Les millennials sont-ils tous pourris ?

Marie Angélique, 24 ans, a bien entendu le discours de Simon Sinek, sur les millennials, et a pris sa plus belle plume pour répondre au sociologue... 
06/01/2017

Cher Simon Sinek,

Je souhaitais t’écrire une lettre ouverte. Après avoir visionné les quinze minutes de ton intervention sur les « Millennials », je me suis rendue compte qu’elle serait confuse et désordonnée. J’ai décidé de reprendre point par point ton argumentation, afin d’exprimer mon humble avis sur ce sujet, qui occupe tant les sociologues et les coachs en entreprise. Ce sujet, c’est moi, une Twenty, une « Millennials », dont on fait souvent des généralités, à partir de ce que nous ont décrit de vagues connaissances, sans jamais vraiment directement oser nous poser de questions.

 

1) Les « Millenials » sont un groupe de personnes nés approximativement entre 1984 et aujourd’hui…

Il faudrait vous mettre d’accord à la fin, parce que même nous, qui sommes pourtant concernés, n’y comprenons plus rien. Pour moi, qui suis née au millénaire dernier, les « Millenials », c’est nos petits frères et sœurs qui ont vu le jour en 2000, et qui ont donc 16 ans de moins que ceux que tu désignes comme tel ! Ça commence à faire un sacré grand groupe ! Si on reprend les termes utilisés par tes collègues sociologues, on regrouperait alors la « génération X » complètement jalouse de la liberté que prend la « génération Y », qui ne peut pas saquer la « génération Z ». Bref, dès la première phrase, le « groupe » désigné est un sacré gros bordel, mais bon, pourquoi pas le généraliser et le formaliser lui aussi ? C’est un peu le job que la société demande aux sociologues après tout.

 

2) … qui sont dur à manager.

Mec, tu n’as même pas l’âge de nos parents, tu ne nous as pas élevé, tu as 43 ans et encore trente ans de carrière devant toi. Arrête de prendre ton air de dépressif en parlant de nous, c’est carrément gênant.

 

3) Ils sont accusés d’être narcissiques, égoïstes, incapables de se concentrer, feignants…

Parce que j’ai la flemme de faire une thèse sur cette accusation qu’on nous ressort trois fois par an, je vais simplement reprendre quelques citations :

 

Inscription babylonienne (plus de 3000 av.J-C) :

 

« Cette jeunesse est pourrie depuis le fond du cœur. Les jeunes sont malfaisants et paresseux. Ils ne seront jamais comme la jeunesse d’autrefois. Ceux d’aujourd’hui ne seront pas capables de maintenir notre culture. »

 

Prêtre égyptien (2000 av. J-C) :

 

« Notre monde a atteint un stade critique. Les enfants n’écoutent plus leurs parents. La fin du monde ne peut être très loin. »

 

SOCRATE (470-399 av. JC) :

 

« Les jeunes d’aujourd’hui aiment le luxe ; ils sont mal élevés, méprisent l’autorité, n’ont aucun respect pour leurs aînés, et bavardent au lieu de travailler. Ils ne se lèvent plus lorsqu’un adulte pénètre dans la pièce où ils se trouvent. Ils contredisent leurs parents, plastronnent en société se hâtent à table d’engloutir les desserts, croisent les jambes et tyrannisent leurs maîtres. »

 

 

4) Les patrons demandent aux « Millennials » : qu’est-ce que tu veux ? Et ils répondent : Nous voulons travailler dans un endroit où nous pouvons faire une différence, où nous pouvons avoir un but, un impact, peu importe ce que cela veut dire. Nous voulons de la nourriture gratuite et des bonbons. Certains font remarquer qu’il y a de la nourriture gratuite etc, et pourtant que ces « Millennials » ne sont toujours pas heureux ! C’est parce qu’il y a une pièce manquante, que je diviserai en quatre éléments : les parents, la technologie, l’impatience, et l’environnement.

Outch. Thèse, antithèse, synthèse, vous avez trois heures.

 

5) La plupart des « Millennials » ont grandi avec ce que j’appellerais des stratégies parentales défaillantes….

Là, j’avoue, chapeau l’auto-critique, vraiment. Tu as 43 ans, donc ça veut dire que tu t’inscris dans ces stratégies parentales défaillantes, étant donné que tu as mis tes propres hypothétiques enfants dans le groupe des « Millennials ». Admettre ses propres fautes est plutôt cool. En revanche, qu’entends-tu exactement par « stratégie parentale » ? C’est un nouveau mot pour « éducation » ?

