Safe space invader : ma semaine dans des groupes de paroles anonymes #1

Pendant toute une semaine, Carmen s'est rendu chez les AA, NA et autres dépendants sexuels et affectifs afin de comprendre comment la parole anonyme et le groupe pouvaient avoir des vertus thérapeutiques. Alors, ça va mieux ?
23/04/2017

 

Comment et pourquoi des gens décident de se réunir, chaque semaine, pour tenter de vaincre ensemble addictions et troubles psychiques ? Les groupes de parole sont-ils notre dernier recours, pour retrouver un semblant de lien social et d’humanité, quand on s’est mis soi-même au ban de la société ? Quel est leur rôle et leur pertinence, à l’heure du témoignage permanent de soi, sur les réseaux sociaux ? Et moi, est-ce que je ne vais pas y chercher un frisson, une brise d’emotion-porn, en m’y rendant, alors que je vais bien ?

 

Une première démarche que l’on pourrait donc trouver naïve et quelque peu hypocrite, occultant le vrai fond de ma curiosité. Les groupes de parole, j’ai déjà tenté d’y faire un tour, quand je ne voyais plus d’issu à mes problèmes, mais je n’ai jamais eu le courage d’en franchir le seuil. Pendant des mois, mon portable sonnait à chaque meeting où j’avais projeté de me rendre. Il était plus confortable d’ignorer l’alarme. J’avais dix-neuf ans, et y aller, c’était le signe que j’étais tombée bien bas, trop bas, que quelque chose avait foiré, à un moment donné. J’ai préféré m’en sortir seule.

 

Ainsi, vous comprendrez que cet article n’a pas pour ambition de raconter la chose, avec l’objectivité attendue d’une journaliste. Si aujourd’hui je n’ai aucun problème, rien d’handicapant en tous cas, me rendre à ces réunions c’était risquer de me retrouver confrontée à un moi plus jeune, à vif et insupportablement vulnérable, de faire face à ce que j’avais peur de devenir, si j’étais allée plus loin, dans les yeux lourds des communiants.

 

Bref. Pendant une semaine, j’ai tenté de relever le défi, en me rendant chaque soir à un meeting différent. Ne sachant pas quelle attitude adopter, j’ai décidé de jouer les éponges fantômes. M’imprégner et me taire. Ne pas prendre part à la réunion, mais écouter, regarder, sans juger, sans me gargariser de la misère des autres, effacée. Pour se rendre à ce genre de meeting, il faut être désespéré au point de ne plus pouvoir cerner les contours de son mal être. Ces gens sont fragiles, et mon but n’est pas de leur manquer de respect, de leur imposer ma santé et ma jeunesse, comme un affront à leur mal être, mais plutôt de comprendre comment ils font pour s’entraider, par la parole. J’ai dû me faire violence. En bonne autiste sociale, les groupes me terrifient, et l’idée de me déplacer, d’affronter leurs regards et peut-être leurs questions, m’a donné des hauts le coeur toute la semaine.

 

La liste des différents groupes était assez longue, il en existe un pour presque tous les problèmes, y compris les artistes en mal d’inspiration. Ainsi, j’étais dans la nécessité de faire un choix. En relisant ma sélection, je me suis dit qu’il y avait bien deux ou trois groupes dans lesquels j’aurais pu me rendre de mon plein gré. Par égard pour ma personne, je ne dirai pas lesquels.

 

Après cette longue et fastidieuse introduction, il est temps de vous raconter ma semaine, dans la peau d’une Marla Singer itinérante et paniquée.

 

 

Lundi : Alcooliques Anonymes (AA)/ 19h

 

Par un étrange hasard, j’ai atterri dans un meeting anglophone, d’agnostiques “Free Thinkers”. C’est presque ironique. J’ai commencé à boire, à cumuler des débuts d’addictions, avortées à temps, en découvrant la littérature anglaise, à 15 ans. Pour moi, la langue de Shakespeare, Blake, Coleridge, Wilde, Dylan Thomas ou Burroughs a toujours été synonyme d’excès. C’est à la fois la langue des émotions, celle qui me vient le plus facilement, quand je veux exprimer quelque chose qui me tient à coeur, de trop brutal pour être dicible en français, et la langue de la fiction, de la poésie et des films. J’étais donc dans un trop proche distancié, fictionnalisé par la barrière du langage.

Durant ce premier meeting, j’ai beaucoup tremblé, mais pas à cause du manque. J’avais l’impression de ne pas mériter leur confiance, leurs sourires, leur sincérité et les gobelets de thé qu’ils me proposaient. Quand un type vous parle de son cancer, des tentatives de suicide à répétition de sa fille, qu’une fille évoque avec humour le néant de ses phases de binge drinking, et qu’un autre mec s’épanche avec retenue sur les affres de la ségrégation raciale, qu’il a endurés en retournant dans son pays natal, ce qui n’était qu’un simple sujet d’article se transforme en big bang émotionnel. Tandis qu’ils cherchaient dans mes grands yeux paniqués une douleur qui ne venait pas, j’ingérais la leur qui saturait l'espace.

 

Et pourtant, la séance s’est déroulée sans gravité. Tous avaient du recul sur leurs histoires, faisaient des blagues, prenaient un peu de hauteur et partageaient leurs derniers enthousiasmes. Plus ils parlaient, et plus leurs mots faisaient écho à des choses vécues, directement ou par proxy, ressenties ou pressenties.

 

J’ai eu l’illusion, un instant, de trouver une famille, un semblant de réconfort. L’envie de parler, de raconter mon histoire, m’a également saisie. J’avais comme le besoin de rebondir sur ce que chacun disait, pour créer une connivence, et peut-être me soulager, moi aussi. Non. Je me suis tue. J’ai écouté et je n’ai rien dit. C’était ce qu’il fallait faire.

 

On m’a quand même demandé de me présenter. Pour ne pas dire “Je m’appelle Carmen et je suis alcoolique”, ce qui aurait été un mensonge dans la mesure où j’ai arrêté de boire à 18 ans, j’ai opté pour un : “je ne sais pas trop encore ce que je suis et je n’ai rien à partager ce soir, mais merci de m’accueillir parmi vous”, qui serait finalement attendu d’une fille de mon âge se pointant à son premier meeting.

 

Oui, je sais, je suis tombée dans le piège de l’auto-fiction, et j’en ai honte. Comment ne pas se projeter, d’un autre côté ? Soit je vivais pleinement la chose, soit j’étais spectatrice, et on ne peut pas (à moins de faire parti de sadiques anonymes) être spectateur de la détresse d’autrui.

 

A la fin, tout le monde s’est levé et nous nous sommes tenu la main. Je ne saurais mettre des mots sur ce que j’ai ressenti, alors. Une pulsion de vie, propagée à travers les souffles âcres de chacun, en communion, et une main, dans la mienne, prête à sauver celle que j’aurais pu être. Et si je devenais accro aux groupes de parole ?

 

J’ai quitté la réunion, ébranlée, après qu’une fille ait voulu prendre mon numéro. J’ai refusé. Une femme, la quarantaine, est sortie de la salle avec moi, et m’a simplement glissé “c’est bon de savoir qu’on n’est pas seule”. Je ne me suis jamais sentie aussi seule de ma vie.

 

Par Carmen Bramly, 22 écrivain,

 

(à suivre Les Narcotiques anonymes).

 

Rechercher

×