Le CBD est-il une drogue de vieux con ?

Aux frontières de la légalité mais aux effets plus qu'incertains, le e-liquide à base de CBD, ce cannabinoïde cousin du THC, serait-il la drogue la plus boring jamais inventée ?
11/12/2017

 

La première fois que j’ai « vapoté » du CBD, c’était chez un ami, parangon du trentenaire parisien à la dérive. Il revenait d’un voyage en Californie et avait eu une révélation : le CBD pouvait remplacer le Lexomil, anxiolytique qu’il boulottait quotidiennement, soi-disant pour se concentrer. Ainsi, il avait ramené dans ses valises une bonne dizaine de petits flacons, contenant la fameuse substance. Intriguée, et toujours à l’affut de nouvelles expériences psychotropes, je me suis donc emparée de sa vapoteuse, avant même qu’il n’ait eu le temps de m’expliquer plus à fond ce qu’était le CBD. Les mots « cannabinoïdes » et « Los Angeles » avaient achevé de me convaincre. Plutôt familière de la weed et de ses effets, je pensais ressentir immédiatement quelque chose comme une défonce introspective, plus pure et privée de ses effets négatifs. En gros, j’attendais le graal, un état de plénitude, en parfaite possession de mes moyens, et surtout, sans ressentir le besoin de m’enfiler un paquet de Pepitos derrière. Mauvaise nouvelle, j’ai eu beau tirer sur l’engin, sorte de pipe à crack du futur pimpée par une lycéenne de Beverly Hills, je n’ai rien ressenti, ou en tous cas, pas grand chose. Déçue, je lui ai rendu son joujou, persuadée d’avoir goûté la drogue la plus fake jamais conçue.

 

"Après les vérités alternatives, la défonce alternative ?"
 

Bien sûr, mon expérience n’est pas celle de tout le monde, et certains de mes amis ont carrément jeté leurs bangs pour s’adonner au CBD, ce cannabinoïde découvert dans les années 1940.  Comme quoi, il semblerait que les nouveaux vingtenaires soient plus rangés que leurs aînés. Là où nos grands-frères appartenaient à la génération « free-party », nous nous sommes embourgeoisés, préférant les soirées « appart » et le calme d’un brunch vegan après une demi cuite au vin bio à l’extase d’un bon taz. A l’heure où l’herbe n’a jamais été aussi forte et concentrée en THC, il semblerait que se développe, à contrario, cette « fausse beuh », cet erzatz molletonné et diminué de cannabis, confirmant notre attrait croissant pour le fake et le simulacre. Si le Spice et autres drogues synthétiques parallèles, en vogue au début des années 2000, se sont révélés extrêmement nocives, le CBD, pour sa part, n’a pour l’instant causé aucune mort ni aucun cas de démence ou de « zombification ». Après les vérités alternatives, la défonce alternative ? Quoi qu’il en soit, nous sommes en droit de nous demander si le CBD ne serait pas symptomatique de cette nouvelle mode, consistant à surfer mollement sur la vague de l’existence, prenant le contre-pied des injonctions de « vie intense », pourtant associée à la génération Twenty.

 

 

Thirty is the new Twenty

 

Et oui, il semblerait que mes congénères aient calé leur lifestyle sur celui des trentenaires. Un paradoxe amusant, dans la mesure où ces derniers se rêvent à notre image, déformés par leurs fantasmes de jeunisme. D’un côté, le jeune rêve d’un CDI, d’une vie de couple, de loisirs édifiants, comprenant expos, vernissages et concerts assis, et de l’autre, le moins jeune se retrouve à sniffer du poppers dans les chiottes d’un squat à deux heures du mat après une soirée fooding finie tout schuss dans la poudreuse. Si cette vision du monde est certes un peu cliché, elle est néanmoins le fruit de vingt-deux ans d’observation de tous les cercles concentriques des divers milieux que j’ai pu fréquenter. Le CBD s’apparente alors à un calumet de la paix transitoire, en plein carrefour générationnel. Pas étonnant que trentenaires et vingtenaires s’accordent à lui trouver certaines qualités. En outre, pour les plus jeunes, souvent précaires, le CBD est relativement abordable. Avec un prix d’environ 23€ pour 10 ml, il permet d’arborer un objet statutaire, en soirée, sans avoir à se priver de dessert, même si le produit reste plus cher qu’un e-liquide classique. Admettez tout de même que c’est plus accessible qu’un bon vieux pocheton de weed à 50 € les 10 gramme, et encore, quand c’est « bien visser » (« servis » en langage jeune) et pas trop alourdis par des produits chimiques en tous genres. 

 

"Ainsi, le CBD permet au trentenaire de s’encanailler sans courir, pour le moment, aucun risque."
 

