Le malaise technologique des CSP+

La cinquième édition de l’échappée Volée, le Ted X du riche, s’est déroulée ce week-end, du 12 au 14 mai, à Chantilly, dans un décor de rêve. L’occasion pour Twenty d’aller y faire un petit tour…
15/05/2017

 

L’échappée volée se présente comme « un levier d’action pour prendre en main notre destin collectif », à travers une série d’ateliers et de talks. L’ambition du salon est d’aborder les problématiques technologiques d’aujourd’hui et de demain. Cette année, la question posée était celle du bonheur exponentiel. La technologie peut-elle le garantir, le préserver, l’augmenter ou le créer ?

 

Premier constat, il serait temps de faire quelque chose pour contrer le malaise croissant des CSP+. Après nous avoir fait croire qu’il fallait penser en termes purement économiques, que nous devions viser un certain « progrès » technologique, dans le but de nous enrichir et de faire grossir le PIB national, aujourd’hui, ils retournent leur veste. Oubliez la tune, les gars, le bonheur, c’est la clé, surtout s’il est accompagné par une overdose de jus verts et de yoga.

 

 

Et oui, les 1% ont subitement décidé de se soucier du bonheur collectif, par une vaste tentative de nivellement par le haut et de positive attitude. C’est pour ça, par exemple, qu’ils veulent enseigner la programmation à nos enfants, comme la start-up Magic Maker. Trop bien, une petite-fille de 11 ans qui crée des manettes pour programmer un drône, elle est tellement « créative » et « empowered » ! D’ailleurs, en matière d’éducation, ce n’est pas la seule proposition suggérée par le salon. Une autre intervenante nous explique qu’il faut organiser des classes inversées, où les élèves apprennent le cours à la maison et font leurs devoirs en classe. Pourquoi pas, après tout, si les élèves deviennent plus performants. C’est vrai que c’est plus simple que de réfléchir à la refonte des programmes scolaires, à l’amélioration des manuels ou aux nouvelles méthodes de pédagogie, pour dérouiller un peu l’ascenseur social.
 
 

 

Ces gens vivraient-ils dans une bulle ? La question se pose. Guillaume Buffet, un des speakers et CEO de la start-up Renaissance Numérique, a par exemple créé un programme pour désamorcer la logique des trolls, IRL et sur les réseaux. Le logiciel s’appelle Seriously. Si vous êtes victimes d’une phrase « dérangeante », il vous suffit de la rentrer sur le site pour recevoir une assistance à distance, à base de fact checking et de petits conseils sur mesure… Sommes-nous devenus à ce point des handicapés de la rhétorique ? Avons-nous vraiment besoin qu’un algorithme nous explique comment verbaliser notre colère ou ignorer un interlocuteur effronté ? Apparemment, nous avons tellement de mal à nous confronter à la parole d’un autre individu, qu’il a fallu donner naissance à une intelligence artificielle amie. L’entrepreneuse à l’origine de cette innovation a entré dans un algorithme toutes ses conversations Facebook avec un ami décédé (glauque), afin d’avoir l’illusion de lui parler. Aujourd’hui, elle a développé son programme, en BtoC, de manière à ce que chacun puisse un peu plus se renfermer sur lui-même, et parler à un robot, qui jamais ne le heurtera dans son petit confort psychique. Well done humanity !
 
 

 

Dans un autre genre, il semblerait que nous ayons besoin de la technologie, pour résoudre les problèmes qu’elle a engendrés. Le remède dans le mal, si vous préférez. C’est un peu ce que prouve la start-up FLINT, fondée par Benoît Raphaël. Etant donné que nos informations sont filtrées par les algorithmes, et de manière à éviter fake news et bulles de filtres, FLINT est une intelligence artificielle conçue pour trier l’information à notre place et nous proposer chaque jour, par mail, une sélection d’articles de qualité, sur les sujets qui nous intéressent vraiment. Désolée de vous apprendre que vous êtes noyés sous un flux d’informations mainstream et qu’il vous manque pas mal de données, pour pouvoir comprendre le monde dans lequel vous évoluez !
 
