Rap et littérature, si loin (pour vous), si proches (pour nous)

Tradition du bon mot, usages précis des figures de style, et références puisées dans les plus belles bibliothèques, rap et littérature seraient-ils intimement liés ? Réponse de Bettina Ghi, auteure de "Sans fautes de frappes"
27/02/2017

Deux ans après son arrivée en France, en 2005, Bettina Ghio, professeure de français formée en Argentine, se met à écouter du rap français. À l’écouter, littéralement. Pas seulement l’entendre sur les ondes radios, mais lui prêter une réelle attention. Analyser les textes, les mots choisis précisément, presque chirurgicalement, par ses auteurs.

 

 

 

« Le rap m’a appris à parler français, ses expressions argotiques, mais pas seulement, son langage soutenu aussi. »
 

 

 

Cette docteure en littérature et civilisation française réalise alors avoir toujours parlé « un français du 17 ème siècle et un français de manuel scolaire. » Elle choisit dès lors de nombreux nouveaux professeurs de langue : Sinik, NTM, IAM, Oxmo Puccino, Sniper, Kery James, Casey, Fabe, La Cliqua et la Rumeur. Elle affirme : « Le rap m’a appris à parler français, ses expressions argotiques, mais pas seulement, son langage soutenu aussi. »

 

Fascinée par les textes de ses nouveaux mentors, l’enseignante remarque un désir et une appropriation de la littérature française –qu’elle connaît bien avec sa formation- chez les rappeurs. Pour elle, on ne peut pas comprendre le rap à la seule lumière de la sociologie (cette dernière l’étudie souvent pour comprendre les conflits dans les quartiers populaires ou les violences policières par exemple) : sa lecture littéraire s’impose. C’est un courant musical qui donne une place à la langue, au travail de mots et à la réflexion sur ces mots, sur leur sens et leurs sonorités. Le rap est traversé par la littérature : il utilise des formes stylistiques tout à fait littéraire et se nourrit de textes de notre patrimoine littéraire.

 

Cette idée de sujet pour une thèse en littérature et civilisation française passe mal. Pas évident de faire accepter cette problématique de recherche dans les universités françaises. En France, la littérature a une place sacrée : ce sont essentiellement les romans et certaines formes de poésie qui peuvent prétendre à ce titre. Bettina Ghio dénonce une méconnaissance totale du rap de la part d’adultes qui associent à tort le rap à l’image du jeune banlieusard aux propos vulgaires, « et cela malgré trente ans de présence en France », constate-t-elle tristement. Elle confie avoir dû essuyer de nombreux et tenaces « préjugés, lieux-communs et idées préconçues » de la part d’autres professeurs, selon lesquels le rap viendrait d’une « culture sans culture. » Pour certains, le rap est une « honte dans la société française », « la pire décadence de la langue », raconte l’écrivain. Certains rappeurs des années 90 trouvent grâce à leurs yeux parce qu’ils ont « quelques bons textes. » Mais la méfiance et le dégoût pour les artistes actuels est totale : ils « abrutissent les jeunes. » Et lorsqu’un de leurs élèves parle mal, « c’est la faute du rap. »

 

 

Dans ses pages, Bettina Ghio adresse également un reproche à ceux qui s’intéressent au rap, car ces derniers l’ont toujours abordé d’un point de vue sociologique et aucunement littéraire. Ils ont toujours considéré les rappeurs seulement comme des sujets qui ont un message contestataire à délivrer, et non comme des auteurs qui produisent des objets de création. Tout est politique et rien n’est poétique.

Pour l’auteure de Sans fautes de frappes, le rap n’est pas seulement une contre-culture qui se nourrit de codes différents, en opposition violente avec la « culture légitime » : « Il y a un message, bien sûr, mais ce n’est pas l’élément dominant du rap. Il y a le texte, et quand je parle du texte, je parle aussi de la façon de le prononcer. Tout cela, c’est une question stylistique, esthétique, et pas purement politique. » Elle précise que les textes, récités sur scène, renouvelle une façon de faire de la poésie, une tradition très ancienne qui avait presque disparue. De plus, quand les rappeurs veulent prononcer un discours contestataire, ils usent et rusent de la forme : poétique et symbolique.

