Le rap est-il misogyne ?

Les "Bitches" et les "Tchoins" sont omniprésentes dans les lyrics de morceaux rap en ce moment, du coup, Alexandre a voulu comprendre pourquoi les rappeurs n'avaient d'yeux que pour elles ?
09/02/2017

 

 

 

Le rap et la misogynie sont souvent liés mais ne partez pas tout de suite, il ne s’agit pas simplement de descendre le rap bêtement mais plutôt de comprendre d’où vient cette fascination qu’ont les rappeurs pour la « bitch ». Qui est-elle ? Que représente-t-elle ? Son image a-t-elle évolué au cours des années ?

Lors de ma petite enquête, je me suis rapidement rendu compte que le rap est écouté par de plus en plus de filles, du coup, j'ai fini par leur poser quelques questions pour comprendre le lien qu'elles entretenaient avec le dirty talk propre au rap et la préservation de l’image de la femme. Mais avant ça, rewiiiiind ! Remontons le temps et voyons quel sens donnaient les anciens à ce terme.

 

 

Tupac expliquait dans une interview : « I love women ! […] but I hate bitches, even more! ». 

 

En 1992, Dr. Dre sortait son album The Chronic, dans lequel figurait le morceau « Bitches ain’t shit ». Un des premiers morceaux de rap à afficher un titre aussi provocateur. Mais Dre, Snoop et leurs potes revendiquaient toujours le fait de ne parler qu’aux « bitches ». Selon eux, les femmes et les « bitches » étaient totalement différentes. L'état d'esprit sur le sujet était établi. Compréhensible mais pas pour autant excusable. Le sujet du sexe ou de la femme était abordé avec un ton grivois. Lola m'expliquait à ce sujet :

" J'ai l'impression que les couplets sur les filles dans les chansons de rap des années 80/90 étaient plus légers, moins brutaux, que ce soit du côté du rap français ou américain".

C’était l’époque des rappeurs un peu gangster à l’attitude soignée comme Big Daddy Kane ou Tupac qui plaisaient aux femmes. Il suffit d’écouter « Temptations » de Tupac pour comprendre l’état d’esprit de l’époque, le morceau sonnait comme un jeu de séduction provoquant un sourire sur le visage de tout auditeur.

 

 

Dans le genre grivois, en France, entrait en scène Doc Gynéco. Il sortait en 1996 l’album Première Consultation. Un hymne à la femme ou à la « bitch » ? Il nous faisait un portrait romantique de sa « salope à lui » et nous exposait ses fantasmes dans le morceau « Vanessa ».

 

« Sa bouche fiévreuse, nos étreintes ravageuses,
Sa langue brûlante et son corps excité
Sa voix haletante, bordée d’obscénités
Son fond de gorge et mon sucre d’orge »
 

C’était trash mais romantique en quelques sortes, Doc Gynéco faisait perdurer le dirty talk et le poussait un peu plus loin. Mais plus fort que ça, le Doc lui donnait un aspect doux et enivrant. Il parlait de la « bitch » d’une manière si nonchalante que ses paroles finissaient par paraître inoffensives. Son rap n'apparaissait pas forcément comme sexiste il était plutôt perçu comme une ode street et coquine, le Doc représentait alors « le rap sexuel ».

 

 

Avançons dans le début des années 2000 et qui de mieux pour les représenter que le PIMP en personne, 50 Cent ! Il sortait son chef d’oeuvre Get Rich or Die Tryin en 2003. L’album de « In Da Club » mais surtout du morceau ultime du rappeur à « bitches » : P.I.M.P.

 

« She got a thing for that Gucci, that Fendi, that Prada
That BCBG, Burberry, Dolce and Gabbana
She's feeding fools fantasies »

 

Il représentait alors le fantasme du rappeur des années 2000, pouvoir et « bitches ». Il se mettait en scène entouré de filles attirées par son argent et son pouvoir. 50 Cent et son génie lançait la mode du rappeur too much. Trop de bijoux, trop d’argent et trop de « bitches ». Le sexisme était poussé au max, du bon son mais des paroles d'une pauvreté abyssale.

 

Récemment, l’arrivée de la trap, qui adopte des sonorités souvent plus violentes, a rendu le dirty talk plus cru qu’auparavant. Les rappeurs comme Booba, Gucci Mane, Rick Ross ou encore Damso ont amené une violence inédite dans les prods et dans les intonations.

 

 

En réaction à cela, Rick Ross a fini par casser le mythe en sortant « Same Hoes ».

