Êtes-vous un capitaliste ou un communiste de l'amour ?

Alors que nous fêtons les 30 ans de la chute du mur de Berlin, une Twenty s’est demandé s’il n’existait pas une guerre froide de l’amour, souterraine, ayant survécu à l’effondrement du bloc de l’Est…
22/11/2019

 

Et si les deux grandes idéologies du siècle dernier continuaient d’influencer nos comportements et notre manière d’aimer ? Faisant le point sur la ruine de ma vie sentimentale, suite à une énième déception amoureuse, j’ai cherché à attribuer cet échec à autre chose que mes propres pathologies émotionnelles. Et si, pour une fois, mes failles n’étaient responsables de rien ? Et si, tout simplement, j’appartenais à une catégorie minoritaire et incomprise d’amants, constamment prise en étaux entre deux modèles dominants et destructeurs ? Afin de vérifier cette thèse, relativement réconfortante, j’ai passé en revue les différents types d’hommes ayant croisé ma route jusqu’à présent (un panel d’une soixantaine d’individus environ, de CSP++ à CSP-, et âgés entre 19 et 51 ans), pour finalement me rendre compte qu’en dépit de leurs apparentes divergences, tous obéissaient à deux schémas : les capitalistes du love d’un côté et les communistes de l’autre. Une binarité inquiétante, dans laquelle je ne me suis d’ailleurs pas reconnue, confirmant ainsi ma théorie. Au moins, j’avais mis le doigt sur un syndrome inquiétant : l’amour est une guerre froide, et si vous n’avez pas encore trouvé votre camp, vous risquez de vous sentir un peu largué, sur l’échiquier de l’amour.

 

Les capitalistes du love

 

 

Commençons par cette première catégorie, les capitalistes du love. Toute leur idéologie consiste en ceci : un besoin de croissance à la fois émotionnelle et matérielle, les deux notions étant étroitement liées à leurs yeux. Ils investissent dans l’amour, dans leur partenaire et attendent un perpétuel retour sur investissement. Pour être plus prosaïque, pas de bisous sans sexe, pas de cunnilingus sans pénétration, pas de mots doux sans promesses… tout doit mener à autre chose.

 

Ils ne supportent pas la stagnation, et encore moins la récession. Plus concrètement, ils ont un business plan tout tracé : un premier date où chacun rentre chez soi, un deuxième date où ils échangent un premier baiser, un troisième date suivi d’une nuit d’amour. Ensuite, les choses s’accélèrent : on se dit « je t’aime », on se donne des surnoms, on se fait des cadeaux, on rencontre ses familles et amis respectifs, on emménage ensemble, on se marie, on fait un enfant, on prend un chien… Pour eux, impossible de s’embrasser un jour et pas le lendemain, et si vous leur dite je t’aime, la fois d’après, ils attendront un « je t’adore ». Bref, un amour dont la prétendue « croissance » va de pair avec une consommation effrénée. Autrement dit, si on commence dans un Flunch, l’idéal est de finir chez La Pérouse. L’idée est d’accumuler les capitaux sentimentaux, tout en visant une étape prétendument supérieure, sensée renforcer le lien entre les amoureux, du moins de manière superficielle.

 

Ils ont beau attendre de leur partenaire une fidélité absolue, par réflexe protectionniste, eux, en revanche, n’ont aucun problème à aller voir ailleurs. Leur vision, sans doute, du libre-échange. Une manière d’encourager la compétition à redoubler d’audace et concurrencer le monopole exercé par leur conjoint.

 

Enfin, il envisage le couple dans une relation de domination et de soumission. Le capitaliste de l’amour incarne le grand patronat et considère son compagnon comme un prolétaire. Il dicte les règles, possède tous les capitaux, et de chantage affectif en perversions, tend à aliéner l’autre, lui retirant les bénéfices réels de sa production amoureuse. Vous aurez beau tenter de retrouver un équilibre en vous syndicalisant, en allant demander conseil à vos amis, vos grèves du sexe ou autre seront sans cesse matées. Il a le dessus et le sait. Rien ne sert de se révolter. Il vous donnera l’illusion du pouvoir tout en gardant le contrôle, et vous laissera entendre que son modèle est viable et demeure le meilleur que vous puissiez espérer.  

 

L’ennui, c’est qu’en passant leur temps à déplacer des fonds sentimentaux, à jouer à la bourse de l’amour et parier sur leurs failles narcissiques mutuelles, ils risquent parfois de créer des bulles de rancœur et d’amertume, menaçant d’exploser. À ne vouloir que la croissance, on finit par être déçu, par se mentir, car n’oublions pas que l’amour n’est rien d’autre que cela : « donner ce que l’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas », charmant trait d’esprit que nous devons à Jacques Lacan.  

 

Les communistes du love

 

 

Cette deuxième catégorie, basée sur un système de mise en commun de la production amoureuse, est plus complexe à analyser et se divise en trois sous-catégories : les léninistes, les stalinistes et les trotskistes de l’amour. Si les uns cherchent le compagnonnage intellectuel, les autres exercent un pouvoir dictatorial sur leurs partenaires, quant aux derniers, paranoïaques devant l’éternel, on ne sait trop ce qu’ils réclament, peut-être le chaos, peut-être le pouvoir, peut-être autre chose.  

