorie Philibert ausculte les impasses de la vie à deux à l'heure de l'individualisme généralisé. Ou comment l'idéal romantique est devenu synonyme d'odyssée domestique sans issue. Interview.
30/01/2017

 

Presque Ensemble (Ed JC Lattès), premier roman de Marjorie Philibert, est un livre dense et sensible qui donne à voir l’aventure d’un couple, de leur rencontre à leur rupture, des années 90 aux années 2000. Les deux protagonistes font figure de Paul et Virginie modernes, à l’heure des débuts d’Internet, du consumérisme à outrance et d’une société de plus en plus individualiste. Les Twenties se posent beaucoup de questions sur le couple, nous avons donc rencontré l’auteur, pour calmer, ou non, nos angoisses.

 

Twenty : C’est un livre sur le couple ou bien, à travers le couple, vous avez souhaité embrasser un horizon plus large ?

 

Marjorie Philibert : Mon but n'était pas de parler uniquement du couple, mais de la vie moderne. Beaucoup de sujets s’entrecroisent dans le livre : l'absurdité de la vie professionnelle, la crise économique, la télé-réalité, la politique. Le point de départ, c’était de parler de l'époque par le prisme du couple. Je voulais raconter un changement de société, à savoir celui de la perte de l’insouciance.

 

Les deux personnages se rencontrent le soir de la Coupe du Monde de 1998. Pourquoi avoir choisi cette date en particulier ?

 

M.P : La coupe du monde, et surtout celle de 1998, c’est une parenthèse, une bulle hors du temps. Pour les deux personnages, Nicolas et Victoire, la vie s'ouvre devant eux.Tout leur semble possible. Il y a alors une fraternité dont on n’a plus l’expérience dans les grandes villes, où l'on est obligé d’avoir des matchs de foot pour avoir le sentiment d’« être ensemble ». La victoire des Bleus de 1998 inaugure une brève période d’euphorie, d'espoir démesuré. C’est le symbole d’une France unie (le fameux black-blanc-beur) un peu utopique, avec la joie de s’y abandonner collectivement. Presque vingt ans plus tard, en 2017, on mesure aujourd’hui à quel point cet idéal a explosé.

 

Pour revenir sur le titre, « Presque Ensemble », diriez-vous que, même en couple, on est toujours dans cette approximation, ce presque ?

 

M.P : En quelque sorte, oui. Le consumérisme a fragilisé le couple. L’intimité, le fait d’être relié à quelqu’un en profondeur et sur la durée, fait aujourd'hui extrêmement peur. Il suffit pour s'en convaincre d'aller surfer sur les sites de rencontre que j’évoque dans le livre. Sur ces sites, on se rend compte que la plupart des gens s’intéressent assez peu à la personne qu’ils ont en face d’eux et à son histoire, mais qu'ils y voient surtout un moyen de combler leurs besoins, qu'ils soient affectifs ou simplement sexuels. En un sens, on a un peu le sentiment que la prophétie d’Aldous Huxley dans « Le meilleur des mondes » est en train de se réaliser. Dans ce livre, qui date de 1932, l'auteur décrit une société où l’amour et la souffrance ont été éradiqués au profit de la jouissance instantanée, soit précisément l'illusion derrière laquelle le monde court.

 

"En raison du malaise économique, les gens vont avoir tendance à rester ensemble même si ça ne va plus."
 

Twenty : Les conditions matérielles, souvent précaires de Nicolas et Victoire prennent beaucoup de place dans leur vie de couple. Est-ce un signe de l’époque?

 

M.P : J’ai été marquée par la lecture du livre Les choses de Georges Perec. Dans ce roman, l’auteur décrit la vie d’un jeune couple des années soixante, qui assimile le bonheur aux objets qu’ils pourront s’acheter. Par rapport à cette époque, on est aujourd'hui entrés dans une ère post-consumériste où les jeunes savent qu’ils n’auront même pas la satisfaction de la consommation, par manque de moyens. Quand Perec écrit Les choses, la consommation est quelque chose de nouveau, d’excitant. Aujourd’hui, on est limités par la crise et les linéaires sans fin des magasins ne font plus rêver personne. Quelque part, l'esprit « no future » des années 80 s’est finalement réalisé.

 

Twenty : Est-ce que le couple est une injonction, voire une construction sociale ?

