Peut-on échapper au narcissisme sur Instagram ?

Une Twenty s’est livrée à une expérience amusante : changer la ligne éditoriale de son Instagram, pour échapper au narcissisme ambiant. Alors, pari réussi ?
30/10/2017

 

L’an passé, je me suis rendu compte que mon rapport à Instagram devenait problématique et risquait de mettre en danger mon équilibre psychique. Ayant découvert l’application après tout le monde, j’ai voulu rattraper le temps perdu, avec un extrémisme propre à ma condition de néophyte. Je me suis donc mise à documenter ma vie, gauche et fiévreuse, jusque dans ses moindres détails, n’épargnant pas à mes quelques followers masques de beauté verdâtres et boîtes de nuit floues, mal éclairées et surpeuplées. Séduite par l’idée que des inconnus puissent pénétrer dans mon intimité, pire, que je puisse la leur imposer, telle que j’aimerai qu’ils se la figurent, sans qu’ils n’aient rien demandé, j’ai sans doute fait quelques excès de zèle. D’ailleurs, j’en profite pour m’excuser auprès de tous mes amis, à qui j’ai pu causer du tort, en partageant d’eux des images volées, arrachées à un instant qui ne devait appartenir qu’à nous. J’étais prête à tout pour atteindre mon objectif : recréer de manière virtuelle et figurative le puzzle complet de ma prétendue complexité intellectuelle et humaine.  L’ambition était claire : soumettre une cartographie - subjective - de mes paradoxes, névroses et passions, dans le but d’alimenter un sur-moi déficient.

 

 

Ainsi, une frénésie narcissique s’est très vite emparée de moi. J’avais beau prétendre faire des selfies ironiques, le temps passé à chercher mon bon profil, à retoucher chaque image et à soigner des légendes en apparences négligées, n’avait rien d’ironique. Au lieu de caricaturer un lifestyle très « basic bitch », j’étais en train d’en devenir une à mon tour. Insidieusement, je me changeais en l’objet de mes propres moqueries, un sujet de dérision. A cela, bien sûr, s’ajoutait une autre tare, fruit dérisoire de la course aux likes. Dès que quelqu’un validait mon existence, à coups de petits cœurs, je bondissais. C’est comme ça qu’une soif exponentielle de reconnaissance s’est très vite développée, à mon insu. A l’instar d’une crack-head des faubourgs, j’attendais ma dose quotidienne de likes. Chaque notification me faisait un effet défibrillateur. Voir mes statistiques baisser me contraignait à des bassesses dignes du Community Manager de Buzzfeed.

 

Ainsi, un jour, surprise en plein gargarisme égotique, j’ai décidé de reprendre les choses en main. Fini le gonzo mou de ma propre existence. J’étais devenu ma peste et mon choléra. Il fallait absolument mettre fin à cette infamie. A moins d’être Cindy Sherman (que je vous invite à suivre), partager ses selfies ne fait qu’encourager la propagation d’un miroir faussé du réel. Incapable de laisser tomber Instagram pour de bon, j’ai tout de même opéré un changement radical de ligne éditoriale. Le concept était clair : remplacer ma vie par des œuvres d’art, sur mon compte. En somme, j’ambitionnais de recréer un véritable petit musée imaginaire sur ma page Instagram. J’avais trouvé mon Subutex salvateur.

 

 

 

Aujourd’hui, plus aucune photo de moi n’apparaît, sauf une, mais je ne l’ai partagée que pour ses qualités artistiques, bien entendu (elle a été prise par la photographe Bettina Rheims, quand j’avais cinq ou six ans).

 

 

Un étalage obscène de snobisme a pris la relève de mes dérives existentielles. Entre deux annonciations du quattrocento et une capture d’écran, mal cadrée et pixélisée, d’une toile de Bruegel l’ancien, je vous invite dorénavant à pénétrer la toile référentielle de mon imaginaire. Bien sûr, sous couvert d'échappatoire au narcissisme ambiant, je me raconte encore et toujours, comme tout le monde. Au moins, ma démarche a un peu plus de lustre que celle des autres utilisateurs et permet de découvrir quelques peintres obscurs, de temps à autres, comme Paul Nash, surréaliste anglais injustement méconnu.  

