SOS, mon plan cul m'a larguée !

Si tout, ou presque, a déjà été dit et écrit au sujet de la rupture amoureuse, qu’en est-il des plans culs ? Juliette, l'âme damnée de la rédac, a pris la plume pour aborder le sujet, sans tabou et sans filtre.
09/11/2017

 

 

De tous mes amants passagers, il était sans nulle doute mon préféré. Un type un peu maigrichon, trente ans passés, l’œil qui pue le cul et la babine alerte. Il avait un petit côté pirate, et j’étais toute chose rien qu’à l’idée de passer une nuit en sa compagnie. Je n’ai jamais osé le lui dire, mais c’est à lui que je dois mon premier orgasme. Le problème, c’est que du jour au lendemain, alors que tout semblait pourtant aller dans le bon sens, celui d’un compagnonnage de draps régulier, il a tout bonnement cessé de répondre à mes messages. Je n’ai pas compris. Je n’ai pas posé de question. Je n’ai pas cherché à le relancer. Blessée au plus profond de mon égo, je me suis résignée, en espérant que le prochain s’use un peu moins vite que celui-ci.

 

"On peut toujours se rassurer en se disant qu’un plan cul n’a pas eu le temps de nous comprendre, de nous sonder intellectuellement, de jouir de toutes nos qualités cérébrales, mais un corps, c’est un corps. Une fois mis à nu, on a vu tout ce qu’il avait à offrir".

 

La blessure est avant tout narcissique, j’en conviens, et compte tenu la nature de la relation, le corps est plus touché que l’esprit. On peut toujours se rassurer en se disant qu’un plan cul n’a pas eu le temps de nous comprendre, de nous sonder intellectuellement, de jouir de toutes nos qualités cérébrales, mais un corps, c’est un corps. Une fois mis à nu, on a vu tout ce qu’il avait à offrir. Quand un plan cul se fait la malle, impossible donc d’échapper à la perspective d’une vaste remise en question existentielle, qu’elle soit consciente ou inconsciente. Suis-je toujours désirable ? Pourquoi s’est-il déjà lassé de mon corps, de ma voix, de mon odeur ? S’il détestait la combinaison que je portais, la dernière fois que nous nous sommes vus, pourquoi ne pas me l’avoir dit ? Pour lui, je me serais changée. Pour lui, j’aurais même troqué un vinyle de Coltrane pour de la Trap, si seulement il l’avait demandé. À moins qu’il n’ait eu peur que je m’attache à lui ? Pourtant, dans mon dernier message, je n’ai fait que lui demander ce qu’il désirait boire, lors notre prochaine entrevue. C’était mal ? Qu’est-ce qui, chez moi, les fait tous fuir ? Franchement, je me demande pourquoi j’ai largué ma psy, même si récemment, elle m’a envoyé un message pour me dire qu’elle se portait bien mieux sans moi. En tous cas, dans ces moments-là, d’intense vulnérabilité, on a beau chercher, remuer la boue de nos souvenirs coïtaux, en général, impossible de trouver un sens à ces ghostings intempestifs. Il était donc temps que je pousse un petit coup de gueule !

 

 

Bien sûr, je ne suis pas une oie blanche et mon propos n'a pas vocation à sombrer dans une auto-victimisation crasse. L'idée n'est pas ici de dire "les mecs ils sont tous nuls, ces sales lâches, ces fils d'incestes". Il m'est déjà arrivé de jeter certains de mes plans culs pour des raisons aussi absurdes que "ouais, mais en fait, je me suis rendu compte que c'était un gros beauf". Parfois, après avoir fréquenté un homme pendant un certain temps, je commence à lui trouver des défauts. Seulement, j'accorde à mon partenaire un peu plus de trois nuits en ma compagnie avant de l'abandonner, et puis, je le préviens, quand il est quitté. Je ne me contente pas simplement de l'ignorer, comme d'autres ont pu le faire avec moi. Une relation, aussi sommaire soit-elle, est déjà un engagement. Je me sens responsable, un minimum, de ceux qui m'ont pénétrées - même superficiellement. Le hic, c'est que j'ai l'impression d'être bien la seule. Bienvenue à l'ère de l'amour kleenex et du "three nights stand", parangon de toute cette infamie. 

 

"Ma sexualité a toujours été entretenue par le va et viens plus ou moins constant de garçons sans attaches"

 

Suis-je la seule personne à qui ces choses arrivent ? Depuis mes dix-huit ans, depuis que j’ai cédé mon pucelage à un inconnu, plongée dans un demi-sommeil halluciné, je n’ai jamais été en couple. Les bisous dans la rue, les cinémas en amoureux, les verres langoureux ou encore les dîners en tête à tête me sont inconnus. Non, ma sexualité a toujours été entretenue par le va et viens plus ou moins constant de garçons sans attaches. Je n’ai jamais figuré sur la guest-list de Cupidon. Ainsi, les seules ruptures que je connais, ce sont celles-ci, et croyez-moi, elles sont aussi tristes et pathétiques que les autres. Elles n’ont bien sûr ni le panache ni l’aura des séparations amoureuses, mais il serait bien naïf de les penser indolores.