Notez cependant que jeunes et moins jeunes ne consomment pas le CBD pour les mêmes raisons. Les premiers y voient le parfait compromis entre déglingue et vie rangée, rappel de leurs premiers pas dans l’univers de la défonce, et les second, un outil d’émancipation. Plus doux que la weed et moins handicapant, il ne freine pas la réflexion et maintient le fumeur dans un état d’entre-deux, plutôt agréable. Il est donc de bon ton d’en fumer. C’est une manière comme une autre de signifier que l’on a mûri, que l’on est enfin prêt à embrasser sa vie d’adulte, au ralenti.  Et puis, en ce qui concerne le trentenaire, il a passé l’âge de se retrouver au post pour un pochetard retrouvé dans une veste de costard. Ce qui fut un jour considéré comme « rock and roll » devient aujourd’hui somme toute assez pathétique. Ainsi, le CBD permet au trentenaire de s’encanailler sans courir, pour le moment, aucun risque. Il faut savoir que l'huile de CBD est légale aux Pays-Bas et dans la plupart des pays européens. Le produit est fabriqué avec du chanvre industriel et ainsi, ne contient pas ou très peu de THC, substance illégale dans la plupart des pays européens. En plus, le CBD s’achète en ligne, sous le mentaux dans les magazines spécialisés en vapotage et chez certains buralistes, évitant ainsi d’avoir à faire appel à un dealer. Seul point positif, que Benoit Hamon se réjouisse : avec l’explosion du CBD et le prosélytisme des naturopathes, nous sommes en droit de nous demander si le CBD ne va pas enfin ouvrir le débat politique sur le cannabis, ses dérivés et leur potentielle légalisation.  La France étant l’un des plus gros consommateurs de cannabis, à l’échelle européenne, ce ne serait pas du luxe !

 

 

Hystérisation du « chill »

 

S’il fallait résumer l’époque en un anglicisme, le « chill » ferait parfaitement l’affaire. Tendance débilitante, il consiste à se laisser porter, tout simplement, et faire de sa vie un clip de Mac de Marco ou Papooz. Il s’est même infiltré au plus profond de l’intimité des individus, changeant un plan baise en « netflix and chill », promesse d’une série de galipettes invertébrées camouflée par un euphémisme marketing. Le CBD illustre à merveille cette nouvelle lubie. Un tourbillon de chill où s’épanouissent ses volutes de fumée aqueuse et inodore, charriant quelques molécules à peine perceptibles de détente. Car oui, si on réfléchit bien, la weed n’est pas véritablement « chill ». Adeptes du Wake and Bake, vous avez sans doute, comme moi, connu les diverses angoisses et complications liées à une consommation de cannabis intensive et trop matinale. Avec le CBD, oubliez les yeux rouges, les heures de luttes intérieures pour parvenir à se mouvoir, les crises d’angoisses épisodiques, l’incapacité à faire sens des choses les plus simples. A peine ébranlés dans vos capacités psychomotrices, vous vous sentez comme après un bain chaud et une bonne rasade de camomille. C’est un peu le summum de la « slow-life » entre le cocooning suédois et les « good vibes » californiennes, le tout hystérisé par l’idée que c’est une nécessité, un idéal à atteindre, une fin désirable. Est-ce vraiment dans ce monde-là que vous souhaitez vivre ? Vous avez trois heures.

 

 

Accessoirisation de la défonce

 

Certes, ce n’est pas un phénomène nouveau. La défonce, quelle qu’elle soit, s’accompagne de représentations fantasmagoriques, dont les drogués se servent, pour construire leur propre identité distinctive et ouvrir une brèche dans le tissu social. Plus simplement, l’attirail du drogué a toujours comporté une dimension spectaculaire plus ou moins assumée. De la même manière qu’un cocaïnomane ne peut pas s’empêcher de payer ses verres avec des billets roulés, que l’héroïnomane noue une relation à la fois morbide et jouissive avec sa seringue et que le stoner arbore souvent un sweat à capuche orné d’une feuille de cannabis, le fumeur de CBD considère sa vapoteuse comme un accessoire identitaire, le prolongement de son propre bras. Souvent, par vice, pour contrer l’aspect indétectable du CBD, le consommateur lambda a besoin de rappeler la nature de ce qu’il fume. C’est vrai, ce serait dommage que l’on confonde la substance avec un liquide à la fraise des bois. De la sorte, le CBD devient le levier d’une nouvelle posture, celle du défonceman responsable et légal. Selon le Ministère de la Santé, le CBD « apparaît comme légal ». Un flou judiciaire qui permet au fumeur d’adopter un discours tout aussi fumeux, oscillant entre « c’est de la drogue, man » et « c’est pas de la drogue, man », en fonction de l’interlocuteur et de degré de prosélytisme de l’individu. Car oui, il faut le savoir, le néophyte se prend souvent pour un Parmentier de bas étage, faisant la promotion, sans aucun recul, de ce qu’il a découvert la semaine dernière. Le CBD lui permet de jouer les prophètes, lui donne un rôle, mieux, une mission, celle d’évangéliser les sceptiques. Ainsi, pas une soirée ne se passe sans qu’il ne fasse l’apologie de la chose, debout sur la table, le pied dans un bol de humus bio. Et voilà, un nouveau genre de relou est né, jouant les dealers de bonheur en Stan Smith.