 

 

Bien sûr, j’ai dû m’habituer au fait de recevoir moins de likes qu’avant. Cette expérience m’aura au moins appris une chose : un selfie en maillot de bain sera toujours plus apprécié qu’une toile de Fra Angelico. Notez tout de même que les images ayant reçu le plus de likes étaient celles en lien avec une exposition en cours où se rapportant à des artistes connus. L’explication ? Sur Instagram, chacun tente d’établir une connivence 3.0 avec d’autres utilisateurs, comme pour se sentir moins seul, ou avoir le sentiment d’adhérer à une communauté de semblables. On se projette dans une matière attendue, calice mainstream de nos rêves. D’un autre côté, il fallait s’y attendre. Ce que les gens cherchent, sur ce réseau, c’est avant tout de s’immiscer dans la vie fantasmée d’autrui. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je m’y suis inscrite. Indéniablement, le voyeurisme a quelque chose de grisant. En sondant les faits et gestes de telle ou telle personne, j’avais l’impression dérangeante de vivre par procuration, avec elles, ce qu’elles vivaient. Un lien à sens unique, fantomatique, nous unissait ainsi, non sans alimenter une certaine frustration en retour.

 

 

Mais mon compte est avant tout à prendre au second degré, comme une critique de notre rapport de plus en plus superficiel à l’art. Intégrer les écorchés de Francis Bacon à un vulgaire moodboard, à un tas d’images en vrac digitalisées, peut se lire comme un manifeste prophétisant la fin de la culture, l’entrée dans une ère post-culturelle. Une manière d’accessoiriser volontairement films, peintures et photographies, à des fins purement égotiques. En somme, mon moi virtuel et idéal vampirise l’histoire de l’art, pour la déconstruire et la changer en une vulgaire mosaïque « inspirationnelle » (noter tout le mépris que j’accorde à ce mot parfaitement atroce). Et oui, aujourd’hui, ma génération est incapable d’avoir une vision chronologique, arborescente et réticulaire de la culture (dézo l’éducation nationale). Les différents courants artistiques sont en quelque sorte envisagés comme des réponses à des problèmes d’ordre conceptuels. On ne pense plus en termes d’écoles et d’époques, mais d’idées, empêchant ainsi toute prise de recul et toute vision d’ensemble. La culture n’est plus aujourd’hui qu’un brouhaha composite de noms qui s’entrechoquent dans le chaos le plus total. Ainsi, en faisant se succéder une vignette de BD et la capture d’écran d’un film ou d’une campagne publicitaire, je ne fais que traduire ce nouveau syndrome, lui même à l’image de l’évolution du monde de l’art. Là où autrefois chaque artiste ouvrait une porte à d’éventuels successeurs, par son œuvre, depuis Marcel Duchamp, on ne fait qu’en refermer. La transmission n’est plus au programme. Après Warhol, impossible de faire du pop art, après Klein, adieux les aplats bleus. En un sens, les artistes sont devenus des entrepreneurs de micro évènements, et chaque exposition, chaque production artistique ou culturelle, n’est plus que ça, un événement dérisoire, détaché de toute chronologie, de tout contexte, de toute filiation. Un événement sans suite, à la dérive dans une matrice stérile.

 

 

Pour conclure, si cette expérience ne m’a pas rendue moins narcissique, dans la mesure où je continue d’exposer ma vie en stories (parce que l’immanence, aka mon existence, ne mérite qu’une retranscription éphémère), elle m’aura au moins permis de trouver ma place sur les réseaux. Si je n’ai pas le profil de la bonasse à cocktails au moins je peux essayer, à ma petite échelle, de traduire le malaise culturel de notre chère petite société post-moderne.

 

 

 

Par Carmen Bramly, 22 ans, écrivain

PS : follow me on Instagram @voiturehommes

(https://www.instagram.com/voiturehommes

 

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