 

6) … Où par exemple, on leur a dit qu’ils étaient spéciaux, tout le temps. On leur a dit qu’ils pouvaient avoir tout ce qu’ils voulaient dans la vie, juste parce qu’ils le voulaient. Certains ont eu des compliments en classe, non pas parce qu’ils le méritaient mais parce que leur parent se sont plaints. Et certains ont eu des A, non pas parce qu’ils avaient bien travaillé, mais parce que les professeurs ne voulaient pas avoir de problèmes avec les parents. Des élèves reçoivent des récompenses pour la participation, ils sont récompensés pour arriver derniers, alors que des études scientifiques montrent que ces récompenses les font se sentir embarrassés parce qu’ils ne la méritent pas par rapport à ceux qui ont travaillé. Et ce groupe là est diplômé, trouve un job, et d’un coup, ils se rendent compte qu’ils ne sont pas spéciaux, que leur mère ne peut pas leur avoir de promotion, que tu n’obtiens rien quand tu arrives dernier, et que ce n’est pas parce que tu veux que tu peux. Et en un instant toute l’image qu’ils ont d’eux-mêmes s’effondre et vous vous retrouvez avec toute une génération qui grandit avec une estime de soi bien plus basse que la précédente. (Mais attention, ce n’est pas de leur faute, ils ont mal été pris en main)

En France, les gens ont beaucoup craché sur toi, Simon, à cause de cette remarque. Mais bon, tu es anglais ! Comment pourrais-tu savoir que chez nous, le school-bashing est un sport national, et que nos échecs nous transforment, dans le regard des autres, contrairement aux Etats-Unis, en ratés. La remarque que l’on entend le plus à l’école, c’est qu’on ne vaut rien et qu’on arrivera à rien dans la vie. Des profs s’amusent à saquer les élèves pour des raisons parfaitement inconnues. Évidemment, ta remarque ne tient pas pour nous, puisqu’elle ne concerne pas notre système scolaire. Nous concernant, c’est dès l’école que nous avons une estime de nous-même particulièrement basse. En arrivant dans le monde du travail, nous assistons juste à un pénible remake de nos années collèges.

 

 

7) Nous vivons dans un monde Facebook/ Instagram, et nous sommes donc bons pour mettre des filtres sur les choses. Nous sommes doués pour montrer aux gens à quel point la vie est incroyable même si je suis dépressif. Et tout le monde apparaît comme fort, alors qu’il n’existe rien de tel.

C’est vrai, mais ce n’est pas particulièrement nouveau. Il suffit d’aller au musée ou de regarder les best of des années 50 pour avoir l’impression que la vie était extraordinaire. Ce phénomène a juste subit la massification, comme beaucoup d’autres choses, avec la mondialisation.

 

8) Il a été montré que quand on est sur notre téléphone, on décharge de la dopamine, et donc, quand on reçoit un texto, ça nous fait un bien fou. […] Et c’est pour cela qu’on y retourne dix fois, qu’on se prend la tête pour savoir pourquoi notre timeline ne s’actualise pas, si les gens ne nous aiment plus. Le traumatisme d’un jeune, c’est d’être unfollow ! La dopamine, c’est exactement la même chose que quand on fume, boit et parie. En d’autres mots, c’est très très addictif. Nous avons des restrictions d’âge pour l’alcool, la cigarette et les jeux de hasard, mais pas pour les réseaux sociaux.

Faux. Officiellement, il y a bien une restriction d’âge (-13 ans). Ça ne change pas grand-chose, mais dire qu’il n’y en a pas, c’est sous-estimer notre capacité à contourner les règles, comme à peu près tous les jeunes de l’histoire de l’humanité.

 

9) Le passage était extrêmement long, donc pour résumer, à l’instar des adolescents qui se sont tournés vers l’alcool pour gérer le stress de l’adolescence, et qui se tournent plus tard vers la bouteille pour régler leurs problèmes, les adolescents qui se sont tournés vers leur portable pour gérer leurs problèmes affectifs, se tournent aujourd’hui vers leurs appareils quand ils ont un problème, et non vers leurs amis, car, finalement, ils n’en ont pas.

Je n’ai pas tout compris… Mes meilleurs amis sont ceux que je me suis fait quand je me suis tournée vers mon téléphone. Je partage ma vie avec une personne que j’ai rencontré grâce à cet appareil. Heureusement que Facebook et Twitter étaient là, après les attentats, au vu des conneries sur les chaînes d’infos, et de l’impossibilité de sortir de chez nous ou de joindre notre famille ou nos amis. Mais bon, tu as déjà regroupé une tranche d’âge de personnes allant de 10 à 30 ans dans le même panier, tu ne vas pas en plus rappeler que la jeunesse est un corps social qui regroupe toutes les autres couches sociales, mais… en jeune quoi. Et oublions complètement les caractères propres à chaque individu, ce n’est pas vraiment le but de la sociologie.

