Le tuto de ma mère : leçon #9 Tortiller du cul

Tout le monde n'a pas eu la chance d'avoir eu une mère comme celle de Carmen, toujours prête à partager avec sa fille les grandes leçons de vie pour survivre dans la jungle de l'existence. Petit cours de rattrapage.
27/08/2017

 

L'été de mes 13 ans, ma mère s'est mis en tête qu'il était temps de me transmettre un semblant de féminité. J'avais passé les premières années de mon existence grimée en petit garçon hirsute. Je grimpais aux arbres avec l'agilité d'un petit sauvageon, filais en rappel sur mon voilier et préférais les Légo aux Barbies. Quand on me demandait mon prénom, je répondais Sid, en hommage au défunt chanteur des Sex Pistols, Sid Vicious, et il n'était pas rare que je me présente affublée d'une perruque avec des dread locks ou d'une chemise hawaienne, pensant ainsi me masculiniser (mon modèle de virilité devait sans doute se situer entre Carlos et Tahiti Bob). Ainsi, lorsque mon torse s'est changé en poitrine et qu'il m'a fallut irrémédiablement embrasser une identité féminine, je n'étais pas prête et ma démarche sautillante de garçonnet commençait à irriter ma chère génitrice. Pensant m'aider à apprivoiser ma nouvelle constitution, ma douce maman m'a donc donné le conseil suivant : « Une femme doit toujours avoir une démarche chaloupée ».

 

En gros, elle m'intimait de tortiller du cul, tout simplement.

 

Docile, j'ai donc passé tout un été à essayer d'adopter une telle démarche. Pénalisée dans un premier temps par un manque criant de naturel et de douceur, j'ai persévéré, quitte à regarder en boucle la filmographie de Brigitte Bardot (ma préférence allait, bien entendu, au Mépris). Petit à petit, j'ai donc appris à synchroniser les oscillations de mon bassin et la vélocité de mes pas, à arrondir mes gestes tout en conservant un port de tête altier. Ma mère s'est bien entendu chargée de métamorphoser mes treillis en robette de nymphette et finalement, à la mi août, j'avais l'allure d'une prostituée sud-américaine en route pour le crackolandia local. Ma tendre maman voulait que je sois sexy, elle était servie. Si mes jambes étaient toujours maculées de bleus et d'égratignures à force d'escalader les rochers et de construire des cabanes dans les fougères, la mini jupe rose bonbon qui cachait à peine ma culotte servait de trompe l'oeil et racontait une toute autre histoire. En apparence, la fée de la puberté m'avait transformée en une parfaite Lolita, sans que j'en comprenne véritablement le sens ni les conséquences. Cette entreprise pour le moins laborieuse aura eu des effets inattendus. Mon apprentissage de la féminité s'est changé en un apprentissage du désir masculin, effet pervers d'une telle éducation. C'est un peu comme si ma mère m'avait armée pour combattre, mais qu'elle avait omis de m'enseigner les rudiments de la guerre, qu'elle ne m'avait pas même expliqué la nature des batailles à venir.

 

 

"D'un coup, j'ai vu le regard masculin changer lorsqu'il se posait sur moi."
 

