La tuto de ma mère #6 : Résilience

Tout le monde n'a pas eu la chance d'avoir eu une mère comme celle de Carmen, toujours prête à partager avec sa fille les grandes leçons de vie pour survivre dans la jungle de l'existence. Petit cours de rattrapage
21/01/2017

 

 « Si on te plante un couteau dans le ventre, ne retire jamais le couteau ». 

 

Ma mère, comme toutes les mères, a toujours ressenti le besoin de m’instruire. Seulement, chez elle, cette instruction se fait en général de manière brutale, intrusive et sans à-propos. C’est comme si elle avait un tel besoin de transmission qu’il fallait qu’elle se débarrasse de chaque information, en méprisant le contexte. En somme, elle agit à l’instar d’une mouette régurgitant sa pitance à son petit, pitance à peine mâchée, encore grouillante de vie. L’autre jour, nous faisions la queue devant la caisse d’un supermarché. Le regard chassieux, à la dérive entre les confiseries étalées en odalisques lascives, je m’évertuais à faire abstraction de la situation. C’était sans compter sur ma mère, bien décidée à interrompre le cours de mes songeries, histoire de me ramener à elle, par une petite phrase désarmante.  

 

« Si un jour on te plante un couteau dans le ventre, ne retire pas le couteau ».  

 

Que voulez-vous répondre à une telle phrase ? J’ai préféré l’ignorer, elle et la sensation désagréable aussitôt générée par mon imagination, au niveau de l’estomac.  

 

Entendue au premier degré, la phrase est d’utilité publique. Certes, on ne se fait pas poignarder tous les jours, mais elle peut sauver une vie. Il est vrai que si vous retirez le couteau d’une plaie, vous risquez de vous vider de votre sang, le couteau servant à retenir le flux. Le pragmatisme de ma mère m’a toujours émerveillée. Comme le dit ma psy, l’inconscient ne connait pas le temps, et ma mère réfléchit encore comme si elle n’avait jamais quitté son Sénégal natal. Quand elle arpente les rues du dixième arrondissement de Paris, dans son jean A.P.C, elle a toujours cette démarche de garçon manqué, de gamine affamée, écumant les bas-fonds de Dakar, couverte de galle et les pieds nus. A aucun moment la pensée que je mène une petite existence confortable et privilégiée ne l’a heurtée. Dans sa tête, je pourrais moi aussi me trouver confrontée à des expériences similaires à celles qu’elle a vécu. Pourtant, machette au poing, ce n’est pas mon histoire.  

 

En revanche, une lecture plus métaphorique du conseil est envisageable. Le couteau peut figurer l’épreuve, la douleur, le traumatisme, la peine, ou n’importe quel sirocco intérieur malvenu. Ne pas retirer le couteau, c’est incorporer le problème à sa chair, faire corps avec. Le retirer, c’est prendre le risque de vivre avec une plaie béante, pouvant devenir fatale, qui ne cicatrisera jamais. On expose ainsi à la vue de tous le gouffre sanguinolent de nos déconvenues personnelles. Et puis, garder le couteau dans son ventre, traduit la volonté de ne pas répandre sa bile sur la moquette. Tout est contenu, en soi, en attendant que se rejoignent les bords de la blessure. On se répare, en interne, si je puis dire. C’est donc une leçon de vie que la matrice m’a livrée là, à son insu.  

 

Ma courte vie aura été un fond d’écran de bonheur, bouleversé ça et là par le surgissement de pop-ups tragiques. Sans transition, parlons du deuil. Le deuil obéit exactement à l’injonction de ma mère. Il est nécessaire de l’incorporer à soi, dans la retenue. C’est un moment de solitude, de dialogue avec la plaie, en attendant qu’elle se referme. On apprend le deuil, on le nie, on négocie avec lui, on est frappé par sa réalité, on traverse une phase de dépression, puis on l’accepte et on en revient. Dans la tradition juive, on dit qu’il faut prendre sa plus belle chemise, la déchirer, puis la recoudre et la porter ainsi. Une manière esthétique de rappeler la mort et la réparation. Le premier deuil de ma vie, j’y ai assisté de loin. Il concerne mon père. Après la mort de son meilleur ami, Mati Klarwein, peintre psychédélique allemand à qui l’on doit parmi les plus belles pochettes d’album de Miles Davis et Santana, quelque chose en lui a changé. Je l’ai vu pleurer aussi, ce qui ne se reproduirait plus jamais. Il s’est assombri, et c’est comme si tous les bongos du monde s’étaient tus. Mais il a su garder son couteau, dans ses tripes, ne rien montrer, et continuer à vivre, même s’il avait perdu le père, le frère, l’ami idéal. Des années plus tard, un ami à moi s’est éteint. Le premier amour de ma meilleure amie. Pendant des semaines, je n’ai cessé de pleurer, d’agiter le couteau dans la plaie. Je ne marchais pas, je vacillais, puis je riais, et je pleurais à nouveau. En plus de ma peine, il était de mon devoir d’accompagner mon amie dans son deuil. Elle n’avait que dix-huit ans. S’il est impossible de prendre sur soi la douleur des autres, surtout une douleur telle, innommable, trop forte pour être intelligible, je pouvais au moins l’accompagner, être là pour elle, le plus possible. Cette période de ma vie, pas des plus jouasses, m’a fait comprendre une chose : il y a des choses graves et des choses moins graves. Le regard d’une mère, à l’enterrement de son fils, c’est grave. Rater un concours, une peine de cœur, se faire voler son sac, toutes ces petites choses auxquelles nous donnons trop d’importance, ne sont pas graves. Il faut savoir évaluer la taille du couteau, la profondeur de la blessure, et se réparer tout seul, en silence. Retirer le couteau, ignorer donc, le problème, ne résoudra rien. La résilience, c’est donc la sagesse de mesurer sa peine, de vivre avec, sans trop la regarder, pour vivre et rager de vivre.  

 

Prenons un dernier exemple pour illustrer le propos de ma chère maman. Une amie me racontait, l’autre jour, dans quelles circonstances elle avait perdu sa virginité. Imaginez une blondinette de dix-huit ans, toute mignonne dans sa jupette bleu marine, un gramme de MD dans le sang, débarquant chez Régine à six heures du matin. Un premier type lui propose de la coke dans le local poubelle, et un second la ramène chez lui. Il la fait boire, au point qu’elle en devient inconsciente, puis l’allonge sur un matelas et lui vole sa fleur, sans trop de difficulté. Si son histoire est celle de beaucoup de jeunes filles, elle a pris le parti de s’en moquer. « C’est arrivé, je ne peux rien y faire, et je refuse que toute ma vie sexuelle en pâtisse » m’a-t-elle confiée, « Je ne vais pas passer mes journées à chouiner, si je n’ai aucune prise sur le passé, j’en ai sur l’avenir. C’est triste, mais il y a des choses bien pires qui arrivent ». Ainsi, non seulement elle a décidé de garder son couteau dans le ventre, mais elle l’a réduit, par le simple effet de sa volonté. L’abus sexuel a été traité comme une égratignure bénigne, permettant une cicatrisation accélérée. En traitant le traumatisme par le mépris, en prenant sur elle, mon amie s’est sauvée.  

 

Si à présent je sais quoi faire quand on me plante un couteau dans le ventre, j’ignore toujours quelle est l’attitude à adopter quand on me plante un couteau dans le dos. Sans doute devrais-je interroger ma délicieuse maman, pour obtenir une réponse à cette question.  

 

Par Carmen Bramly, 21 ans, écrivan pas si traumatisée que ça... 

Rechercher

×