 

 

10) Quand tu es assis à table avec tes amis (parce que maintenant, apparemment… on en a), et que tu réponds à quelqu’un qui n’est pas là, c’est un problème ! C’est une addiction. Si tu es assis pendant une réunion, avec des gens que tu es censé écouter et parler, et que tu mets ton téléphone sur la table, tu envoies un message subliminal au reste de la pièce qui dit : tu n’es pas important pour moi à ce moment. Et c’est tout simplement parce que tu es addict !

Alors déjà… Tu devrais te calmer un peu mon pote, parce que tu me sembles particulièrement tendu ! Ce n’est pas de notre faute si quelqu’un a oublié de passer en silencieux son téléphone quand tu es allé au cinéma. Ensuite, si tes amis sont impolis avec toi, c’est ton problème, pas le notre ! S’ils répondent à leur téléphone au lieu de t’écouter parler, c’est peut-être que c’est carrément chiant, et qu’ils essaient de te faire passer un message subliminal !

Enfin… Non mais tu as vu la taille de nos téléphones ? Et il faudrait les garder dans la poche de notre jean extra slim au risque d’avoir un cancer de la cuisse ? D’ailleurs, il n’est pas rare qu’en réunion on nous demande de retrouver un email pro, un site internet, et qu’on le partage avec toute l’assemblée. Le téléphone n’est qu’un substitue de l’ordinateur, à ce moment là, qui n’est d’ailleurs pas moins addictif qu’un téléphone, mais on s’éloigne du sujet, n’est-ce pas ?

 

 

11) Si tu as besoin de regarder ton téléphone le matin avant de dire bonjour à ton copain ou ta copine, tu as une addiction.

Oui, enfin, moi la personne avec qui je vis est déjà partie quand je me réveille, donc pour lui dire bonjour, je dois bien allumer mon téléphone et lui envoyer un message !

 

12) Et comme toutes les addictions, cela ruinera votre relation, ça coûtera de l’argent et fera de ta vie un cauchemar.

Oulah, tu me fais peur Simon. D’un coup, j’ai juste l’impression de me retrouver en face d’un gars qui a eu une relation amoureuse particulièrement douloureuse, victime d’une arnaque aux sentiments, avec un faux profil d’une fille imaginaire habitant en Côte d’Ivoire.

 

13) L’impatience. Nous vivons dans un monde où la récompense est instantanée. Tu veux quelque chose, tu vas sur Amazon, et ça arrive le lendemain. Tu veux regarder un film, connecte-toi à une VOD. Tu veux regarder un Show Tv, regarde le en replay.

Oui, en fait, ça s’appelle le progrès. Personne n’a reproché aux imprimeurs de fournir les livres trop vite une fois que l’imprimerie a été mécanisée, si ? On n'a pas évoqué de récompense instantanée lorsque, durant les siècles derniers, les presses à journaux ont explosé et que l’information arrivait plus rapidement. Après tout, il s’agit de services qui ont évolué et appris à répondre plus rapidement.

 

 

14) Sauf que ce n’est pas possible dans le monde du travail ou les relations amoureuses. Ce sont des choses qui prennent du temps, de l’endurance et qui demandent de la patience.

Le monde du travail nous demande d’aller vite, toujours plus vite. En revanche, il se retient bien d’augmenter notre salaire plus rapidement. C’est certain, le monde du travail est une montagne à gravir, et si on ne demande pas d’aide, on peut tomber. Encore faudrait-il qu’on accepte de nous aider ? Car outre les C.V longs comme le bras qu’on nous demande alors qu’on vient de sortir de l’école, il faut en plus être opérationnel immédiatement. Où se trouve ici le principe du mentor en entreprise ? Celui qui vous forme et à qui vous êtes censés pouvoir demander de l’aide ? Il faut aussi se rappeler que la préoccupation principale de notre génération, c’est d’être heureux avant tout. La carrière professionnelle passe en second plan. D’où notre impatience, je suppose.