Mais pour revenir, plus précisément, au malaise des CSP+, il semblerait qu’ils soient incapables d’accepter leurs positions de privilégiés, cherchant toujours des solutions pour « sauver le monde » (ce qu’on ne peut décemment pas leur reprocher). Quand ils ont créé une application pour aller à la rencontrer d’un SDF, quel était le but premier ? Tenir compagnie à un pauvre hère qui n’a rien demandé ou bien se gargariser de la misère humaine avant de garer son scooter en double file devant son vaste loft, dans le 18e arrondissement de Paris ? Et que dire de ce type qui a pensé à nous faire soi-disant vivre en VR l’exil syrien ? Pense-t-il vraiment que cinq minutes soient suffisantes pour se mettre à la place d’une personne ayant connu la guerre, perdu sa famille et fui son pays ? A cette dichotomie entre position réelle et position souhaitée, s’ajoute une véritable aliénation, avant tout visible par le langage qu’ils emploient et les notions qui y sont rattachées. Et oui, le CSP+ est un petit chaton, victime de la « silicon valleyisation des esprits », à base de love et de café latté. Il marche à la « créativité », mot fourre-tout servant à se valoriser et à faire oublier que l’on pratique un « job à la con » (ces jobs qui nécessitent plus de cinq mots pour les décrire, sont trop payés et ne font pas vraiment avancer le schmilblik). « Inspirationnel » mérite également qu’on s’y arrête. Pourquoi faire d’un barbarisme XXL et indéfini la clé de voute de votre communication et de votre réflexion ? Ils veulent que tout soit « disruptif » et « impactant », avec une bonne grosse dose de douceur, comme l’atteste l’invention du « kalinsutra », expliquant comment se faire des câlins entre puceaux friendzonés. Un vaste étalage d’emotions porn, porté par une contradiction majeure : ces individus ne savent pas s’il vaut mieux manger des criquets ou devenir cyborg, et si les deux sont compatibles, dans une logique de technologie archaïsée. Bref, ils sont paumés, et ce sont eux qui sont supposés « faire demain ». Good luck with that, bitches !
 
 

 

Bon, et pour ce qui concerne le bonheur, à mon avis, une certaine forme de technologie, celle des applications, de la VR et des IA absurdes, ne fait que l’aseptiser. Je m’explique. En mon sens, le bonheur n’est pas un fond d’écran, immuable, statique et parfaitement lisse. Pour filer la métaphore, le bonheur se manifeste avant tout sous forme de pop-ups un peu loufoques, générés par un petit disfonctionnement. Repensez à vos souvenirs les plus heureux… n’ont-ils pas tous pour origine un petit bug ? Pour ma part, c’est assez vrai. Le bonheur, je l’ai ressenti en me perdant une nuit dans la forêt d’Etampes parce que le GPS ne marchait pas, il m’a saisie en sortant mon voilier, un jour sans vent, me condamnant à stagner au beau milieu de l’océan, ou bien quand j’ai inondé la salle de bain d’un ami et que nous avons passé une heure à éponger toute l’eau… Les applications servent, au contraire, à rendre nos vies fonctionnelles, de manière à annihiler petits désagréments, moments de flottement et joyeux disfonctionnements mineurs. Bien sûr, tout dépend de ce que l’on appelle bonheur. Pour ce qui est des petits bonheurs quotidiens, la technologie a tendance à les aseptiser. En revanche, la technologie peut rendre les gens heureux, quand elle sert à remédier à un disfonctionnement majeur. C’est ce qu’a compris Thibault Duchemin, avec son application AVA. Entendant, mais né d’une famille de sourds, il a tenté de créer une application pour aider les sourds et malentendants à suivre une conversation en direct. En se branchant au micro de votre smartphone, AVA retranscrit en temps réel la conversation en cours, et le sous-titrage est de couleursdifférente, pour aider la personne à comprendre qui parle et prendre part aux discussions. Une manière d’éviter de s’ostraciser socialement.

 

Bref, pour conclure, je dirais seulement que la réflexion collective s’oriente vers un divertissement de privilégiés, où l’entre soi n’est jamais vraiment dépassé. Après, l’initiative a le mérite d’exister, et si certaines interventions versaient dans un IKEA de la pensée (en kit, avec pièces détachées), d’autres étaient franchement inspirantes ! Si nous sommes réinvités l’an prochain, nous irons avec plaisir jouer à nouveau les pics assiettes cérébraux !
 
 
 

 

 
 
Par Carmen Bramly, 22 ans, écrivain et technophobe !

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