L'amour est-il réac ?

L'amour serait-elle une valeur à contre courant de l'époque actuelle ? Aimer et faire l'amour seraient-ils profondément transgressifs dans une société qui prône l'égalité, la neutralité, le mouvement et la vitesse ?
24/09/2017

 

Il faut défendre le sexe et l’amour.

Aimer et faire l’amour sont les deux faces d’une même résistance à l’Esprit moderne, voilà l’idée que j’entends défendre aujourd’hui. Mais avant toute chose, mettons-nous d’accord sur les termes. La résistance est un combat perdu d’avance. Ce qui nous pousse à résister ce n’est pas l’espoir d’une victoire possible mais le refus d’une défaite totale. On pourrait dire que la résistance est à mi-chemin entre le combat, qui suppose l’égalité des adversaires, et l’indignation qui n’est que la glorification malsaine de sa propre impuissance. L’amour est une projection conservatrice, le sexe est une décharge inégalitaire. L’amour, conservateur ? Le sexe, inégalitaire ? Est-ce à dire que ces deux composantes essentielles de notre vie appartiennent toutes deux au monde terrifiant et angoissant de la droite ?

 

Pas vraiment. L’amour étant un partage gratuit et le sexe une transgression permanente, on ne peut définitivement pas en faire des manifestes réactionnaires. Pourtant, il y’a bien et dans l’amour et dans le sexe des éléments sulfureux qui contredisent terriblement les canons moraux de notre époque. Quels sont-ils ? En quoi sont-ils révoltants pour nos dogmes contemporains ?

 

Commençons par l’amour. Il est irréductible à la rencontre de deux êtres. L’amour ne se mesure jamais à l’intensité des débuts. Il se forme, il se jauge sur la longue durée. Or pour qu’il y ait longue durée, pour qu’il y ait construction sur un temps long il faut impérativement posséder une vertu rare et précieuse qu’on nomme la patience, et celle-ci est précisément en contradiction totale avec le règne du présent et du temps court qui caractérise notre époque. Mais pire encore, l’amour est conservateur, prudent et suppose une certaine gratuité dans la relation entre les partenaires. Gratuité ? Prudence ? Conservation ? Ces mots paraissent bien vieux. Car aujourd’hui, ce qu’il faut, c’est être fluide, quasi liquide, ne surtout pas regarder en arrière ni trop en avant car comme dirait Keynes « A long terme nous serons tous morts ». L’époque prône la fuite et la mobilité. Le couple exige une certaine perpétuation du même et surtout, surtout la conservation d’un regard, celui qu’on porte sur l’autre. L’amour demeure chevaleresque et repose sur la logique du don tandis qu’aujourd’hui, nous sommes tous des commerciaux. Quelle est donc cette force, ce sentiment, qui prône la longue durée, la gratuité et la conservation ? « C’est du colbertisme socialiste !! » dirait Fillon ( ancien gaulliste social du reste), « c’est rétrograde et bêtement conservateur » dira la gauche progressiste. Voilà ce pour quoi j’aime l’amour malgré que je n’en sois plus capable. C’est qu’il choque aussi bien à droite par son côté gratuit qu’à gauche par son aspect conservateur. Et c’est précisément pour cela que le philosophe Alain Badiou affirme que l’amour est aujourd’hui en danger de mort, qu’il est la cible et du libertaire et du libéral. Il faut donc le « réinventer » écrit le philosophe en s’inspirant de Rimbaud qui, il y a cent ans, réclamait déjà sa réinvention. Mais on ne peut pas réinventer l’amour, car sa caractéristique essentielle demeure imprenable : pour être, il doit durer et c’est ça qui le rend si délicieusement subversif à l’époque du « Changement » et du « Maintenant ».

 

Venons-en maintenant au Sexe. J’aime en parler. Quand Alain Badiou annonçait la disparition de l’amour, Philipe Murray lui prophétisait celle du sexe. Le sexe disparaître ? Impossible me direz vous, pas plus tard qu’hier je... enfin bref ! Evidemment que le sexe ne va pas disparaître, rassuretoi Kévin. En revanche ce qui peut disparaître c’est le sexe dans son aspect métaphorique, c’est le sexe en tant que rapport à l’autre, en tant qu’idéal. Je m’explique. Le sexe est un rapport de force permanent. C’est un rapport de domination dialectique, changeant. Il faut bien que l’un domine à un instant T et l’autre à un instant T+ pour que la jouissance soit possible. Vouloir l’égalité absolue homme-femme pendant l’acte sexuel c’est se préparer à des nuits de souffrances infâmes et à d’insoutenables mouvements. Comprenez-moi, le dépositaire temporaire du privilège de la domination peut être aussi bien l’homme que la femme, mais quand l’un domine, l’autre est dominé et il n’y a pas d’autre issue. Or, « l’idéologie égalitaire » ne peut pas accepter cela. L’inégalité, fût-t-elle provisoire, réciproque et agréable, est un mal à bannir. Ni nos lits ni nos nuits, ne peuvent échapper à cette formidable pensée.

 

Qu’en conclure ? Que l’amour et le sexe sont incapables de se soumettre à l’idéologie - aussi bonne soit-elle- du temps présent ? Que plus le temps avance, plus ils sont anachroniques? Je l’ignore. Mais je peux convoquer un souvenir qui, sans nous donner une réponse claire sur le devenir de l’amour et du sexe, peut nous éclairer sur leur rôle commun. C’est une scène de cinéma, une adaptation du célèbre roman de de George Orwell « 1984 » On y voit un homme et une femme nus, l’un en face de l’autre. Ils viennent de faire l’amour et ont ainsi violé les lois anti-sexe établies pas le régime. Il sont en sueur, l’homme se lève, pose sa tête contre la fenêtre et dit « Je déteste la pureté ». C’est ça la résistance éternelle du sexe et de l’amour.

 

Par Aurélio Koskas, 23 ans, étudiant 

Rechercher

×