L’impatience est-elle réellement mise en cause dans une relation amoureuse ? Il a été récemment montré que les jeunes attendaient plus longtemps avant d’avoir des relations, qu’ils attendaient toujours le grand amour, mais pas qu’ils étaient trop impatients pour ça. La peur est plutôt récurrente dans l’amour, parce que c’est grand, c’est gros, ça nous déstabilise et donc, ça fait peur. Mais est-on vraiment impatient en amour ? Généralement, quand on est avec quelqu’un, on a envie que cela dure longtemps, qu’une minute dure des heures, on aime profiter de moments où nous sommes seuls au monde. C’est le monde autour de nous qui est impatient et qui fait défiler le temps à la vitesse de la lumière. Si tu trouves que c’est trop lent, c’est qu’il y a un problème dans ton couple.

 

15) Le meilleur scénario, c’est d’avoir une génération entière qui traverse la vie sans jamais trouver la joie de vivre. Ils ne trouveront jamais de satisfaction au niveau professionnel ou dans la vie. Ils traversent la vie, et répondent juste « ça va ».

Et bien… On ne m’a pas demandé mon avis, mais ça va.

 

 

Réduire la vie à son appartenance à une génération, c’est très... réducteur. Chacun connaît des moments où il se sent complet, heureux, plein. Pour certains, ce sera l’enfance, pour d’autres, la vie d’adulte, à 40 ans. On ne l’est pas tous au même moment, ce sera très long, ou alors très court. Dire qu’on ne le trouvera jamais, c’est simplement avouer que ton moment de bonheur extrême, à toi, Simon, n’est pas encore arrivé, ou alors, tu t’es rendu compte qu’il était déjà passé.

 

16) Si on prend maintenant un environnement très normé, et qu’on y met ces jeunes, dans ces endroits où on fait plus attention aux chiffres qu’aux individus, qu’on porte plus d’attention aux gains à court-terme qu’à long-terme, alors on les met dans un environnement qui ne les aide absolument pas à gagner en confiance, qui ne leur apprend pas l’entraide, ni la mesure dans l’utilisation du numérique. […] Mais le pire dans tout ça, c’est qu’ils se blâment eux-mêmes, ils se reprochent de ne pas pouvoir assurer. En réalité, c’est l’environnement, c’est le manque de leadership efficace et adapté, qui les fait se sentir de cette façon. Et malheureusement, c’est la responsabilité des entreprises. J’aurai voulu que la société et les parents fassent un meilleur travail, mais ils ne l’ont pas fait.

J’aurai voulu que tu n’attaques pas nos parents, mais tu l’as fait.

 

18) Ta solution ? Faire comme pour les alcooliques, étant donné que c’est ton élément de comparaison principal : abstinence de la technologie. Retirer la tentation pour éviter de mettre à l’épreuve notre volonté.

C’est vrai que cela a vraiment bien marché avec la prohibition.

 

 

Néanmoins, il n’est pas faux que les smartphones et en particulier les réseaux sociaux n’aident pas à la concentration, bien au contraire. Ces moments d’oisiveté peuvent parfois vous manger des heures entières pendant lesquelles on aurait dû réviser nos partiels ou rédiger un article pour Twenty. C’est aussi vrai, que cela peut anéantir le sens créatif et l’imagination. Après tout, tout ce qu’on met sur nos réseaux sociaux vient de la vie réelle. C’est elle qui nous fournit nos meilleurs créations, tweets ou snaps. Il ne faudrait pas l’oublier.

 

En soi, Simon Sinek, avec qui les médias se frottent les mains pour faire le buzz, en réduisant ton intervention à la première minute, tout ce que tu dis n’est pas entièrement faux. Cela manque, tout comme ma réponse, de rigueur, mais tu fais ton travail de sociologue, tu établis un constat. Ce n’est pas à toi de relever les différentes solutions trouvées par cette génération pour se reconnecter avec la vraie vie (maraudes, happenings) ou être satisfaite de sa vie professionnelle (création de start-up, travailler en indépendant, etc). Tu donnes simplement des cases avec lesquelles les gens qui ne parviennent pas à nous comprendre le pourront. D’ailleurs, tu le dis à plusieurs reprises, nous avons beau être narcissiques, égoïstes et feignants, ce n’est pas de notre faute. C’est avant tout la société dans laquelle nous évoluons. Car tu fais partie de ces sociologues qui expliquent le comportement d’un groupe (que tu as extrait au préalable de tous les autres groupes dans lesquels il s’entrecroise) par son environnement social. Cependant, tu t’égares, dans tes accès de colère et d’indignation, et ton propos peut facilement être détourné et moqué, comme je l’ai fait ci-dessus. Parce qu’il y a une chose que tu as oublié, nous avons beau être addicts aux technologies et carrément dépressifs, il nous reste tout de même un peu d’humour. ;-)

 

Signé,

Une Twenty 

 

 

                                                                                                             

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