 

« Me and Pusha T fuckin’ the same hoes
Me and TIP, we fuck the same hoes
Me and Chris Brown, we fuckin’the same hoes
The same hoes »
 
 
 

 

 

 

En français : « On baise les même putes », Rick Ross le déclare dans un clip bourré de ces fameuses « hoes », Chris Brown, Pusha T, P. Diddy, la liste est longue et selon Rick Ross, ils « baisent tous les mêmes putes ». Rick Ross détruisait en un morceau un mythe et répondait à une question que l’on se posait tous : Mais où trouvent-ils leurs soi-disant « bitches » ?

 

 

Encore plus récemment, Kaaris sortait le morceau « Tchoin ».

 

« La go là c’est peut-être une fille bien
Mais on préfère les tchoins tchoins tchoins
Elle veut Louboutin-tin, tchoin
Elle veut Mauboussin-ssin, tchoin »

 

Ces paroles sont accompagnées d’une instru afro et un clip nous dévoilant un nombre incalculable de femmes vêtues le plus légèrement possible. C’est ça la « tchoin », celle qui tourne autour du rappeur pour son argent et sa fame. Nos francophones Kaaris, Booba ou encore Alonzo en raffolent.

"Tchoin s'écoute comme une blague" me disait Lyna. Kaaris ne cherche pas à choquer, il cherche la punchline la plus hard quitte à délaisser le fond. Bien sûr, cela peut être reçu comme une offense mais je ne pense pas que c’est des rappeurs comme Kaaris qui devrait être pris pour cible. Lyna prenait aussi comme exemple le morceau « sale pute » d’Orelsan, le morceau avait pris une ampleur folle alors que personne ne s’était arrêté pour réfléchir à l’aspect évident d’une blague d’Orelsan. Une parodie avait été faite, seulement c’était le groupe C.L.I.T qui prenait le rôle d’Orelsan dans une mise en scène inversant les rôles. Le clip finira par être supprimé de YouTube ce qui revenait à autoriser un homme à faire un morceau fait de blagues misogynes mais d’interdire des femmes de faire l’inverse. Vous cherchez le sens ? Je ne le trouve pas non plus.

 

 

Je pourrais continuer à lister bien d’autres rappeurs mais c’est sur Hamza que j’aimerais m’arrêter. De tous, Hamza est le champion du dirty talk. Entre messages cachés ou paroles des plus explicites, il excelle dans le domaine. Et surtout, les filles ne semblent pas choquées, il n’y a qu’à voir le nombre de filles à ses concerts. Lui-même disait qu’il en était étonné. A la manière du Doc, Hamza slime sur ses beats et place ses obscénités avec une aisance déconcertante. Damso se démarque également dans la discipline, avec une violence plus explicite, il étale une liste incalculable de punchs sexuelles qu’il décrivait sur une interview chez Booska-P comme étant simplement « du vécu ».

Lola me disait : « La plupart des chansons de Damso sont crues dans les paroles mais agrémentées de beaucoup de métaphores et d’images tout n’est évidemment pas à prendre au premier degré. »

Faut-il donc outrepasser l’aspect vulgaire de nos morceaux préférés ? La réponse est subjective, celle-ci dépend des préférences en termes d’écoute. Sonorité ou paroles ?

Léa Bénichou qui tient la page Facebook  « La Ride », un répertoire des événements hip-hop en France, me disait : « Franchement ça ne me gêne pas du tout, au contraire, ça me fait beaucoup rire ! […] Je pense qu’il faut prendre ces choses-là au 1000ème degrés. ».

Philippine m'expliquait aussi :  « les deux éléments sont importants pour moi, l’un ne va pas sans l’autre. […] De manière générale, j’écoute du rap pour sa sonorité mais aussi pour les paroles, le discours qui peut être tenu ». 

Aujourd'hui, les rappeurs lovers à la Drake percent l'écran, place au love et à la sensibilité. Le rap s’adoucie dans les mélodies comme dans le fond, des groupes comme PNL adoptent des sonorités bien plus chantées. D’ailleurs Léa me le faisait remarquer : aux Etats-Unis, les mœurs changent et l’on voit apparaître des rappeurs comme Young Thug qui s’ouvre à de nouvelles influences et n’ayant pas peur de porter une robe sur la pochette de son dernier album.

Cette relation d’attraction-répulsion entre les rappeurs et les bitchs promet encore de nombreux morceaux...

 

 

 

Par Alexandre Tandina, lycéen et rédacteur amateur pour Bleu Blanc Bec

 

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