 

 

Festivisme obscène  

 

Lecteurs de Philipe Muray, cynique témoin d’une époque déliquescente, vous êtes sans doute familiers de ses théories concernant homo festivus, le citoyen moyen de la post-histoire. Pour les autres, grossièrement, homo festivus, c’est vous, nous, cet être absurde et irrationnel qui tente de fuir le quotidien par tous les moyens. Le rapport avec le CBD ? Et bien le CBD, c’est cette semi drogue que l’on peut vapoter du matin au soir, nous procurant un semi frisson de chaleur, un ersatz de défonce atténuée. Au bureau, en réunion, au café, dans le métro, il a rendu artificiel ce pont qui reliait la fête et le quotidien. Avec le CBD, le festif s’infiltre insidieusement dans toutes les strates de la vie. Là où un bon gros joint permet de marquer la fin d’une journée de travail et le commencement de la vie privée, le CBD, lui, ne crée aucune rupture. En ce sens, c'est la drogue du idéale d'une monde où les frontières de vie privé et de vie profesionnelle ne cesse de s'estomper à l'heure de la start-up nation. S’il est impossible, du moins délicat, de se pointer au bureau après avoir avalé un gros carton de LSD ou tapé une bonne poutrasse de C, avec le CBD, la question ne se pose pas. D’ailleurs, cet ami qui m’a fait goûté la substance pour la première fois m’a déjà poussé à en consommer pour que je l’aide à trouver des idées, pour son travail. « Tu vas voir, ça te rendra beaucoup plus créative ». Il ne m’aurait jamais proposé un joint ou de la MD, mais le CBD lui apparaissait comme un moteur intellectuel potentiel. Résultat, je suis restée pendant des heures, coite, à le regarder, assise sur ma chaise, incapable de sortir la moindre pensée un tantinet digne d’intérêt. Et pour cause, le CBD agissant comme un anxiolytique, il engourdit en un sens la psyché. Névroses et angoisses sont immobilisées, interceptées, ce qui, chez certains, achève de geler le processus créatif. En bref, mieux vaut les canaliser que les neutraliser. Mais revenons plutôt au festif. Le CBD, pourrait être considéré comme un agent sous-terrain du festif, agissant à son petit niveau pour que chacun s’y vautre allègrement.

 

"Le CBD est intrinsèquement très Suisse."
 

Pour conclure, le CBD se présente un peu comme le caniche de la drogue : petit, gentil, tout doux, mais extrêmement vicieux. Sous ses airs de « drogue sympathique », se cache une ambition toute autre, celle d’aplanir nos vices et d’amollir nos pulsions autodestructrices. Une visée noble, me direz-vous, et bien pas vraiment. Si jamais un drogué ne verra le CBD comme un produit de substitution, il risque en revanche de contaminer les autres, ceux qui n’auraient jamais consommé quoi que ce soit, car trop raisonnables ou trop peureux. Et oui, le CBD, c’est la drogue que vous pouvez fumer n’importe où, n’importe comment, sans être stigmatisé. C’est l’anti drogue, en un sens. Pour preuve, ses ventes explosent actuellement en Suisse, terre de la rigidité protestante, de Jean-Jacques Rousseau et Ricolas, qui n’est pas vraiment le pays le plus gansta du monde. D’ailleurs, si je puis me permettre, le CBD est intrinsèquement très Suisse. Fiable, élaboré dans les respect impératif des lois (des zones grises légales), passablement inoffensif et assez fade au goût, les « control freaks » en sont la cible idéale. En somme, le CBD est un produit aseptisé, dont le storty-telling n’est, soit dit en passant, pas encore tout à fait au point. On ne le relie à rien et il n’évoque pas grand-chose, si ce n’est un trentenaire avachit dans son canapé, vapotant pour digérer un « burgie » Deliveroo tiédit. Il représente le gouffre de l’entre-deux, de l’indéfini, du mou. Bref, le CBD est bel et bien la drogue la plus chiante du monde !

 

 

Par Carmen Bramly, 22 ans, écrivain.

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