Et oui, il faut bien avouer qu'une blondinette au visage poupin qui se déhanche comme si ses fesses étaient possédées, pour n'importe quel vieux lubrique ou ado concupiscent, ce n'est pas le genre de spectacle qui vous laisse indifférent. D'un coup, j'ai vu le regard masculin changer lorsqu'il se posait sur moi. Quelque chose d'inconnu teintait à présent leurs prunelles. Incapable de définir l'essence de cet éclat nouveau, je m'en méfiait, y voyant une note malsaine. Un mélange de dégoût, d'orgueil, de haine et de curiosité s'emparait alors de moi. J'avais envie de pousser le jeu plus loin, mais j'étais incapable de soutenir un seul de leurs regards, et la pensée qu'ils puissent attendre plus qu'un sourire de moi me donnait envie de prendre mes jambes à mon cou et de me sauver. Un jour, rue du Faubourg Saint Denis, en rentrant du collège, un type m'a quand même abordée pour me demander « Tu prends combien pour une passe ? », alors même qu'une équerre en plexi dépassait de mon cartable. Après avoir ardamment désiré être un garçon, voilà qu'ils m'étaient devenus étrangers, à la fois ennemis et amoureux en puissance. Ma féminisation forcée les avaient éloignés de moi, et par conséquent, m'avait plongée dans un flou identitaire. Je ne savais plus si j'étais un garçon déguisé en fille ou une fille libérée de son cocon masculin. Dans tous les cas, j'avais l'impression d'être une imitation, une fausse fille et un faux garçon. Réifiée par ma propre mère, je me sentais l'apanage d'une Blandine jetée dans la fosse aux lions. Je me pavanais, tortillait du popotin avec panache, mais dès qu'une babine se relevait et que les félins montraient leurs crocs, je ne faisais plus tant la fière. Il faut dire que ma douce Maman a toujours eu un petit effet anxiogène sur moi (et je ne dis pas ça pour excuser ma consommation excessive d'anxyolitiques). Après m'avoir appris à marcher comme une catin, voilà qu'elle me dispensait des conseils pour parer à toute éventualité de viol (comme quoi, elle avait conscience du côté border de ses injonctions). Elle avait donc accroché un sifflet en métal à mon porte-clé, pensant qu'un coup strident attirerait les passants en cas d'agression, et glissait souvent une bombe lacrymogène dans mes poches. Mais bon, le viol, elle m'y avait déjà préparée, et ce dès l'âge de 4 ans. « Si un homme te met une main dans la culotte, coup de pied dans les boulettes. Tu t'en souviendras, hein ? ». Je n'étais pas prête de l'oublier, rassure-toi, ma petite Maman.

 

"J'ai permis à ma mère de revivre par proxi sa propre découverte de la féminité, en me l'imposant de manière prématurée et maladroite."
 

Finalement, à l'aube de mes 14 ans, l'enfant soleil que j'étais deux ans plus tôt s'est alors petit à petit éteint, engoncé en lui-même, comme pour s'auto-détruire, sinon se désexualiser. J'ai tout de même conservé quelques robes, toujours portées ras la salle de jeu, à l'instar de déguisements, quand je voulais jouer à la mini femme. Le reste du temps, j'arborais un slim rouge panthère, des Converses et un perfecto, j'écoutais les BB Brunes, Pete Doherty et les Clash, et déversais ma hargne adolescence dans de longs poèmes, éloges du suicide ou tombeaux à la gloire d'une enfance libre et sauvage, oasis tant regretté.

 

Ainsi, quand ma mère continue de me dispenser des conseils, me répète inlassablement de me tenir droite, de porter des vêtements moins amples, d'avoir une démarche plus aérienne, de ne pas tenir mon couteau comme un marteau, je ne peux m'empêcher de sourire en repensant à l'été de mes 13 ans, passé à rouler du popotin dans un mélange de jouissance et de pulsion autodestructrice. Après tout, qu'est-ce que ça peut faire si je ne parviens pas à polir les restes de brutalité qui persistent en moi ? J'ai permis à ma mère de revivre par proxi sa propre découverte de la féminité, en me l'imposant de manière prématurée et maladroite. Aujourd'hui, je refuse de me laisser faire. Quand elle tente de dresser mes cheveux en chignon, renomme chacun de mes vêtements « l'immonde », « l'infâme » et « l'affreux », me pousse à faire du Yoga, me colle les cils avec du mascara, j'y vois plutôt un désir de miroir et je résiste. Non, je serai pas l'écrin mimétique de ses désirs ou de ses angoisses. J'aurais donc appris qu'être une femme, c'est s'affranchir du joug du regard maternel et exister indépendamment de sa génétrice. Je ne serais pas la réplique d'un fantasme absurde qu'elle-même ne maîtrise pas, et si je me sens mieux avec un gros pull troué et les sourcils en bataille, je n'en serais pas moins une femme.

 

Par Carmen Bramly, 22 ans, écrivain

 

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