 

 

Plus jeune, j’avais pour habitude de ravaler ma peine avec un Xanax, persuadée que le chagrin ne durerait pas. De toute façon, ce chagrin, il m’a longtemps semblé illégitime. On ne pleure pas pour un coup de reins, n’est-ce pas ? Après tout, qu’est-ce qu’il y a à regretter de ce genre de relations, si ce n’est l’image vaporeuse de nos projections inaccomplies ? Pour reprendre l’exemple du dernier en date, que va-t-il me manquer de lui ? Une bite, c’est plus ou moins interchangeable, n’est-ce pas ?  

 

"Quand du jour au lendemain quelqu’un que vous aimiez bien, que vous trouviez sympathique, vous ignore ou vous rejette carrément, quelque chose s’abime en vous"

 

C’est la qu’est tout le problème. Si le sexe demeure le point d’encrage de ce genre de relations, malheureusement, il arrive que l’on échange plus que de simples fluides corporels.  Il m’est déjà arrivé de parler pendant des heures avec certains de mes plans culs, de débattre de littérature, de politique ou bien de cinéma. Des garçons se sont souvent confiés à moi, me livrant leurs pensées les plus tourmentées. Quand un type vous raconte pendant des heures qu’il n’a pas été aimé par sa mère, alcoolique et fraichement défunte, et qu’il a peur d’opérer sur les femmes une cristallisation érotique handicapante, comment peut-on ne pas se projeter, ou du moins, ne pas se sentir proche de lui ? Quand la connivence dépasse le domaine du sensuel pour s’immiscer dans quelque chose de plus intime et intellectuel, les premiers bourgeons de l’attachement, ne serait-ce qu’amicale, éclosent.  Alors oui, j’ai déjà entendu des prostitués déclarer que leurs clients leurs livraient des choses qu’ils ne diraient pas à leur propre femme, j’en ai bien conscience. S’ouvrir n’engage à rien. Baiser n’engage à rien non plus, d’ailleurs. Mais voilà, quand du jour au lendemain quelqu’un que vous aimiez bien, que vous trouviez sympathique, vous ignore ou vous rejette carrément, quelque chose s’abime en vous. De porte qui claque en courant d’air, l’amour se fait de plus en plus illusoire. On l’espère toujours, bien sûr, non sans un certain cynisme. Quand je vois un ex plan cul revenir au pas de charge, deux ans plus tard, à base de petits « hey » sans suite envoyés sur Facebook à deux heures du matin, comment voulez-vous que je ne perde pas espoir ? Est-ce qu’un jour je parviendrai à devenir autre chose que la fille que l’on baise quand on est bourré, ou seul, ou triste ? Pathologie de l’échec ou cercle vicieux, j’ai dû m’habituer doucement au rejet et m’endurcir. Pourtant, ma carapace n’est pas totalement étanche. Il arrive encore que je pleure ou regrette certaines de ces histoires avortées, condamnées à rejoindre les limbes de mon cœur, là où flottent mes romances embryonnaires, défuntes avant le baptême de l’amour.  

 

 

Non, je ne conçois pas que l’on puisse un jour m’aimer. Tout ce que je demande, c’est donc le minimum, du sexe régulier, si possible une fois par semaine, et de temps à autres, un geste un peu plus tendre, mais pas trop, pour ne pas le regretter ensuite. Au pire, si je veux un enfant, à un moment donné, je le ferai toute seule, avec ma petite éprouvette. 

 

"A force, je commence presque à prendre la chose avec humour.  Si pour Nietzeche, "quand tu regardes l'abîme, l'abîme regarde aussi en toi", et bien, de mon côté, l'abîme de ma vie sentimentale ne me renvoie que le reflet de mes névroses et parfois, j'aimerais moins le regarder".

 

Aujourd’hui, je n’ai confiance en personne, pour les choses de l’amour. Je reste prudente. Il est des nuits que je ne souhaite pas revivre. Par exemple, il y a quelques semaines à peine, un de mes plans cul, et pas mon favori, m’a quitté à deux heures du matin, chancelant, la braguette encore ouverte, sous prétexte qu’il avait peur de dormir ailleurs que dans son lit. Je précise que cet homme a plus de vingt-sept ans, même si l’humilier ne me rendra pas ma dignité. Deux heures plus tard, en proie à une crise d’angoisse de magnitude sept, j’étais loin de me douter qu’il venait de me bloquer, sans aucune raison apparente, sur son portable. Au contraire, il me semblait que ce soir-là, en particulier, nous nous étions quelque peu rapprochés. Encore une rupture supplémentaire, fantomatique. A force, je commence presque à prendre la chose avec humour.  Si pour Nietzeche, "quand tu regardes l'abîme, l'abîme regarde aussi en toi", et bien, de mon côté, l'abîme de ma vie sentimentale ne me renvoie que le reflet de mes névroses et parfois, j'aimerais moins le regarder. Mais bon, le vide est une présence comme une autre, et qui sait, nous deviendrons peut-être un jour de bons copains. 

 

 

« Le reste est silence » avait dit Hamlet, parlant sans doute à la place de tous mes chers petits plans culs. Oui, c’est bien ça, un silence amer et impénétrable. J’ai déjà essayé, pourtant, de demander à certains, ceux avec qui je suis restée en bons termes, les raisons de notre éloignement. Je n’ai jamais pu obtenir de réponse claire ou tranchée. Ce n’est pas faute d’avoir essayé, pourtant. Me voilà ainsi condamnée à répéter indéfiniment le même schéma. Le nihilisme me guète, c’est certain, et non, je n’arriverai jamais à imaginer Sisyphe heureux.

 

 

Par Juliette, 22 ans, looseuse amoureuse. 
 

Rechercher

×