 

 

 

« Parfois le rap n’est pas assez pris au sérieux par ses auditeurs. »
 

 

 

Quant à ses élèves d’un lycée de région parisienne, qui écoutent du rap sans avoir lu cette littérature et comprendre les références, passent-ils à côté de la vraie lecture de leurs morceaux fétiches ? Oui, assurément. « Parfois le rap n’est pas assez pris au sérieux par ses auditeurs » regrette la professeure. Alors, Bettina Ghio s’est interrogée : « Finalement, comment les professeurs de français pourraient se servir du rap ? » Elle prévoit de créer une formation adressée aux enseignants, pour réfléchir à la manière de travailler le rap comme support. Car ces textes peuvent devenir une porte d’entrée pour étudier les classiques littéraires des siècles derniers. Bettina Ghio n’a pas tort : pour exemple, des fans de Nekfeu se ventent aujourd’hui de lire Maupassant. Pourquoi ? Parce qu’un morceau du chef de file du collectif l’Entourage s’intitule « Le Horla. ». Dans ce même album, Nekfeu a nommé une de ces chansons « Risibles Amours », comme le roman de Milan Kundera, et reprend le refrain de « la mauvaise réputation » de Brassens. Il évoque aussi dans un couplet, le « talentueux » Céline. Dans son ouvrage, Bettina Ghio compare d’ailleurs ce dernier à Booba. Pourquoi ériger ce rappeur hardcore et « bling-bling » au rang d’écrivain, se moqueront certains ? Parce que dans les deux cas, pour Céline comme pour Elie Yaffa alias Booba, il n’y a « aucune politesse dans l’écriture », « leurs phrases sont des décharges électriques » démontre la chercheuse sur plusieurs pages. Hugo est un héritage littéraire précieux pour les artistes. Les personnages des Misérables ont inspiré toute une génération de rappeurs. Bettina Ghio l’exemplifie parfaitement. « IAM affirmait, au début des années 90 (dans « Achevez-les » en 1993), le retour de Gavroche, et plus récemment (dans « J’te parle » feat Soprano), le groupe Sniper reconnaissait faire « du rap à la Gavroche. On retrouve aussi Jean Valjean, le héros de l’œuvre et son image d’homme hors-la-loi, victime des injustices de la société du début du XIXème siècle dans les textes du groupe 113 : « Appelle-moi misérable si tu veux, c’est pour les Jean Valjean du 94 » (dans « Assoce de… » en 2002). » Cette filiation est même revendiquée par Joey Starr, qui confiait avoir cherché avec NTM dans le titre « Le monde de demain » écrit en 1990, à « décrire la vie des jeunes dans les quartiers dans une perspective hugolienne. »

 

 

Ce besoin du rappeur de citer l’écrivain, l’académicien, le Goncourt, la spécialiste l’explique : « Pour lutter contre l’illégitimité du rap aux yeux des français, les rappeurs multiplient les références littéraires, et prouver ainsi que ce sont des littéraires. Alors qu’aux Etats-Unis, les rappeurs qui attendaient de la reconnaissance, ont dû passer par le jazz. Ici en France, c’est par la littérature. C’est extrêmement révélateur de la place particulière, sacrée, de la littérature dans la culture française. »

 

 

 

« Tout ce qui passe par l’oralité, si c’est beau, peut être considéré comme de la littérature. »
 

 

 

Certains ont bien compris que malheureusement, la parole écrite a plus de valeur que la parole audio. Les exemples se multiplient : Abd Al Malik vient de publier un livre en hommage à Camus, le rappeur Gaël Faye a été élu Prix Goncourt des lycéens avec son Petit pays alors que son morceau du même titre n’a pas dépassé le million de vues depuis sa sortie il y a cinq ans, Oxmo Puccino a couché sur papier ses meilleurs textes dans un recueil rangé au rayon poésie de la Fnac. Bettina Ghio souhaite de tout cœur que le Prix Nobel de Bob Dylan, permettra de faire évoluer les mentalités. « J’espère qu’on va commencer à comprendre que la littérature, ce n’est pas qu’un livre. Qu’elle peut se trouver ailleurs. Que tout ce qui passe par l’oralité, si c’est beau, peut aussi être considéré comme de la littérature. »

 

 

« Sans fautes de frappe – rap et littérature », 282 pages, de Bettina Ghio, aux éditions le mot et le reste.

https://www.amazon.fr/Sans-fautes-frappe-Bettina-Ghio/dp/2360542214

 

 

Par Juliette Hochberg, 21 ans.

 

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