 

M.P : Le couple n’est plus imposé par la société, mais en raison du malaise économique et de la précarité les gens vont avoir tendance à rester ensemble même si ça ne va plus, pour le sentiment de sécurité que le couple procure. Ils ont peur du lendemain. On est revenu à une période de sécurité maximale, contrairement à la génération de nos parents, qui ont vécu 68 et l’aspiration à la liberté qui a suivi.

 

Twenty : Pourquoi l’homme devient-il particulièrement lucide, intelligent et perspicace uniquement une fois qu’il n’est plus en couple ?

 

M.P : C’est en cela que c’est aussi un livre sur le temps qui passe, et plus particulièrement sur l'un des aspects tragiques de l’existence, à savoir ce regard qui ne peut devenir lucide sur les choses qu'à partir du moment où elles sont terminées. C’est-à-dire bien souvent lorsqu’il est trop tard. Un des chapitres commence par : « Ils auraient voulu que leur jeunesse soit déjà derrière eux, pour savoir qui ils avaient été »

 

"Le chat est le symbole de l’individualisme moderne. Il est indépendant et n’a pas réellement besoin d’affection."
 

Twenty : Pourquoi n’ont-ils pas d’enfant ensemble ? On pourrait y voir l’accomplissement de leur histoire ?

 

M.P : C’est un couple infertile parce qu'ils n’arrivent pas à se construire une mythologie, un roman amoureux. Ils finissent par se voir comme frère et soeur dans une sorte de compagnonnage sentimental. Ils subissent trop la précarité économique pour avoir envie de fonder une famille. C’est comme s’ils étaient réfugiés sous une tente et qu’elle était trop petite pour pouvoir accueillir quelqu’un d’autre.

 

A la fin, Victoire fait un enfant seule, par insémination, parce qu’elle n’a pas réussi à voir en Nicolas un père. Lui n’en a pas non plus exprimé le désir par manque de confiance en lui et en l’avenir. Beaucoup d’hommes ne font pas d’enfants parce qu’ils restent immatures très tard, et plus en plus de femmes font des enfants seules parce qu’elles ne se voient pas construire avec des ados. Et bien sûr, elles-mêmes sont dans un désir de toute-puissance névrotique où l’homme est court-circuité pour accéder seule à la maternité. C’est comme si le dénominateur le plus puissant qui réunissait les deux sexes, la reproduction, n’avait plus lieu d’être, et par là, enterrait le couple.

 

Twenty : Et le chat, quel est son rôle dans leur histoire ?

 

M.P : C’est un peu un symbole de l’individualisme moderne. Il est indépendant, il n’a pas réellement besoin d’affection. Ça reflète bien l’époque. Les gens ont envie de quelque chose à cajoler, mais pas de construire un lien affectif engageant.

 

Twenty : Le livre ouvre sur l’histoire d’amour des parents des deux protagonistes. Est-ce qu’on est déterminé par le couple parental ?

 

M.P : Oui, je pense que, plus on vieillit et plus on se rend compte qu’on est déterminé par l’histoire de nos parents. Aujourd’hui, l’individualisme nous pousse à nous envisager comme un produit vierge. Dans le livre, Nicolas est l’enfant du divorce. Après la séparation, le père s’est montré assez peu présent et la mère a façonné son fils. Devenu adulte, celui-ci s’est précipité dans le couple avec un immense besoin de sécurité afin de ne pas revivre l’instabilité affective de ses parents.

Victoire, elle, est la fille d’un couple de soixante-huitards. Dans son adolescence, elle n’a pas éprouvé de besoin de transgression. Le sexe et la drogue sont perçus par ses parents comme des expériences nécessaires. Au contraire, elle les déçoit car ils ne comprennent pas pourquoi elle ne profite pas de cette liberté mise à sa disposition. François Ozon a fait un film très juste et dérangeant sur ce sujet, « Jeune et Jolie ». Son héroïne est une jeune fille de bonne famille qui va au lycée Henri IV et se prostitue sur internet après ses cours. Comme s’il fallait désormais des expériences-limite pour connaître la jouissance de la transgression. Rien ne pousse Victoire à tenter des expériences, la liberté étant acquise. La stabilité du couple lui paraît naturelle et désirable. Or, dans une vie, ce sont souvent les pas de côté qui permettent de se construire...