 

Les léninistes

Nous voilà face à des intellectuels de l’amour, qui le pensent plus qu’ils ne le vivent. Cependant, ils savent faire preuve de souplesse dans leurs idées, qui évoluent en fonction de la nécessité de s'adapter aux circonstances du moment. S’ils sont mus par un idéal égalitaire du couple, une charge mentale partagée avec équité par exemple, il peuvent parfois revoir leurs exigences, en fonction de chaque situation vécue au sein du couple. En matière d'organisation, toutefois, ce qu’ils cherchent, c’est créer une logique de « parti ». Les individualités s’effacent, se fondent l’une dans l’autre, dévorées par une entité qui les dépasse, le couple. C’est ce qu’ils nomment « l’unité de la volonté ». Les volontés de l'un et de l'autre disparaissant au profit de la volonté du "Parti". Pour donner un exemple concret, tout doit être vécu à deux. Vous voulez aller au Musée et lui à la piscine ? Il faudra trouver un compromis, au risque de ne rien faire, dans l’attente d’un accord commun. Nous précisons ici que dans sa version « polyamoureuse », les choses se corsent. Le léniniste va chercher à rassembler les têtes pensantes, créer un parti au sein du parti, à même de donner l’élan révolutionnaire nécessaire au trouple, quatuor ou autre. D’avant-garde, il cherchera à vous entraîner dans toutes ses galères. Un conseil, fuyez !  

 

Les Stalinistes

Cette branche plus rigide, souvent issue de la première, vit selon sa propre interprétation de l’ « unité de volonté » des léninistes. L’unité de volonté, c’est la sienne. Il dirige, il ordonne, et ne comprends pas qu’on puisse lui résister. Vous ne voulez pas passer la soirée avec lui ? Vous refusez de le suivre en after à Sarcelles à six heures du matin ? Vous n’avez aucune envie de regarder Un dîner presque parfait ? Cela ne fait rien, vous n’avez pas le choix. Vous n’aviez qu’à pas l’aimer. À présent vous êtes sa chose, et aucune forme de rébellion ne sera tolérée. Il est ce que l’on pourrait appeler un « pervers narcissique ». Il vous maltraite mais vous empêche de partir, en vous rappelant constamment que sans lui, vous êtes fichu, que vous n’êtes pas grand-chose. Ainsi, il vous fait miroiter des plans quinquennaux alléchants, des projets communs, pour vous garder sous sa coupe. Une aliénation dont vous risquez de rester longtemps prisonnier.   

 

Les Trotskistes

Le trotskiste de l’amour est un intellectuel paranoïaque et nihiliste, cherchant à infiltrer le système des sentiments pour le détruire de l’intérieur. Souvent, il se cache parmi les capitalistes de l’amour, tapi dans le noir, et ne révèle son vrai visage qu’au moment de la rupture. On ne sait pas trop ce qu’il veut, sinon déconstruire l’amour, mais sans projet aucun de reconstruction. Parfois, il lui arrive de revendiquer l’amour libre, de prôner la « kholkoïsation » des cœurs et des corps. Pour lui tout le monde et personne ne doit s’appartenir, et ses lendemains qui chantent ont des airs de partouzes qui déchantent. En gros, c’est un bon plan cul, mais n’essayez pas de faire couple avec lui.

 

L’alternative ? Les non-alignés de l’amour !

 

 

Et moi, dans tout ça, qui suis-je ? Je dirai que je suis une non-alignée de l’amour. Je ne me reconnais nulle part, et c’est sans doute là la raison de mes nombreux et perpétuels échecs sentimentaux.

 

Je vais avec des gens que j’aime bien, sans forcément me projeter avec eux, espérant que la relation s’épanouisse tout de même quelque temps, dans un joyeux chaos. Je ne force rien, ne prévois rien, ne réclame pas grand-chose, si ce n’est un semblant de tendresse. J’ai beau intellectualiser l’amour, en pratique, je le laisse évoluer librement, ou plutôt stagner et s’éteindre.  

 

Comme les trotskistes, je peux avoir quelques tendances paranoïaques, mais pour d’autres raisons. Sans cesse rejetée, je finis par perdre foi en l’amour, incapable de croire que ma prochaine relation puisse être plus heureuse que les précédentes. Lorsqu’on ne répond pas à un message dans l’heure, je comprends que la relation est finie et entre dans un rapport guerrier à l’autre. Le ghosting fragilise, crée une pathologie de l’échec dont il est parfois difficile de se défaire.

 

Mais c’est quoi, fondamentalement, être une non-alignée de l’amour ?

C’est être tout le reste, chercher d’autres chemins que ceux du couple ou du célibat. Rester souple et alerte. S’adapter.

C’est aussi, et c’est là le plus tragique, anticiper les désirs des autres jusqu’à nier les siens. Se dissoudre dans une proposition de fantasmes divers et variés, que l’on croit déceler dans les intentions de l’autre. C’est moi, femme-enfant ou femme-fatale, intello ténébreuse ou jeune femme rayonnante, avançant déguisée et masquée… C’est moi qui n’est finalement jamais vraiment moi et s’efface en une pirouette quand on me congédie, prenant soin d’occulter la chute, pour ne pas que l’on me voit m'aplatir sur le béton armé. 

À n’assumer aucune position, à ne se rattacher à aucune idéologie de l’amour, on finit par ne plus savoir comment vivre l’amour.

 

Et vous, plutôt capitalistes ou communistes du love ? 

 

 

Par Carmen Bramly, 24 ans, non alignée du love   

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