 

"Aujourd'hui,  être libre, ce serait penser par soi-même, se réapproprier la relation humaine, et ne pas céder aux injonctions à consommer."
 

Twenty : Ce serait quoi aujourd’hui la liberté ?

 

M.P : La liberté ne peut pas être résumée en tous cas à la libération sexuelle. Etre libre aujourd'hui, ce serait penser par soi-même, se réapproprier la relation humaine, et ne pas céder aux injonctions à consommer.

 

Twenty : Et le porno, c’est une forme de liberté ou d’incarcération de l’imaginaire sexuel collectif ?

 

M.P : Je pense que c’est une culture qui fait des dégâts, en ce sens qu’elle appauvrit notre imagination et, partant de là, l’érotisme. Mais pour Nicolas, c’est un espace de liberté, un territoire bien à lui qui lui permet de s’évader de son rôle car dans une relation, qu’on le veuille ou non, on se retrouve toujours au bout d’un temps enfermé dans un rôle.

 

Twenty : Un couple, c’est le sacrifice de son identité propre au profit d’une identité de couple ?

 

M.P : C’est toujours un peu ça et plus on est jeune, plus on se fait avaler. Pour lui, le couple est une manière d’accéder à une activité sexuelle régulière. Pour elle, c’est le moyen de connaître une stabilité affective. Ils se mettent ensemble au départ car il y a une osmose entre leurs besoins. Lui comprend que pour avoir une satisfaction sexuelle il doit répondre à ses exigences émotionnelles. De ce fait elle prend de plus en plus le pouvoir et il se laisse castrer symboliquement. Ce qui fait qu’au fond, elle est insatisfaite car il n’est plus un homme. C’est leur fonctionnement, qui est celui de beaucoup de couples.

 

Twenty : Ils sont purs et c’est le monde qui les corrompt. Ils font penser à Paul et Virginie, mais brisés par le quotidien et le temps ?

 

M.P : C’est compliqué de s’épanouir dans 33 m2 sans projet de vie. Leur deux-pièces, rue de la Glacière, devient un cocon asphyxiant. Ils sont fusionnels et ont du mal à se construire psychologiquement seuls. L’époque étouffe beaucoup les espoirs et les désirs.

 

"Mes personnages ont grandi l’un à côté de l’autre mais ils n’ont pas réussi à devenir adulte ensemble."
 

Twenty : Est-ce que tout ça n’est pas dû à la faillite des modèles? Ils n’auraient pas d’autres modèles de couple que Loana et Jean-Edouard en somme ?

 

M.P : Oui, il leur manque des représentations romanesques, des couples mythiques, Sartre et Simone de Beauvoir. Il leur manque un idéal d’amour flamboyant. Ils ne rêvent pas. En ce sens, le livre est l’anti-Belle du Seigneur.

 

Twenty : Est-ce qu’on peut se mettre en couple à 20 ans de façon durable ?

 

M.P : C’est ce que faisaient nos grands-parents, mais le mariage était alors conçu comme un contrat patriarcal et social, qui avait pour but la fondation d'une famille et la gestion d'un patrimoine. Aujourd’hui, avec l’idéal du couple romantique et la possibilité d’y mettre fin à n’importe quel moment dès lors qu’on ne s'estime plus satisfait, c’est beaucoup plus compliqué. Quand on commence sa vie, on ne sait pas encore qui on est. Entre 20 et 30 ans, on change beaucoup. Ce qui fait qu’on se retrouve à la trentaine avec quelqu’un qui se révèle souvent très différent de celui qu’on a rencontré. Ça peut être très inhibant de se construire avec une seule personne car c’est très difficile d’évoluer en même temps. Ils ont tout vécu ensemble, ont grandi l’un à côté de l’autre mais ils n’ont pas réussi à devenir adulte ensemble.

 

Twenty : Est-ce que vous auriez pu penser cette histoire à 20 ans ?

 

M.P : Pas du tout. J’ai l’âge de mes personnages. Je n’aurais pas pu écrire à vingt ans. A vingt ans je n’avais pas d’idée de ce que je voulais écrire. J’aurais probablement imité les auteurs que je lisais. Ce livre n'a été possible que parce que j’avais le recul nécessaire.

 

Propos recueillis par Carmen Bramly.

Presque ensemble. Marjorie Philibert. Editions J.C Lattès. 

Rechercher

×